ÉRASTE
Tu ne pouvais mieux faire, et ta prudence est rare ;
C'est ainsi des fâcheux qu'il faut qu'on se sépare.
Adieu.
DORANTE. Quand tu voudras, nous irons quelque part
Où nous ne craindrons point de chasseur campagnard.
ÉRASTE, seul.
Fort bien. Je crois qu'enfin je perdrai patience. Cherchons à m'excuser avecque diligence.
1. Ancienne forme du verbe courir, retenue dans la langue de la vénerie — A la chasse au terr.lc bul qu'on se propose esl de faire forcer, c'esl-àdire de faire arnHcr le cerf par les diiens. Le luer ainsi aunonçail donc, en chasse, la plus grande ignorance.
llb MOLIKRIÙ
Lo M isanthrope*.
(iCxtraits.)
AcTK I, Scène I.
Philinte, Alceste, PHILINTE.
Qu'est-ce donc? qu*avez-vous?
ALCESTE, assis. Laissez-moi, je vous prie.
PHILINTE
Mais eiicor, dites-moi, quelle bizarrerie....
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher*.
PHILINTE
Mais on entend les gens au moins sans se fâcher.
1. Celle pièce, aui esl de 1666, fut l'un des premiers modèles et demeure l'une des plus belles producliou.s de la coraéaie de mœurs el do caractère. On a mèiiKt pu dire que c'élail le che-d'œnvve du hittt comique. Ju:-que là Molière s'élail aijpuyé sur les anciens : ici , soutenu presque uniijuenienl des forces de .»on génie, il etitre dans une carrière nouvclie, donl il atteint tout d'ahord l'exlrémilé. Le Mi-nnitlimpe ne fui pas joué sans succès, comme on !"a dit, mais avec un simple succès d'estime. On n'en sera poinl éi<<iiné: l'homme de génie, qui forme el devance le public, ne peut aussitôt rrievcr jusqu'à lui. Heureux s'il n'est pas méconnu, il ne saurait èlre apprécié avec la justice enliôre que réserve à ses conceptions la seule- posl'.'rilé. L'arbitre ei l'organe du goùl. Despréaux, proclama néanmoins la sui)ériorilé du nouvel ouvrage, comme il devait plus lard rendre hommage, bien avant Ions les autres, à VAUialie de Hacine. 11 esl superflu de revenir sur les criti(iu('s fort diverses adressées à celte excellente coniiio-iiion : le bon sens public les a suffisamment réfutées. La plus importante el la plus célèbre est celle de J. J. Rousseau. Mais là, comme en beaucoup de rei.co'ilres, l'illustre écrivain , obéissant à sa passion pour les paradoxes el les systèmes, a confondu, par une prévention dont lious serons peu surpris, des idées fort dissemblables el employé son admirable éloquence à combattre un ennemi chimérique. Jamais en elTel Molière n'a songé à traduire la ve/tu sur la scène et à la rendre ridicule : il a voulu décrédiler la misanthropie, (jui, si elle n'est pas incompatible avec la vertu, a du moins le lorl trèsgrave de la d 'pouiller en grande partie de son charme altiraiii el de son innuence bienfaitrice. La conclusion morale de la pièce esl celle-ci : la vertu véritable consiste non-seulement à éviter de tout son pouvoir les travers et les défauts des autres hommes , mais à savoir supporter leurs imperfections, el lois même que nous serions persécutés par nos semblables, à les aimer encore el à les servir avec un généreux dévouement.
2. L'auteur nous entraîne dès le début au milieu de son sujet ; in médias res rapit. C'est là l'exposition en action , la meilleure de toutes. Dans les trois premières lignes Molière a mis le spectateur au fait du personnage qu'il va lui ofirir. Alcesle est un honnête homme sans doute; mais ses brusqueries et ses exaiiérations tenden; à k rendre aussi f.'iciieuxà lui-même qu'insupportable aux autres. Ce caractère, qui se présente avec tant d'originalité el de verve, se soutiendra jusqu'au IjouI avec la même force et le même mouvement.
ALCESTB.
Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre :
PHILINTE
Dans vos brusques chagrins je no puis vous comprendre ; Et, qtioique amis, enlin, je suis tout des premiers....
Ai.ciîSTE, se levant brusc/uement.
Moi, votre ami? rayez cela de vos papiers... .rai fait jusques ici profession de l'être; Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître, ,!<' vous déclare net que je ne le suis plus. Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.
PHILINTE
Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte?
ALCESTE
Allez, vous devriez mourir de pure honte.
Une telle action ne saurait s'excuser.
Et tout homme d'iionneur s'en doit scandaliser.
Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner pour lui les dernières tendresses;
De protestations, d'offres et de serments
Vous chari^H'z la fureur de vos embrassements;
Et quand je vous demande ajjrès quel est cet homme,
A peine pouvez-vous dire comme il se nomme* :
Voire chaleur pour lui tombe en vous séparant,
Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent.
Morbleu! c'est une chose indi^^ne, lâche, infâme,
De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme;
Et si, par un malheur, j'en avais fait autant.
Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant.
PHILINTE
Je ne vois pas, pour moi,- que le cas soit pendable; Et je vous supplierai d'avoir pour agréable Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.
ALCESTE
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce I
PHILINTE
Mais, sérieusement, que voulez- vous qu'on fasse?
ALCESTE
Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
I. « Thf'ognis, dit La Druyère, embrasse un homme qu'il trouve sous sa main: il lui presse la lèle contre sa poitrine; il demancle ensuiti' qui est celui qu'il a embrassé : » eh. IX, Des grands. — Or, il y avait beaucoup de ThOognis à la cour de Louis XIV.
120 MOI.rKRK.
PHILINTE
Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, Il faut l)if;n 1»; p.iyor de la mAme monnoio*; Répondre, eoinnKî on pr'Ut, à ses embrassement- , Et rendie odre pour offre et serments pour serin«;nl^.
ALCESTK.
Non, je ne puis sonfTrir cette lâche m<'thode Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode; Et je ne hais rien tant que les contorsions' De tous ces ^rrands faiseurs de protestations, Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles* Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air Thonnète homme et le fat. Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse. Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant. Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant? Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située* Qui veuille d'une estime ainsi prostituée; Et la plus glorieuse a des régals peu chers*, Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers : - Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps, Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens : Je refuse d'un cœur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence; Je veux qu'on me distingue, et, pour le trancher net, L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.
PHILINTE
Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'oa rende
1. Celle rime ne serait plus admissible. Déjà , au temps de Louis XIV, elle n'élail guère bonne que pour les yeux : car par une tendance nalurelle à abréger les sons en parlant, on avait délaissé presque gOnéralement l'aiiricnne prononciation de rnonnote(monnoae ) pour lui substituer celle d'aujourd'hui.
2. Molière avait déjà dit avec autant d'énergie ( les Fâcheux , acl. I, se. I) :
Et tandis que tous deux étaient précipités Dans les convulsions de leurs civilités....
3. Ces mots à consonnances semblables, faiseurs, donneurs, etc., fonl ici très-bien ressortir l'ennuyeuse uniformité des travers de ces personnages.
4. L'expression paraît singulière; cependant l'usage a consacré la même figure dans celle manière de parler : avoir le cœur bien placé.
5. Colle expression , bizarre en effet , a été blâmée par Voltaire : « Une estimi" glorieuse est chère, dit-il, mais elle n'a point des régals chers. 11 fallait dire des plaisirs peu chers, ou plutôt tourner aulrement la phrase. »
Quelques dehors civils que l'usage demande.
ALCESTE
Non, vous dis-je, on devrait châtier sans pitié
Ce commerce honteux de semblants d'amitié.
Je veux que Ton soit homme, et qu'en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments.
PniLINTE.
Il est bien des endroits où la pleine franchise
Deviendrait ridicule et serait peu permise ;
Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur.
Serait-il à propos, et de la bienséance.
De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense?
Et, quand on a quelqu'un qu'on hait* ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?
Oui.
PHiLiNTE. Quoi ! vous iriez dire à la vieille Emilie Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie. Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?
ALCESTE
Sans doute.
PHILINTE. A Dorilas qu'il est trop importun; Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse A conter sa bravoure et Téclat de sa race?
ALCESTE
Fort bien.
PHILINTE. Vous vous moqucz.
ALCESTE. Je ne me moque point; Et je vais n'épargner personne sur ce point. Mes yeux sont trop blessés; et la cour et la ville Ne m'olîrentrien qu'objets à m'échaulïer la bile ; J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond , Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font. Je ne trouve partout que lâche flatterie. Qu'injustice, int('rét, trahison , fourberie : je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain.
PHILINTE
Ce chagrin philosophe* est un peu trop sauvage;