‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 94 sur 254 · Acte I, Scène II · texte numérisé non relu

Acte I, Scène II

Oronte, Alceste, Philinte.

ORONTE, à Alceste.

.... J'ai su là -bas que, pour quelques emplettes, Eiiante est sortie, etCélimène aussi.

Mais comme Ton m'a dit que vous étiez ici, J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable, Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis Dans un ardent désir d'être de vos amis. Oui , mon cœur au mérite aime à rendre justice, Et je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse. Je crois qu'un ami chaud , et de ma qualité, N'est pas assurément pour être rejeté.

{Pendant le discours d' Oronte, Alceste est rêveur, sans faire attention que c'est à lui qu'on parle ; il ne sort de sa rêverie que quand Oronte lui dit :) C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse.

1. Ancien mot, pour procès : de là plaidoirie (du primiUt plaid, encore employé par Racine dans les Plaideurs).

2. Voilà bien le travers d'esprit d'AlcesIe et le côté par lequel son caractère prête au comique. Plutôt que d'entrer dans quelques explications, en vue d'épargner une erreur à ses juges , il aimera mieux , pour donner à sa passion le plaisir de triompher, compromettre ses intérêts : résolution qui lait sourire, parce qu'après tout elle ne nuit qu'à lui.

ALCESTE

A moi, monsieur?

ORONTE. A vous : trouvez-vous qu'il vous blesse?

ALCESTE

Non pas. Mais la surprise est fort grande pour moi, Et je n'attendais pas Thonneur que je reçoi*.

ORONTE

L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre, Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre.

ALCESTE

Monsieur....

ORONTE L'État n'a rien qui ne soit au-dessous Du mérite éclatant que l'on découvre en vous.

Monsieur....

ORONTE. Oui, de ma part, je vous tiens préférable A tout ce que j'y vois de plus considérable-'.

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE. Sois-je du ciel écrasé, si je mens! Et, pour vous confirmer ici mes sentiments, Soudiez qu'à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse Et qu'en votre amitié je vous demandt' place. Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la iJromettez, Votre amitié?

ALCESTE. Monsieur....

ORONTE. Quoi! vous y résistez?

ALCESTE

Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire : Mais l'amitié demande un peu plus de mystère';

1. La suppression de l's, qui est aujourd'hui une licence autorisée imi vers, n'iHail qu'un relour à l'ancienne n-gle. }'our disUiigucr, en elVcl, dans les verbes, la première personne de la seconde, on avail autrefois la bonne habitude de ne pas mettre d's dans celle-là : celle Icllre était réservée pour la deuxième personne cl le l pour la troisième.

2. On peul supposer que Molière s'est raiipelé ici la confidence qce plus d'un grand seigneur, dans in;c cour amie des lettres, lui avail faite de ses c.sais poili(}ues. Si l'on en croil Drosselte, ami de Roileau et auteur d'un commentaire perdu sur Molière, c il porulls'èlre copié lui-même en divers endroits du Mismithrupe, el surioul dans la scène où Oronle l'ail des protestations d'amitié el des olTres de service. » — Quelques-uns. dans le n;alenconticux poêle, ont \oulu recoiuialtn le duc de Saint- Aignan, qui cul la prétention d'être de l'académie fran^ai-.e, et, ce qui était pire, de ju-lifier son lilre li'académicieu par de Irès-médiocres productions. 11 avail eu, disait-on , • des paroles avec un autre seigneur pour des vers de sa façon que celui-ci ne louait pas assez. >

3. C'esl-à-dire , de façon , de soli' , pour naître el s'entretenir. Une acccp-

128 MOLIKlth.

Et c'est assun'rnont on profanor le nom, One de \ on loir lo iiifltr»! ;i toute orca^-ion. Avec lumière etclioix ('(îtte union vent naître; A\ant (|U(;^ nous lier, il fanl nous mieux connaître; El nous |ionrrions avoir t(.'lle^ (-(implexions , Que tous deux du marché nous nous repentirions.

OHONTE.

Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage,

Et j(i vons en estime encore davanta}^^e.

Souirrons donc que le temps forme des nœuds si dunx;

Mais, cependant, je m'oiïre entièrement à vous :

Sil faut faire à la cour })our vous quelque ouverture,

On sait (jn auprès du roi je fais quelque ligure ;

11 m'écoute, et dans tout il en use, ma foi ,

Le plus l!onnêten)ent du monde avecque moi.

Enfin je suis à vous de toutes les manières ;

Et, comme votre esprit a de grandes lumières.

Je viens, pour commencer entre nous ce heau nœud.

Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu,

Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.

ALCESTE

Monsieur, je suis mal propre^ à décider la chose, Veuillez m'en dispenser.

ORONTE. Pourquoi?

ALCESTE. .l'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.

ORONTE

C'est ce que je demande; et j'aurais lieu de plainte Si, m'exposant à vous' pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir et me déguiser rien.

ALCESTE

Puisqu'il vous plaît ainsi , monsieur, je le veux bien.

ORONTE

Sonnet. C'est un sonnet. L'espoir... C'est une dame Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme.

tion d'un genre analogue se retrouve dans l'expression faire grand mystère, qui signifiait faire grand embarras d'une chose. Molière a écrit ailleurs :

Du nom de philosophe elle fait grand mystère....

(Les Femmes suçantes , H, 9.)

1. t Devant l'infiniiif, dit Vaugelas, avant que demande l'article de : II faut dire, par exemple, avant que de mourir. •

2. Mal propre, que sur la scène on remplace dans ce passage par peu propre, offrait alors une nuance différente de celle dernière locution. Mal habile a duré ; mais la crainte d'une fâcheuse équivoque a fait délaisser mal propre.

3. J'aurais lieu dr me plaindre si me fiant à vous, dirions-nous en prose..,. Lieu de plainte est un latinisme; m'exposant se prenait alors pour m'ouvrant, «le confiant.

L'espoir... Ce ne sont point de ces grands vers ponipenx, Mais de petits vers doux , tendres et langoureux.

Nous verrons bien.

OHONTE. L'espoir.... Je ne sais si le style Pourra vous en paraître assez net et facile, Et si du choix des mots vous vous contenterez.

ALCESTE

Nous allons voir, monsieur.

ORONTE. Au reste, vous saurez Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.

ALCESTE

Voyons, monsieur; le temps ne fait rien à l'affaire'.

ORONTE lit.

L'espoir, il est vrai, nous soulage, Et nou.s berce un temps notre ennui; Mais, Philib, le triste avantage, Lorsque rien ne marche après lui t

PHILINTE

Je suis déjà charmé de ce petit morceau'.

ALCESTE, bas à Philinte.

Quoi! vous avez le front de trouver cela beau?

ORONTE

Vous eûtes de la complaisance ; Mais vous en deviez moins avoir.

Et ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que Tespoir.

PHILINTE

Ah! qu'en termes galants ces choses-là sont mises!

ALCESTE, bas à Philinte. Morbleu! vil complaisant, vous louez des sottises*?

1. La justesse piquante de ce trait, par rapport à la silualion, en a Tait une espèce de proverbe : ce qui est arrivé à beaucoup d'autres vers de Molière.

'2. On sait gré h Philinte de vouloir ainsi diriger le jugement de son ami, prévenir ou adoucir, du moins, les brusques cITets df sa misanthropie. Il s'empresse de s'interposer, soulVranl de la situation où Oronte s'csi imprudeininent [ilacé; et cette l'ieiiveillance naturelle tranche habilement avec la franchise impitoyable (pi'.Vkeste va faire éclater. Car celte humeur conciliant" et facile, ipii n'est ici que sage, Philinte veut sauver à l'un .les interlocuteurs de dures vérités , à l'autre le ridicule d'une sincérité intempestive.

3. Nouveau tort du misanthrope, à qui sa passion clia^,'! ine fait tout confondre : il prend la rudesse pour la franchise, et l'indiscrétion pour la marcpied'un caraciérc indéficndant. Rousseau lui aussi, très sauvage comme on sait, n'a fait tant de cas d'Alcesie que parce qu'il décorait du nom de sagesse sa prujire misanthropie. Ici , on voit que les mots ont été plus en cause que les idées.

\'M) MOUKRK.

ORONTK.

S'il faut qu'une aitento (éternelle PoDSSo ù Ijoul rarcl(;ur d<; mou zèlo, Lo trépas sera mon recours.

Vos soins ne m'en peuvent distraire :

belle Pliilis, on désespùre Alors qu'on espère toujours'.

PHILINTE

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