‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 12 sur 115 · L'Eglise au rv» siècle. (M. Lévy édit · texte numérisé non relu

L'Eglise au rv» siècle. (M. Lévy édit

2. Le principal mérite de ce tableau où l'imagination de l'écrivain s'est donné carrière uu moins pour la composition et l'ordonnance de la scène, c'est d'avoir

Thierry sou génie historique (Voyex la Préface des Récits mérovntf

s'étaient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable triangle, où l'on ne distinguait qu'une forêt de Tramées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus, s'avançait avec impétuosité, mais d'un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. A la pointe de ce triangle étaient placés des braves qui conservaient une barbe longue et hérissée et qui portaient au bras un anneau de fer : ils avaient juré de ne quitter ces marques de servitude qu'après avoir sacrifié un Romain.

Chaque chef, dans ce vaste corps, était environné des guerriers de sa famille, afin que, plus ferme dans le choc, il remportât la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se ralliait sous un symbole : la plus noble d'entre elles se distinguait par des abeilles ou trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres, Pharamond, conduisait l'armée entière et laissait une partie du commandement à son petit-fils Mérovée. Les cavaliers francs, en face de la cavalerie romaine, couvraient les deux côtés de leur infanterie : à leurs casques en forme de gueules ouvertes, ombragés de deux ailes de vautour, à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes ou pour ces figures bizarres que l'on aperçoit au milieu des nuages pendant une tempête. Clodion, fils de Pharamond et père de Mérovée, brillait à la tête de ces cavaliers menaçants.

Sur une grève, derrière cet essaim d'ennemis, on apercevait leur camp, semblable à un marché de laboureurs et de pêcheurs : il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeaux faisaient sortir de jeunes poulains d'un bois sacré, afin de découvrir par leur course à quel parti Tuiston promettait la victoire. La mer d'un côté, des forêts de l'autre formaient le cadre de ce grand tableau.

Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l'Océan et les deux armées. La terre paraît embrasée du feu des casques et des lances, les instruments guerriers sonnent l'air antique de Jules César partant pour les Gaules. La rage s'empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur 1 épée. Les chevaux se cabrent, creusent l'arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants pour respirer les sons belliqueux. Chateaubriand.

BSNRS Kl'igi E BT S-BNBJ ili-TOKIQUK 25

Les Francs.

La peinture que les écrivains du temps tracent des gucr-

tiers francs jusque dans le sixième siècle, a quelque chose

ingulièrement sauvage. Ils relevaient et rattachaient

sur le Bommet du front leurs cheveux d'un blond roux, qui formaient une espèce d'aigrette et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé, à L'exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toilo serrés au corps et sur les membres avec un large ceinturon auquel pendait l'épée. Leur arme favorite était une hache à un ou deux tranchants, dont le fer était épais et acéré et le manche très-court. Ils commençaient le combat en lançant de loin cette hache, soit au visage, soit contre le bouclier de l'ennemi, et rarement ils manquaient d'atteindre l'endroit précis où ils voulaient frapper.

Outre la hache, qui, de leur nom, s'appelait francisque, ils avaient une arme de trait qui leur était particulière, et que, dans leur langue, ils nommaient hang, c'esl-à-dire hameçon. C'était une pique de médiocre longueur et capable de servir ('-dément de près et de loin. La pointe, longue et forte, était année de plusieurs barbes i>u crochets tranchants et recourbés; le bois était couvert de lames de fer dans presque toute sa longueur, de manière à ne pouvoir être brisé ni entamé à coups d'épée. Lorsque le hang s'était fiché au travers d'un bouclier, les crocs dont il était garni en rendant l'extraction impossible, il restait suspendu, balayant la terre par son extrémité. Alors le Franc qui l'avait jeté s'élançait, et posant un pied sur le javelot, appuyait de tout le poids de son corps et forçait l'adversaire à baisser le bras et à se dégarnir ainsi la tète et la poitrine. Quelquefois le hang attaché au bout d'une corde servait en guise de harpon à amener tout ce qu'il atteignait. Pendant qu'un des Francs lançait le trait, son compagnon tenait la corde, puis tous deux joignaient leurs efforts, soit pour désarmer leur ennemi, soit pour l'attirer lui-même par son vêtement ou son armure.

Les soldats francs conservaient encore cette physionomie et cette manière de combattre un demi-siècle après la conquête, lorsque le roi Théodebert passa les Alpes et alla faire la guerre en Italie. La garde du roi avait seule des chevaux et portait des lances du modèle romain; le reste des troupes était à pied, et leur armure paraissait misérable. Ils n'avaient

PKEMIEIlE PARTIE

ni cuirasses ni bottines garnies de fer; un petit nombre portait des casques, les autres combattaient nu-tête. Pour moins incommodés pur La chaleur, ils avaient quitté leur justaucorps de toile et gardaient seulement des culottes d'étoffe ou de cuir, qui leur descendaient jusqu'au bas des jambes. Ils n'avaient ni arc, ni fronde, ni autres armes de traits, si ce n'est le hang et la francisque. C'est dans cet état qu'ils se mesurèrent avec plus de courage que de succès contre les troupes de l'empereur Justinien.

Quant au caractère moral qui distinguait les Francs à leur entrée en Gaule, c'était celui de tous les croyants à la divinité d'Odin. Ils aimaient la guerre avec passion, comme le moyen de devenir riches dans ce monde, et, dans l'autre, convives des dieux. Les plus jeunes et les plus violents d'entre eux éprouvaient quelquefois dans le combat des accès d'extase frénétique, pendant lesquels ils paraissaient insensibles à la douleur et doués d'une puissance de vie tout à fait extraordinaire. Ils restaient debout et combattaient encore atteints de plusieurs blessures dont la moindre eût suffi'pour terrasser d'autres hommes.

Lorsque les nobles efforts du clergé chrétien eurent déraciné les pratiques féroces et les superstitions apportées au nord de la Gaule par la nation conquérante, il resta dans les mœurs de cette race d'hommes un fond de rudesse sau \ qui se montrait en paix comme en guerre, soit dans les actions, soit dans les paroles. Cet accent de barbarie, si frappant dans les récits de Grégoire de Tours, se retrouve çà et là dans les documents originaux du second siècle, des rois mérovingiens. Je prends pour exemple le plus important de tous, la loi des Francs saliens ou loi salique, dont la rédaction latine appartient au règne de Dagobert. Le prologue dont elle est précédée, ouvrage de quelque clerc d'origine franque, montre à nu tout ce qu'il y avait de violent, de rude, d'informe, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans l'esprit des hommes de cette nation qui s'étaient adonnés aux lettres. Les premières lignes de ce prologue semblent être la traduction littérale d'une ancienne chanson germanique :

« La nation des Francs , illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d'une blancheur et d'une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, libre d'hérésie, lorsqu'elle était encore sous une croyance barbare, avec l'inspiration

GENKK ÉPIQ1 B HI8T0RIC T

de Dieu, recherchant la ciel de la science selon la nature de

lésiranl la |us l i ni la piété, la

fui dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps commandaient chez elle Augustin Thierry.

Charlemagne.

Charlemagne, le premier, B'éleva aux idées de gouvernement, de nation, de loi, d ordre public, et voulut, en faire antre chose qu'assouvir des passions ou des cap, personnels, il ne fonda point 'les institutions libres; il no

soumit pumt sa volonté au contrôle et au concours nôcessaire de forces indépendantes; il s'appliqua, au contraire, ;i la rendre partoul présente et partout souveraine. Mah que nul n'avait fait avanl lui, ce que pendant plusieurs

clés ne devait tenter aucun de e senrs, il gouverna

ses sujets pour eux-mêmes, et non pour lui seul, d'après des idées générales, avec des intentions publiques, pi cupé des besoins sociaux en môme temps que de ses propres

-i là ce qui, du cinquième au treizième siècle, fait de lui nu homme unique et imi a milieu de la

barie universelle, il n'appartenait qu'au plus noble •

Qcevoir ainsi la royauté hors de l'égoïsme, et deconsir la société, non comme la proie de la force, . comme le but du pouvoir. Guizot.

Captivité de Grégoire VII.

La veille de Noël, Grégoire VII était allé, selon l'usage, à Sainte-Marie-Majeure, sur h' mont Esquilin. Elevée pr< s

ruines d'un temple de Diane, au lieu où furent les jardin •ne, cette basilique, la seconde des Patriarchah

Rome, était particulièrement chère à la dévotion du peuple.

Parmi de pieuses reliques, on y vénérait un antique ta).

de la Vierge, portant sur son bras gauche son divin enfant

Cette image, disait on, venue de l'Orient, avait été p

par l'apôtre saint Luc; elle faisait, des miracles, et l'on relit que, promenée dans la ville, au temps du pape saint

Agrandie et orn< e auus le pape Sixte il:, Sainte-Marie.

depuis le ve siècle, était chaque année visitée à Noël par la ville entière qui, se pressant à la messe pontificale, passait là la nuit dans les chants et les prières. Mais cette fois le pape n'avait été suivi à Sainte-Marie que d'un- petit nombre, de prêtres. Un long et violent orage, qui parut aux esprits préoccupés de l'Antéchrist annoncer le retour du déluge, avait retenu beaucoup de familles dans leurs maisons. Les voisins s'étaient à peine visités pendant le jour, et peu da fidèles, par cette nuit pluvieuse et noire, avaient fait le pc* lerinage de Sainte-Marie, dans un quartier lointain et désert. Cependant le pape, revêtu de ses saints ornements, debout à l'autel, célébrait la messe de minuit. Il venait de communier avec son clergé; le reste du peuple présent communiait encore, et le pape n'avait pas dit l'oraison dernière. Tout à coup l'église est envahie à grands cris par des hommes couverts de fer. L'épée à la main, renversant tout sur leur passage, ils courent à la chapelle de la crèche, blessent quelques fidèles qui en défendent l'entrée, brisent la barrière et mettent leurs mains sanglantes sur le pontife. C'était Cinci et sa bande, qui, avertis et secondés par les gens du voisinage, ayant des chevaux prêts aux portes de l'église, avaient tenté ce coup de main sacrilège. Dans leur fureur, un d'eux blesse le pape au front; puis ils l'arrachent de sa messe inachevée, et l'entraînent, l'outrageant et le frappant, sans qu'il dise un seul mot, qu'il résiste, ou qu'il demande grâce, calme, intrépide, les yeux levés au ciel. Enfin, l'ayant dépouillé du pallium, de la chasuble et de la tunique, ne lui laissant qu'un vêtement sur le corps, ils le jettent en croupe derrière un des leurs, comme un brigand garrotté qu'on emmène. Fuyant alors de toute la vitesse de leurs chevaux vers un quartier de la ville où Cinci avait encore une tour fortifiée, ils s'y enferment avec leur prisonnier. Villemain.

Le Trouvère.

Pendant six mois d'hiver, le château féodal était resté enveloppé de nuages. Point de tournois, point de guerre ; peu d'étrangers et de pèlerins; de longs jours monotones, de tristes et interminables soirées mal remplies par le jeu d'échecs. Enfin, le printemps avait commencé; la châtelaine avait cueilli la première violette dans le verger. Avec les hirondelles, on attendait le retour du troubadour ou du trouvère.

BENRB 6PIQDB 1T GENBB HISTORIQUE 29

Par on beau jour du mois de mai, ce dernier envoyait ses chanteurs et ses Jongleurs réciter ses anciens romans aux bourgeois et au menu peuple dans l'intérieur des petites villes. Pour lui, il suit la rampe escarpée qui mène au château. Sans retard, dès le soir de son arrivée, les barons, les écuyers, les demoiselles se réunissent dans la grande salle pavée pour entendre le poème qu'il vient d'achever ju udaut l'hiver. Le trouvère, au milieu de l'assemblée, ne ht pas, il récite. Mais quand son récit s'élève, il chante par intervalles, en s'accompagnant de la harpe ou de la viole. Son début est plein de fierté et de naïveté; c'est en môme temps un tableau de l'assemblée :

Seigneurs, or, faites paix, chevaliers et barons, Et rois et ducs, comtes et princes de renoms, Et prélats et bourgeois, gens do religions, Dames et demoiselles, et petits enfançons.

A la voix, du chanteur, chaque objet rendait un écho sonore. Le château crénelé, le vent qui souffle dans les salles., les aubades des guettes sur les tourelles, le bruit des chaînes des ponts-levis, tout cela fait en quelque sorte partie de son poème. Ce qu'il ne dit pas, les choses et les souvenirs des auditeurs le disent à sa place. Quand l'automne approche, le trouvère est à la fin de son récit; il part enrichi des présents de son hôte. Ce sont des vêtements précieux, de belles armes, des chevaux bien enharnachés. Quelquefois il est fait chevalier, si déjà il ne l'est. Souvent il emporte avec lui l'amour de la châtelaine; puis, lui absent, le manoir a perdu sa voix : tout retombe, jusqu'à la saison nouvelle, dans le silence et la monotonie accoutumée. Edg. QuiNET1.

La Chevalerie.

Qu'ils étaient beaux ces jours de gloire et de bonheur Où les preux s'enflammaient à la voix de l'honneur, Et recevaient des mains de la beauté sens.ible L'écharpe favorite et la lance invincible ! Les rênes d'or flottaient sur les blancs destriers, La lice des tournois s'ouvrait à nos guerriers. Oh! qu'on aimait à voir ces fils de la patrie Suspendre la bannière aux palmiers de Syrie,

t. Œuvre* DivcHSK*. (Pagnerre 4diU]

Des arts, dans l'Orient, conquérir le flambeau; Et, défenseurs du Christ, lui rendre son tombeau! Qu'on aimait à les voir, bienfaiteurs de la terre, Au frein de la clémence accoutumer la guerre! Le faible, l'opprimé leur confiait ses droits, Au serment d'être juste ils admettaient les rois.

Leurs vœux mystérieux, leurs amitiés constantes. Les hymnes de Roland répétés sous leurs tentes, Leurs défis proclamés aux sons bruyants du cor, A leur vieux souvenir m intéressent encor : J'interroge leur cendre; et la Chevalerie, Avec ses paladins, ses couleurs, sa féerie, Ses légers palefrois, ses ménestrels joyeux, Merveilleuse et brillante apparaît à mes yeux. Le casque orne son front, sa main porte une lance; Aux rives du Tésin sur ses pas je m'élance : La Déité s'arrête, et fléchit les genoux. Quel spectacle imposant s"est montré devant nous! Quel enfant des combats et de la renommée Suspend autour de lui la course d'une armée, Et voit de fiers soldats couvrir de leurs drapeaux Le chêne protecteur de son nobie repos! Est-ce un roi couronné des mains de la victoire? Est-ce un triomphateur, qui, fatigué de gloire, S'assied quelques instants près de son bouclier? Non, c'est Bayard mourant, c'est Bayard prisonnier. A rejoindre Nemours déjà son âme aspire; Il meurt... Le nom du Christ sur ses lèvres expire. A la patrie en pleurs les Français abattus "Vont raconter sa mort, digne de ses vertus; Et la Chevalerie, inclinant sa bannière, Pose sur le cercueil sa couronne dernière.

A. Soumet.

Pierre l'Ermite.

La gloire de délivrer Jérusalem appartenait à un simple pèlerin, qui ne tenait sa mission que de son zèle, et n avait d'autre puissance que la force de son caractère et de son génie. Quelques-uns donnent à Pierre l'Ermite une origine obscure, d'autres le font descendre d'une ïamiUe noble de Picardie; tous s'accordent à dire qu'il avait un extérieur

actif el inquiet, il chercha dan ^ iditiona de la vie un bonheur qu'il ne put troulettres, le métier des armes, ie célil^t, le m tique, ne lui avaienl rien offert

qui pûl remplir son cœur al satisfaire son ame ardente. Cité du monde et des hommes , il se retira parmi 1rs plus austères. Le jeûne, la prière, la méditation, le silence <i«' la solitude exaltèrenl son imagination. Dans ses visions, il entretenait un commerce habituel avec le ci il, t l'instrumenta as, le

sitaire de ses volontés. H avait, u i>

le courage d'un martyr. Son zèle ne o nnaissait point d'obs-

u'il désirait lui semblait facile; lorsqu'il

pari;! ut il étail aimaient ses gestes

«mmuniquaient à ses auditeurs; rien

son éloquence, ni à la puissance

. l<l fut L'homme extraordinaire qui donn

I «les croisades, et qui, sans fortune et sans renom-

parviui pour le préoipiter tout entier sur

l'Asie. Michaud.

Godefroy de Bouillon.

Gomme un torrent fougueux, qui, du haut des montagnes

• dans les cam] •chers, troupeaux, par son cours emportés; i de Godefroy les lé lerrières

Forcèrent les barri Que l'Asie opposait à ; - indomptés.

La Palestine enfin, après tant de ravages, Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages Dans le vague des ;iirs fuir devant l'aquilon; Et des vents du midi la dévorante haleine *

N'a consumé qu'à peine Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.

^s temples détruits et cachés sous les bernes

■ »tre délivrant monuments;

Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte

Semblait dans leur enceinte D'un royaume éternel jeter les fondements.

J.-B. Rousseau.

Prise de Jérusalem par Saladin.

Seigneur, remerciez le ciel dont la clémence

A pour votre bonheur placé votre naissance

Longtemps après ces jours à jamais détestés,

Après ces jours de sang et de calamités,

Où je vis sous le joug de nos barbares maîtres

Tomber ces murs sacrés conquis par nos ancêtres.

Ciel ! si vous aviez vu ce temple abandonné,

Du Dieu que nous servons le tombeau profané!

Nos pères, nos enfants, nos filles et nos femmes,

Au pied de nos autels expirant dans les flammes,

Et notre dernier roi, courbé du faix des ans,

Massacré sans pitié sur ses fils expirants !

Lusignan, le dernier de cette auguste race,

Dans ces moments affreux ranimant notre audace.

Au milieu des débris des temples renversés,

Des vainqueurs, des vaincus, et des morts entassés,

Terrible, et d'une main reprenant cette épée

Dans le sang infidèle à tout moment trempée,

Et de l'autre à nos yeux montrant avec fierté

De notre sainte foi le signe redouté,

Criant à haute voix : « Français, soyez fidèles. j>

Sans doute, en ce moment, le couvrant de ses ailes,

La vertu du Très-Haut, qui nous sauve aujourd'hui,

Aplanissait sa route et marchait devant lui;

Et des tristes chrétiens la foule délivrée

Vint porter avec nous ses pas dans Césarée.

Là, par nos chevaliers, d'une commune voix,

Lusignan fut choisi pour nous donner des lois.

0 mon cher Nérestan! Dieu qui nous humilie,

N'a pas voulu sans doute, en cette courte vie,

Nous accorder le prix qu'il doit à la vertu ;

Vainement pour son nom nous avons combattu.

Ressouvenir affreux, dont l'horreur me dévore!

Jérusalem en cendre, hélas! fumait encore,

Lorsque dans notre asile attaqués et trahis.

GENRE ÉPIQUE ET OKNRi: HISTORIQUE 33

Et livrés par un Grec à nos fiers ennemis, 1. 1 Oamme dont brûla Sion désespérée S'étendit en fureur aux murs de Césarée : Ce fut là le dernier de trente ans île revers ; Là je vis Lusi^rnau chargé d'indignes fers; Insensible à sa chute et grand dans ses misères; Il n'était attendri que des maux de ses ïn

ieur, depuis ce temps, ce père des chrétiens, terré loin de nous, blanchi dans ses liens. Gémit dans un cachot, privé de la lumière, Oublié de l'Asie et de l'Europe entière; Tel est son sort affreux : qui pourrait aujourd'hui, (Juand il souffre pour nous, se voir heureux sans lui?

Voltaire.

Première Croisade de saint Louis.

Tout semblait annoncer des succès heureux : la sainteté de l'entreprise, le zèle ardent d'une nation accoutumée à vaincre, le bonheur de la première expédition conduite par le vaillant Godefroi, les prières de toute l'Eglise, qui donnent toujours une nouvelle force aux armées qui vont combattre pour la gloire du Seigneur, et enfin la valeur du prince, à qui la religion seule avait inspiré ce grand et pieux projet. Je dis sa valeur; car qui pourrait redire ici tout ce que son courage lui fit entreprendre d'héroïque dans une guerre si fameuse par ses malheurs et par sa foi? Tantôt, arrivé au port de Damiette, impatient de venger la gloire du Seigneur, il se jette dans l'eau l'épée à la main et le bouclier pendu au cou; et devançant ses troupes à la vue de l'ennemi : t Où est le Dieu de Louis? > s'écrie-t-il comme un autre Théodose; rassure les siens ébranlés par la grandeur du péril, glace les ennemis par la fierté de sa contenance, et Damiette devient la conquête de sa foi et de sa valeur. Tantôt, courant partout où le péril devient plus grand, exposant à tout moment avec sa personne le salut de son armée, sourd aux remontrances des siens, se jetant dans la mêlée comme un simple soldat, il ne se souvient qu'il est roi que pour se souvenir qu'il est obligé de donner sa vie pour le salut de son peuple. Tantôt, invincible même dans les fers, son courage et sa grandeur n'y perdent rien de la majesté du trône; et, tout captif qu'il est, il sait se faire rendre des hommages par des vainqueurs barbares. Massillon.

Saint Louis rendant la justice.

Saint Louis écoutait et examinait lui-même par son équité les différends de son peuple. Il n'y avait point de barrière entre le roi et les sujets, que le moindre ne pût franchir. On n'avait besoin d*autre recommandation ni d'autre crédit que celui de la justice, et c'était un titre suffisant pour être introduit auprès du prince que d'avoir besoin de sa protection.

Que j'aime à me le représenter, ce bon roi, comme l'histoire le représente-dans le bois de Vincennes, sous ce: bres que le temps a respectés, s arrêtant au milieu de ses divertissements innocents pour écouter les plaintes et ; recevoir les requêtes de ses sujets! Grands et petite riches et pauvres, tout pénétrait jusqu'à lui indifféremment dans le temps le plus agréable de sa promenade. Il n'y avait point de différence entre ses heures de loisir et ses heures d'occupation. Son tribunal le suivait partout où il allait. Sous un dais de feuillage et sur un trône de gazon, comme sous les lambris dorés de son palais et sur son lit de justice, sans brigue, sans faveur, sans acception de qualité ni de fortune, il rendait sans délai ses jugements et ses oracles avec autorité, avec équité, avec tendresse; roi, père et juge tout ensemble. Fléchier.

Mort de saint Louis.

Le lundi matin, 25 août, sentant que son heure approchait, il se fit coucher sur un lit de cendres, où il demeura étendu, les bras croisés sur la poitrine et les yeux levés vers le ciel. On a vu une fois et on ne verra jamais un pareil spectacle. La flotte du roi de Sicile se montrait à l'horizon; la campagne et les collines étaient couvertes de l'armée des Maures. Au milieu des débris de Carthage, le camp des chrétiens offrait l'image de ia plus affreuse douleur; aucun bruit ne s'y faisait entendre; les soldats moribonds sortaient des hôpitaux et se traînaient à travers les ruines pour s'approcher de leur roi expirant. Louis était entouré de sa famille en larmes, des princes consternés, des princesses défaillantes. Les députés de l'empereur de Constantinople se trouvèrent présents à cette scène; ils purent raconter à la Grèce la merveille d'un trépas que Socrate aurait admiré. Du Jit de cendres où saint Louis rendit le dernier soupir, on deoou-

Gi NRE ÉPÏQUE ET GENRE HISTORIQUE 35

vrait le rivage d'Utique : chacun pouvait faire la comparaison mort du philosophe stoïcien et du philosophe chrétien. Tins heureux que C int Louis ne fut point obligé de

lire un traite de l'Immortalité de l'âme pour se convaincre de l'existence d'une vie future; il en trouvait la preuve inl tible dans sa religion, ses vertus et ses malheurs. Enûn, les trois heures de l'après-midi, le roi, jetant un profond soupir, prononça distinctement ci s paroles: o Seigneur, j'entrerai dans votre maison et je vous adorerai dans votre s:ii ut temple. » Et son àme s'envola dans le saint te i.ple qu'il était digne d'habiter. Cha iaud.

Saint Louis.

La piété n'a rien de faible, ni de triste, ni de gêné; elle a le cœur, elle est simple et aimable, elle se fait toute à tous pour les gagner tous. Le royaume de Dieu ne conpoint dans une scrupuleuse observation de petites formalités; il consiste pour chacun dans les vertus propres à son état. Un grand prince ne doit pas servir Dieu delà même façon qu'un solitaire on qu'un simple particulier.

Saint Louis s'est sanctifié en grand roi. Il était intrépide à la guerre, décisif dans ses conseils, supérieur aux autres hommes par la noblesse de ses sentiments ; sans hauteur, sans présomption, sans dureté. Il suivait en tout les véritables intérêts de sa nation, dont il était autant le père que le roi. 11 voyait tout de ses propres yeux dans les affaires principales. Il était appliqué, prévoyant, modéré, droit et ferme dans les négociations, de sorte que les étrangers ne se fiaient pas moins à lui que ses propres sujets. Jamais prince ne fut plus sage pour policer les peuples et. pour les rendre tout ensemble bons et heureux. Il aimait avec tendresse et conflance tous ceux qu'il devait aimer; mais il était ferme pour corriger ceux qu'il aimait le plus, quand ils avaient tort. Il Était noble et magnifique selon les mœurs de son temps, niais sans faste et sans luxe. Sa dépense, qui était grande, Be faisait avec tant d'ordre, qu'elle ne l'empêchait pas de dégager tout son domaine.

Longtemps après sa mort, on se souvenait encore avec attendrissement de son règne, comme de celui qui devait servir de modèle aux autres pour tous les siècles à venir.

FÉNSLON.

Saint Louis.

Roi, il est le modèle des rois; chrétien, il est le modèle de tous les hommes. Quel exemple pour nous ! il est humble dans le sein de la grandeur; et nous, hommes vulgaires, nous sommes enflés de vanité et d'orgueil! Il est roi, et il est humble : c'est beaucoup pour les moindres particuliers d'être modestes ; mais quelle différence entre la modestie et l'humilité! Saint Louis secourt les pauvres, tous les païens l'ont fait; mais il s'abaisse devant eux, il est le premier des rois qui les ait servis. C'est là ce que la morale païenne n'avait pas seulement imaginé. Toutes les vertus humaines étaient chez les anciens; les vertus divines ne sont que chez les chrétiens. Voir d'un même œil la couronne et les fers, la santé et la maladie, la vie et la mort; faire des choses admirables et craindre d'être admiré, n'avoir dans le cœur que Dieu et son devoir; n'être touché que des maux de ses frères; être toujours en présence de son Dieu; n'entreprendre, ne réussir, ne souffrir, ne mourir que pour lui : voilà saint Louis, voilà le héros chrétien; toujours grand et toujours simple, toujours s'oubliant lui-même.

Voltaire.

Saint Louis.

En lisant l'histoire de cette vie si sublime et si touchante 6. la fois, on se demande si jamais le roi du ciel a eu sur la terre un serviteur plus fidèle que cet ange, couronné pour -in temps d'une couronne mortelle, afin de prouver au monde comment l'homme peut se transfigurer par la foi et l'amour.

Quel cœur chrétien pourrait ne pas tressaillir d'admiration en songeant à tout ce qu'il y a eu dans cette âme de saint Louis ; à ce sentiment si violent et si pur du devoir, à ce culte exalté et scrupuleux de la justice, à cette exquise délicatesse de conscience, qui l'engageait à renoncer aux acquisitions illégitimes de ses prédécesseurs, aux dépens même de la sûreté publique et de l'affection de ses sujets ; c et amour immense du prochain qui débordait de son cœur, qui, après avoir inondé son épouse chérie, sa mère et ses frères, dont il pleurait si amèrement la mort, allait chercher le dernier de ses sujets, lui inspirait une si tendre sollicitude pour les âmes d'autrui, et le dirigeait pendant ses heu-

Page 1