‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 35 sur 115 · Poésies. (Michel Lcvy édiU · texte numérisé non relu

Poésies. (Michel Lcvy édiU

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Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des

bor i iés qui leur donnent un aspect sauvage. La

Neva coule à pleins bords au sein d'une cité magnifique :

. limpides touchent le gazon des lies qu'elle em-

brasse, et dans toute L'étendue de la ville elle est contenu',

leux quais de granit, alignés & perte de vue, espèce de

nificence répétée dans les trois canaux qui parcourent

la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs

le modèle ni l'imitation.

Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tonon voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre. Ds apportent sous le pôle les fruits des - brûlantes et toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique voguent sur la Neva avec des bosquets d'orangers ; ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui présente et jette l'or, sans compter, h l'avide marchand.

Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait relevé les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national , tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.

Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose particulière à ce peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes vivants ont connu L'inventeur, dont le nom. i Ile constamment dans sa patrie l'idée de l'antique hospltalité, du lux*1 élégant et de nobles plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant fait pour occuper l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'œuvre que les instruments sachent ce qu'ils font : vingt ou trente automates, agissant ensemble, produisent une pensée étrangère à chacun d'eux; le mécanisme aveugle est dans L'individu : le calcul ingénieux, l'imposante harmonie sont dans le tout.

A mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s'éteignaient insensible-

ment. Le soleil était descendu sous l'horizon; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre, et que je n'ai jamais vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblaient se mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes. J. de Maistre.

La Chute du Jour à Venise.

Le soleil était descendu derrière les monts Vicentins. De grandes nuées violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de Saint-Marc, les coupoles de Sainte-Marie, et cette pépinière de flèches et de minarets qui s'élève de tous les points de la ville, se dessinaient en aiguilles noires sur le ton étincelant de l'horizon. Le ciel arrivait, par une admirable dégradation de nuances, du rouge-cerise au bleu de smalt; et l'eau, calme et limpide comme une glace, recevait exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de Venise, elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n'avais vu Venise si belle et si féerique. Cette noire silhouette, jetée entre le ciel et l'eau ardente comme dans une mer de feu, était alors une de ces sublimes aberrations d'architecture que le poète de l'Apocalypse a dû voir flotter sur les grèves de Patmos quand il rêvait sa Jérusalem nouvelle et qu'il la comparait à une belle épousée de la veille.

Peu à peu les couleurs s'obscurcirent, les contours devinrent plus massifs, les profondeurs plus mystérieuses. Venise prit l'aspect d'une flotte immense, puis d'un bois de hauts cyprès, où les canaux s'enfonçaient comme de grands chemins de sable argenté. G. Sand.

Homère et Ésope.

Homère. En vérité, toutes les fables que vous venez de me réciter ne peuvent être assez admirées. Il faut que vous ayez beaucoup d'art pour déguiser ainsi en petits contes les instructions les plus importantes que la morale puisse donner, et pour couvrir vos pensées sous des images aussi justes et aussi familières que celles-là.

Esope. Il m'est bien doux d'être loué sur cet art par vous qui l'avez si bien entendu.

Homère. Moi? je ne m'en suis jamais piqué.

Esope. Quoi ! n'avez-vous pas prétendu cacher de grands mystères dans vos ouvrages?

HOMÈRE. Hélas ! point du tout.

Esope. Cependant tous les savants de mon temps le di- Baient;il n'y avait rien dans l'Iliade, ni dans \ Odyssée, à quoi ils ne donnassent les allégories les plus belles du monde. Ils soutenaient que tous les secrets de la théologie, de la physique, de la morale, et des mathématiques môme, étaient renfermés dans ce que vous aviez écrit. Véritablement il y avait quelque difficulté à les développer : où L'un trouvait un sens moral, l'autre en trouvait un physique; mais, après cela, ils convenaient que vous aviez tout su et tout dit à qui le comprenait bien.

Homère. Sans mentir, je m'étais bien douté que de certaines gens ne manqueraient point d'entendre finesse où je n'en avais point entendu. Comme il n'est rien tel que de prophétiser des choses éloignées, en attendant lé. ment ; il n'est rien tel aussi que de débiter des fables en attendant l'allégorie.

Esope. 11 fallait que vous fussiez bien hardi pour vous reposer sur vos lecteurs du soin de mettre des allégories dans vos poèmes. Où en eussiez-vous été si on les eût pris au oied de la lettre?

Homère. Hé bien ! ce n'eût pas été un grand malheur.

Esope. Quoi! ces dieux qui s'estropient les uns les autres ; ce foudroyant Jupiter qui, dans une assemblée de divinités, menace l'auguste Junon de la battre; ce Mars qui, étant Dlessé par Diomède, crie, dites-vous, comme neuf ou dix mille hommes, et n'agit pas comme un seul, car, au lieu de mettre tous les Grecs en pièces, il s'amuse à s'aller plaindre de sa blessure à Jupiter : tout cela eût été bon sans allégorie?

Homère. Pourquoi non? Vous vous imaginez que l'esprit humain ne cherche que le vrai : détrompez-vous. L'esprit humain et le faux sympathisent extrêmement. Si vous avez la vérité à dire, vous ferez fort, bien de l'envelopper dans des fables, elle en plaira beaucoup plus. Si vous voulez dire des fables, elles pourront bien plaire sans contenir aucune vérité. Ainsi, le vrai a besoin d'emprunter la figure du faux pour être agréablement reçu dans l'esprit humain : mais le faux y entre bien sous sa propre figure ; car c'est le lieu de sa naissance et sa demeure ordinaire, et le vrai y est étranger. Je vous dirai bien plus. Quand je me fusse tué à imaginer des fables allégoriques, il eût bien pu arriver que la plupart des gens auraient pris la fable comme une chose qui n'eût point trop été hors d'apparence, et auraient laissé là l'allégorie.

Esope. Gela me fait trembler : je crains furieusement que l'on ne croie que les bêtes aient parlé, comme elles font dans mes apologues.

Homère. Voilà une plaisante peur.

Esope. Hé quoi ! si Ton a bien cru que les dieux aient pu tenir les discours que vous leur avez fait tenir, pourquoi ne croira-t-on pas que les bêtes aient parlé de la manière dont je les ai fait parler?

Homère. Ah ! ce n'est pas la même chose. Les hommes veulent bien que les dieux soient aussi fous qu'eux ; mais ils ne valent pas que les bêtes soient aussi sages.

Fontenelle.

Exposition du Prométhée enchaîné.

PROMÉTHÉE, seul.

Divin éther, des vents haleine bienfaisante, Sources pures des eaux, mer à l'onde écumante,

e, qui produis Loul ; $ol< il, fl im >iel,

Embrassant L'univers d'un regard él rnel,

< 1 1 1 • ls maux les dieux, dans leu blenl sans remords un dieu qui fui leurfrèrel ara sans espoir ; tourment i cruels 1 Siècles de torture el de peines !...

Voilà donc tes horribles chaînes,

- immorl Hélas ' ù quoi bon m'en défendre ?

Je pli mon sort présent ;

Et je m'interroge en tremblant Sur l'avenir qui doit m'attendre!

Ifai je le sais... .le lis dans ce sombre avenir; y\> malheurs sont prévus : ils oe sauraient finir I De la Nécessité la force est invincible ; Supportons noblement cet arrêt si terrible ! i isede mes maux, dois-je la révéler?

Je rougis de me taire el je crains de parler!... Ali : disons-le '... Frappé par an pouvoir impie , J'ai l'ait du bien à l'homme, et ce bien, j<- l'expie) J'ai transmis aux mortels L'héritage des dieux ; Le feu, trésor divin, je l'ai ravi pour eux; Et ce présent, des arts source pure et féconde, Bsl devenu la vie et la gloire du monde !... Oui, voilà pour quel crime, au malheur destiné, Sur ce rocher fatal je demeure enchaîné!...

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