‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 91 sur 115 · I . \ . page · texte numérisé non relu

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dans sa cassette? Si en effet on les y avait trouvées, cela ne rerait-il pas au contraire qu'il les avait gardées fidèlement, qu'il ne les avait communiquées à personne, et qu'un libraire en aurait abusé? ce qui aurait disculpé des personnes qu'on a peut-être injustement accusées. Suis-je d'ailleurs obligé de savoir que Maupertuis vous les avait renvoyées? Quel intérêt ai-je à parler mal de lui? que m'importent sa personne et sa mémoire? en quoi ai-je pu lui faire tort en disant à Votre Majesté qu'il avait gardé fidèlement votre dépôt jusqu'à sa mort? Je ne songe moi-même qu'à mourir, et mon heure approche; mais ne la troublez pas par des reproches injustes et par des duretés qui sont d'autant plus sensibles que c'est de vous qu'elles viennent.

Vous m'avez fait assez de mal : vous m'avez brouillé pour jamais avec le roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et mes pensions; vous m'avez maltraité à Francfort, moi et une femme innocente, une femme considérée, qui a été traînée dans la boue, et mise en prison; et ensuite, en m'honorant de vos lettres , vous corrompez la douceur de cette consolation par des reproches amers. Est-ce possible que ce soit vous qui me traitiez ainsi, quand je ne suis occupé depuis trois ans qu'à tâcher, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue que celle de suivre ma façon de penser?

Le plus grand mal qu'aient fait vos œuvres, c'est qu'elles ont fait dire aux ennemis de la philosophie, répandus dans toute l'Europe : « Les philosophes ne peuvent vivre en paix, et ne peuvent vivre ensemble. Voici un roi qui ne croit pas en Jésus-Christ : il appelle à sa cour un homme qui n'y croit point, et il le maltraite : il n'y a nulle humanité dans les prétendus philosophes, et Dieu les punit les uns par les autres. »

Voilà ce que l'on dit, voilà ce qu'on imprime de tous côtés; et, pendant que les fanatiques sont unis, les philosophes sont dispersés et malheureux. Et tandis qu'à la cour de Vi ■ -ailles et ailleurs on m'accuse de vous avoir encour. écrire contre la religion chrétienne, c'est vous qui me faites des reproches, et qui ajoutez ce triomphe aux insultes des tiques? Cela me fait prendre le monde en horreur avec justice; j'en suis heureusement éloigné dans mes dom

jour où je cesserai, en mourant, d'avoir à souffrir, et surtout de souffrir par vous; mais ce sera juo souhaitant un bonheur dont votre position n'est

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Deut-étre pas susceptible, et que la philosophie seule pourrail vniis procurer dans Les orages de votre \ le, si la fortune vous permet de vous borner à cultiver longtemps ce fonds

igesse que vous avez en vous; fonds admirable, mais altéré parles passions Inséparables d'uni- grande imagination, un peu par l'humeur, et par des situations épineuses qui versenl du Bel dans votre ame; enfin par le malheureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de vouloir humilier 1rs autres hommes, de leur dire, de leur écrire des choses piquantes; plaisir indigne de vous, d'autant plus que vous

plus élevé au-dessus d'eux par votre rang et par vos talents uniques. Vous sentez sans doute ces vérités.

Pardonne à ces vérités que vous dit un vieillard qui a peu de temps à vivre; et il vous les dit avec d'autant plus de confiance que, convaincu lui-môme de ses misères et de ses faiblesses infiniment plus grandes que les vôtres, mais moins dangereuses par son obscurité, il ne peut ôtre soupçonné par vous de se croire exempt de torts, pour se mettre en droit de se plaindre de quelques-uns des vôtres. Il gémit des fautes que vous pouvez avoir faites autant que des siennes, et il ne veut plus songer qu'à réparer, avant sa mort, les écarts funestes d'une imagination trompeuse, en faisant des voeux sincères pour qu'un aussi grand homme que vous soit aussi heureux et aussi grand en tout qu'il doit l'être.

Voltaire.

Sur Corneille.

A M. DE Vauvenargues.

J'eus l'honneur de dire hier à M. le duc de Duras que je vouais de recevoir une lettre d'un philosophe plein d'esprit, qui d'ailleurs était capitaine au régiment du roi. Il devina aussitôt M. de Vauvenargues. Il serait, en effet, fort difficile, monsieur, qu'il y eût deux personnes capables d'écrire une telle lettre; et depuis que j'entends raisonner sur le goût, je n'ai rien vu de si fin et de si approfondi que ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire.

Il n'y avait pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s'avouer à eux-mêmes que Corneille n'était souvent qu'un déclamateur; vous sentez, monsieur, et vous exprimez cette vérité en homme qui a des idées bien justes et bien lumineuses. Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi

sage et aussi fin donne la préférence à l'art de Racine, à cette sagesse toujours éloquente , toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu'il faut et de la manière dont il le faut; mais en même temps je suis persuadé que ce même goût qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l'art de Racine vous fait admirer le génie de Corneille, qui a créé la tragédie dans un siècle barbare. Les inventeurs ont le premier rang, à juste titre, dans la mémoire des hommes. La belle scène d'Horace et de Curiace, les charmantes scènes du Cid, une grande partie de China, le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline, la moitié du dernier acte de Rodogune, se soutiendraient à côté d'Athalie, quand même ces morceaux seraient faits aujourd'hui; de quel œil devonsnous donc les regarder, quand nous songeons au temps où Corneille a écrit? J'ai toujours dit : Mullœ sunt mansiones in domo patris mei. Molière ne m'a point empêché d'estimer le Glorieux de M. Destouches; Rhadamiste m'a ému, même après Phèdre. Il appartient à un homme comme vous, monsieur, de donner des préférences, et point d'exclusions. Il y a des choses si sublimes dans Corneille au milieu de ses froids raisonnements, et même des choses si touchantes, qu'il doit être respecté avec ses défauts. Ce sont des tableaux de Léonard de Vinci qu'on aime encore à voir à côté des Paul Véronèse et des Titien.

Il n'y a que le temps qui puisse fixer le prix de chaque chose; le public commence toujours par être ébloui. Mais le grand nombre des juges décide à la longue d'après les voix du petit nombre éclairé ; vous me paraissez, monsieur, fait pour être à la tête de ce petit nombre. Voltaire.

La Condition des gens de lettres.

Votre vocation, mon cher Lefebvre, est trop bien marquée pour y résister. Il faut que l'abeille fasse de la cire, que le ver à soie file, que M. de Réaumur les dissèque et que vous les chantiez. Vous serez poète et homme de lettres, moins parce que vous le voulez, que parce que la nature l'a voulu. Mais vous vous trompez beaucoup en imaginant que la trmiquillité sera votre partage. La carrière des lettres, et surtout celle du génie, est plus épineuse que celle de la fortune. Si vous avez le malheur d'être médiocre (ce que je ne crois pas), voilà des remords pour la vie; si vous réussissez, voilà

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