‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 85 sur 115 · Correspondance. Didier édit · texte numérisé non relu

Correspondance. Didier édit

242 QUATRIÈME PATÎTIR

La Critique au XIXe siècle.

Si je ne suis pas dupe d'un vain désir de distinguer, il y a eu, de notre temps, quatre sortes de critique littéraire. La première est comme une partie nouvelle et essentielle de l'histoire générale : les révolutions de l'esprit, les changements du goût, les chefs-d'œuvre en sont les événements; les écrivains en sont les héros. On y fait voir l'influence de la société sur les auteurs, des auteurs sur la société. : c'est proprement l'histoire des affaires de l'esprit.

La seconde sorte de critique est à la première ce que les mémoires sont à l'histoire. Elle s'occupe plus de la chronique des lettres que de leur histoire, et elle fait plus de portraits que de tableaux. Pour elle, tout auteur est un type, et aucun type n'est méprisable. Aussi ne donne-t-elle pus de rangs; elle se plaît aux talents aussi divers que les vis Elle est moins touchée des lois générales de l'esprit que des variétés de la vie individuelle. Pour le fond comme pour la méthode, cette critique est celle qui s'éloigne le plus forme de l'enseignement, et qui a l'allure la plus libre. La pénétration qui ne craint pas d'être subtile, la sensibilité, la raison, pourvu qu'elle ne sente pas l'école, le caprice même à l'occasion, le fini du détail, l'image transportée delà poésie dans la prose, telles en sont les qualités éminentes. En lisant certaines Causeries sur des lettres illustres, on pense à Plutarque et à Bayle, et on les retrouve.

La troisième sorte de critique choisit, parmi tous les objets d'étude qu'offrent les lettres, une question qu'elle traite à fond, en prenant grand soin de n'eu avoir pas l'air. S'agit-il, par exemple, de l'usage des passions dans le drame, elle recueille dans les auteurs dramatiques les plus divers et les plus inégaux les traits vrais ou spécieux dont ils ont peint une passion; elle compare les morceaux, non pour donner des rangs, mais pour faire profiter de ces rapprochements la vérité et le goût; elle y ajoute ses propres pensées, et de ce travail de comparaison et de critique, elle fait ressortir quelque vérité de l'ordre moral. C'est là son. obj't : tirer des lettres un enseignement pratique, songer moins à conduire l'esprit que le cœur, prendre plus de souci de la morale que de lesthétique. C'est de la littérature comparée qui conclut par de la morale.

J'éprouve quelque embarras à définir la quatrième sorte de critique. Celle-ci se rapproche plus d'un traité; elle a la

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prétention de réglettes plaisirs de l'esprit, de soustraire les

ouvrages a la tyrannie du chacun fongoût, d'être une solenœ

te, plus jalouse de conduire L'esprit <i|lt! (le lui plaire. Elle

fail un idéal de l'esprit humain dans 1rs livres; elle s'en

il un. du génie particulier de la France, un autre de sa

Le; elle mel chaque auteur et onaque livre en regard de

[pie idéal. Elle cote i •■• qui s't n rapproche : voilà le Ion;

ce qui s'en éloigne : voila le mauvais. Si son objet est élevé,

si elle ne t'ait tort ni à l'esprit humain qu'elle étudie dans son

imposante unité, ni au génie de la France, qu'elle veut tou-

Jours montrer semblable a lui-même, ni à notre langue

qu elle défend contre les caprices de la mode, il faut avouer

qu'elle se prive des places que donnent aux trois premières

- de critique la diversité, la liberté, l'histoire mêlée aux

lettres, la beauté des tableaux, la vie des portraits, les rap-

hements de la littérature comparée. J'ai peut-être des

anellt s pour ne pas mépriser ce genre; j'en ai

plus encore pour le trouver difficile et périlleux4. Nisard2.

Le Journaliste famélique.

Le ciel me conduisit chez un vieux journaliste, Charlatan ruiné, jadis séminariste, Qui, dix fois dans sa vie à bon marché vendu, sur leshonnêt cracha jt pourunécu.

De ce digne vieillard j'endossai la livrée; Le fiel suintait déjà de ma plume altérée; Je me sentis renaître et mordis au métier. Ah ! Dupont, qu'il est doux de tout déprécier!

rt-né, convaincu d'impuissance, Qu'il est doux d'être un sot, et d'en tirer v< ogeance! A quelque vrai succès lorsqu'on vient d'assister, Qu'il est doux de rentrer et de :ier,

Et de dépecer l'homme, et de salir sa gloire, I pouvoir sur lui vider une. écritoire,

Et d'avoir quelque part un journal inconnu C>ii r« q puisse a plaisir nier ce qu'on a vu ! Le mensonge anonyme est le bonheur suprême. Ecrivains, députés, ministres, rois, Dieu même,

1. Cette analyse ingénieuse el tino se rapporte aux talents si divers de Villemain, de Sainte-Bente, de Saint-Marc Girardio et 1 lni-mêmo. t. Discours. (Didier •'•dit.)

J'ai tout calomnié pour apaiser ma faim.

Malheureux avec moi qui jouait au plus fin !

Courait-il dans Paris une histoire secrète,

Vite je l'imprimais le soir dans ma gazette,

Et rien ne m'échappait. De la rue au salon,

Les graviers, en marchant, me restaient au talon.

De ce temps scandaleux j'ai su tous les scandales,

Et les ai racontés. Ni plaintes ni cabales

Ne m'eussent fait fléchir, sois-en bien convaincu...

Mais tu rêves, Dupont; à quoi donc penses-tu ?

Alfred de Musset1.

Les Journalistes.

Moi, j'irais caresser, jusqu'en son tribunal, Quelque arbitre du goût dont la feuille éphémère Distille les poisons d'une censure amère, Au bon sens, au bon droit donne un plat démenti, Pour juger un auteur consulte son parti, Aigrit nos passions et dénonce à la France L'écrit qu'il n'a pas lu, mais qu'il flétrit d'avance ! Voilà donc les faux dieux que je dois encenser! Ah ! croyez-moi, leurs traits ne peuvent m'offenser.

Qu'ils soient mes ennemis, que leur courroux m'accable, Qu'ils me déchirent, soit : leur haine est honorable. Il est, n'en doutez pas, il est d'autres censeurs, Du talent méconnu courageux défenseurs, Qui lui prêtent leur voix avant qu'il la réclame, Qui ne trafiquent point de réloge ou du blâme, Et, g irdant pour le vice une juste fureur, Des travers de l'esprit se moquent sans aigreur. Je rends trop de justice à ces rares mérites Pour les importuner de mes lâches visites. Si je cueille un laurier par la gloire avoué, Je ne connaîtrai point celui qui m'a loué, Au moins je pourrai dire : « Il écrit ce qu'il pense. » Est-il quelques chagrins que ce mot ne compense, Qu'il ne fasse oublier, qu'il ne change en plaisirs ? Tel est le but constant qu'embrassent mes désirs :

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