‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 102 sur 115 · Les Moralistes français. (Michel Lévy édit · texte numérisé non relu

Les Moralistes français. (Michel Lévy édit

T.ENRK PHILOSOPHIQUE, MOKAL ET RELIGIEUX 297

Souvent mille terreurs y jettent mille alarmes,

Et souvent des objets d'où naissent leurs plaisirs

Ma justice ni DOUrronX fait naître leurs soupirs.

L'impétuosité qui les porte aux délices

Elle-même à leur Joie enchaîne les supplices,

Et joint aux vains appas d'un peu d'illusion

Le repentir, le trouble et la confusion.

Toutes ces voluptés sont courtes et menteuses,

Toutes n'ont que désordre, et toutes sont honteuses;

Les hommes cependant n'en aperçoivent rien :

Enivrée qu'ils en sont, ils en font lout leur bien;

Ils suivent en tous lieux, comme bétes stupidi

Leurs sens pour souverains, leurs passions pour guides;

Et pour L'indigne attrait d'un faux chatouillement,

Pour un bien passager, un plaisir d'un moment,

Amoureux d'une vie ingrate et fugitive,

Ils acceptent pour l'àme une mort toujours vive!

Ou, mourant à toute heure, et ne pouvant mourir.

Ils ne sont immortels que pour toujours souffrir.

Corneille. (Trad. de I'Imitation de Jésus-Chkist.)

La Calomnie.

La calomnie, monsieur, vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j'ai vu les plus honnêtes gens près d'en être accablôs. Croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreur, pas de conte absurde qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien; et nous avons ici des gens d'une adresse!...

D'abord un bruit léger, rasant le sol comme l'hirondelle avant l'orage, ptonsMmo, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinfbrzando de bouche en bouche, il va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'oeil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraine, éclate et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait?

Beaumarchais.

La Gloire.

Qu'est-ce qu'un nom? Et non-seulement ce nom, si retentissant que nous croyions qu'il soit, finira bien vite dans le temps, quand nous ne serons plus; mais il ne va guère loin dans l'espace, même quand nous le portons encore.

M. de Lamartine raconte, dans son Voyage d'Orient, qu'étant allé visiter lady Stanhope dans le Liban, elle )ui demanda son nom. « Je le lui dis. — Je ne l'avais entendu, reprit-elle avec l'accent de la vérité. — Voilà, milady, ce que c'est que la 'gloire! J'ai composé quelques vers dans ma vie, qui ont fait répéter un million de fois mon nom par tous les échos littéraires de l'Europe; mais cet écho est trop faible pour traverser votre mer et vos montagnes, et ici je suis un homme tout nouveau, un homme complètement inconnu, un nom jamais prononcé. »

M. de Lamartine fut quelque peu étonné, quoiqu'il ne le dise pas, que son nom fût tout à fait inconnu dans le Liban. Nous en sommes tous là. « Eh! vous voilà, mon cher Cicéron , disait à celui-ci un de ses amis qu'il rencontrait à Baïa, au retour de son gouvernement de Gilicie; d'où revenez-vous donc? — Comment ne savez-vous pas que j'étais préteur en Cilicie? — Non, par Hercule! » Ce que c'est que la gloire! Je demandais un jour, il y a de cela quinze ou vingt ans, à un préfet, homme de beaucoup d'esprit, pourquoi il ne venait pas plus souvent à Paris, et pourquoi, quand il y venait, il n'y restait pas plus longtemps. Il me répondit : « D'abord ma place est dans mon département, et nous sommes , comme les évèques, obligés à résidence; mais, de plus, à vous parler franchement, je n'aime pas beaucoup votre monde de Paris. — Pourquoi cela? — Tenez, reprit-il en riant, vous aimez les observations morales. En voici une que j'ai faite sur moi-même. Dans mon département, je suis M. le Préfet, et c'est quelque chose. A Paris, dans un salon, on annonce M. le préfet de.., personne ne tourne la tête, c'est impatientant. » Ce que c'est que la gloire!

Ce que c'est aussi que la puissance! Nous nous surfaisons tous le bruit de notre nom ; nous croyons tous que tout le monde s'occupe de nous. Les uns pensent que leur renommée va au moins jusqu'aux barrières de Paris : elle ne passe pas la Seine et s'arrête sur la rive gauche. Il y a des noms pour chaque quartier, pour chaque rue, pour chaque maison. Chacun a sa petite sphère de célébrité, et, tant qu'il y reste,

QBNRE PHILOSOPHIQUBi KOBAL KT RJSLIOIBUX 2H'J

il est heureux. Mais noua voulons Unis en sortir, croyant < pi<* nous sommes connus hors de notre village. C'est là qu échecs rions attendent; c'est là que notre vanité se heurte contre l'ignorance et l'inattention. « Je suis monsieur un tel,

QS-nous d'un petit air modeste. — Je ne connais pas, » répond L'interlocuteur. Quel désappointement ! Consolez-

. vanités de clochera <'t de salons! Cela est arrivé à M. de Lamartine : il a dit son nom, et il a trouvé que son nom n'était point connu. C'était dans le Liban, il est vrai, mais vous, c'est partout. Il n'y a qu'une dilTérence du plus au moins. Saint-Marc Girardin1.

Le Passé.

Arrêtons-nous sur la colline A l'heure où, partageant les jours, L'astre du matin qui décliné Semble précipiter son cours.

En avançant dans la carrière, Plus faible il rejette en arrière L'ombre terrestre qui le suit, Ei de l'horizon qu'il colore Une moitié le voit encore, L'autre se plonge dans la nuit.

C'est l'heure où, sous l'ombre inclinée, Le laboureur dans le vallon Suspend un moment sa journée

Et s'assied au bord du silluii ;

C'est l'heure où, près de la fontaine.

Le voyageur reprend haleine

Après sa course du matin ;

Et cest l'heure où l'âme qui pense

Se retourne, et voit l'es

Qui l'abandonne en son chemin.

Ainsi notre étoile pâli

Jetant de mourantes lueurs

Sur le midi de notre vie,

brille à peine à travers nus pleurs.

De notre rapide existi i

i. La Fqhtaini tj- Ltâ FAiiuLisits. [Miofael Lévi MÎM

L'ombre de la mort qui s'avance Obscurcit déjà la moitié; Et près de ce terme funeste, Comme à l'aurore, il ne nous reste Que l'espérance et l'amitié.

Lamartine.

La Vie et la Mort.

Irène se transporte à grands frais en Épidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire : elle dit qu'elle est le soir sans appétit ; l'oracle lui ordonne de dîner peu : elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède? l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l'oracle lui dit de boire de l'eau : qu'elle a des indigestions, et il ajoute qu'elle fasse diète. « Ma vue s'affaiblit, dit Irène : — Prenez des lunettes, dit Esculape. — Je m'affaiblis moi-môme, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j'ai été : — C'est, dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen de guérir de cette langueur? — Le plus court, Irène, c'est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. — Fils d'Apollon, s'écrie Irène, quel conseil me donnez-vous? Est-ce là toute cette science que les hommes publient et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux? et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m'enseignez? — Que n'en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ! »

Il y n'a pour 1 homme que trois événements : naître, vivre et mourir : il ne se sent pas naître, il souffre à mourir , et il oublie de vivre. La Bruyère.

L'Immatérialité de l'âme.

Plus je rentre en moi, plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : « Sois juste, et tu seras

Page 1