‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 9 sur 115 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

Pleurez, doux alcyons! ô vous oiseaux sacrés, oiseaux chers à Thétys; doux alcyons, pleurez !

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine ! Un vaisseau la portait au bord de Camarine : Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journée, Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménée, Et 1 or dont au festin ses bras seront parés, Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles L'enveloppe ; étonnée et loin des matelots, Elle tombe, elle crie, elle est au sein des flots.

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine!

Son beau corps a roulé sous la vague marine.

Thétys, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher,

Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.

Par son ordre bientôt les belles Néréides

S'élèvent au-dessus des demeures humides,

Le poussent au rivage, et dans ce monument

L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement;

Et de loin à grands cris appelant leurs compagnes,

Et les nymphes des bois, des sources, des montai- 1

Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,

Répétèrent, hélas! autour de son cercueil :

« Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée;

Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée;

L'or autour de ton bras n'a point serré de nœuds,

Et le bandeau d'hymen n'orna point tes cheveux. »

André Chénier.

GENRE l'.ri'.'i R IT 0BNE1 HISTORIQUE 17

Satan.

poir en contemplant les merveilles de l'univers, Satan apostrophe le soleil :

0 toi qui, couronné d'une gloire immense, laisses du haut de la domination solitaire tomber tes regarda comme le Dieu de ce nouvel univers; toi devant qui les étoiles cachent leurs têtes humiliées, j'élève une voix vers toi, mais non pas une voix amie; je ne prononce ton nom, ô soleil! que pour te dire combien je hais tes rayons.

Ah! ils me rappellent de quelle hauteur je suis tombé, et combien jadis je brillais glorieux au-dessus de ta sphère! [«'orgueil et l'ambition m'ont précipité. J'osai, dans le ciel même, déclarer la guerre au Roi du ciel. Il ne méritait pas un pareil retour, lui qui m'avait l'ait ce que j'étais dans un rang ôminent... Élevé si haut, je dédaignai d'obéir; je crus qu'un pas de plus me porterait au rang suprême et me déchargerait en un moment de la dette immense d'une reconnaissance éternelle....

Oh! pourquoi sa volonté toute-puissante ne me créa-t-elle pas au rang de quelque ange inférieur? je serais encore heureux, mon ambition n'eût point été nourrie par une espérance illimitée....

Misérable ! où fuir une colère infinie, un désespoir infini? L'enfi r est partout où je suis, moi-même je suis l'enfer.... O Dieu, ralentis tes coups! N'est-il aucune voie laissée au repentir, aucune à la miséricorde, hors l'obéissance? L'obéissance! l'orgueil me défend ce mot. Quelle honte pour moi devant les esprits de 1 abîme ! Ce n'était pas par des promesses de soumission que je les séduisis, lorsque j'osai me vanter de subjuguer le Tout-Puissant.

Ah! tandis qu'ils m'adorent sur le trône des enfers, ils savent peu combien je paye cher ces paroles superbes , combien je gémis intérieurement sous le fardeau de mes douleurs.... Mais si je me repentais, si, par un acte de la grâce divine, je remontais à ma première place?... Un rang élevé rappellerait bientôt des pensées ambitieuses; les serments d'une feinte soumission seraient bientôt démentis!

Le tyran le sait ; il est aussi loin de m'accorder la paix que je suis loin de demander grâce. Adieu donc, espérance, et avec toi, adieu, crainte et remords; tout est perdu pour moi. Mal, sois mon unique bien ! Par toi du moins avec

le Roi du ciel je partagerai l'empire : peut-être même régnerai-je sur plus d'une moitié de l'univers, comme l'homme et ce monde nouveau l'apprendront en peu de temps.

Chateaubriand (Trad. du Paradis perdu de Milton).

Le Paradis.

Comme un subit éclair qui, nous frappant en face, Paralyse la vue et dans notre œil efface L'impression des corps les plus volumineux,

Ainsi m'enveloppa par devant, par derrière,

D'un voile éblouissant une vive lumière

Et me couvrit au point que je ne voyais plus.

«. L'Amour, dont les doux feux dans ce ciel se répandent, Pour disposer le cierge à ces feux qui l'attendent, D'un semblable salut accueille les élus. »

Cette brève réponse, à peine de l'oreille

Elle m'entrait au cœur, que soudain, ô merveille 1

Je sentis une force étrange me venir,

Et la vue en mes yeux se ralluma perçante, Et telle qu'il n'est point de flamme si puissante Que mon regard dès lors n'eût pu la soutenir.

Et je vis un torrent de flammes toutes vives, Un fleuve de splendeurs coulant entre deux rives Où d'un printemps sans fin s étalait le trésor.

De ce fleuve sortaient des milliers d'étincelles Qui tombaient au milieu de ces fleurs éternelles Et semblaient des rubis enchâssés dans de l'or.

Puis, ivres de parfums, les clartés fulgurante Au torrent merveilleux se replongeaient vivantes, Et quand l'une y rentrait, une autre en jaillissait.

« Le désir qui t'enflamme à présent de connaîtr Le sens de ce qu'ici tu viens de voir paraître, Plus il gonfle ton cœur, d'autant mieux il me plaît;

Mais avant d'apaiser la soif qui te consume

Il te faudra goûter de cette eau s

Le Soleil de mes yeux ainsi m'avait p

&RNRE ftPIQUB ET GEltRl BI8T0RIQ 19

Ensuite il ajouta : <• Ces topazes brillantes, Ge fleure ôblouissanl etcee fleurs souriantes, Son) du suprême Vrai le prélude voil»'-.

Non pas que l'enveloppe ici soit fort épaisse; Mais le voile provienl surtout do ta faiblesse, ird D'est pas encore assez profond, i

Tel, réveillé plus tard que son accoutumance,

L'enfant se précipite avec impatience,

Sur le sein nourricier collant son petit front :

Pour faire do mes yeux des miroirs plus limpides, Ainsi je m'élançais vers ces Qammes liquides < in l'on se purifie en se désaltérant.

Et quand j'en eus mouillé le bord de ma paupière, Le fleuve s'écartantde sa forme prenu IFapparut rond, de long qu'il me semblait avant.

Et puis, comme, caché sous le masque, un visage

ipparalt toul autre, alors qu'il se dégage De ce masque emprunté, voile artificiel :

Ainsi les belles fleurs, ainsi les étincelles Exultèrent soudain plus vives et plus belles, Et je vis clairement la double Cour du Ciel :

0 toi par qui j'ai vu, Splendeur de Dieu lui-même ! Tout l'éclat triomphal du royaume suprême, Donne-moi de le dire ainsi que je l'ai vu!

Page 1