FONTANES
M. de Chateaubriand et le Génie du Christianisme.
.... Qu'il se souvienne bien que toute étude lui est inutile; qu'il ait pour seul but, dans son livre, de montrer lu beauté de Dira dans le Christianisme, et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain par la nécessité de plaire et d'être lu facilement, plus impérieusement imposée à lui qu'atout autre par la nature môme de son esprit, esprit à part, qui a le don de transporter les autres hors et loin de tout ce qui est connu.
Cette règle trop négligée, et que les savants mêmes, en titre d'office, devraient observer jusqu'à un certain point, est celle-ci : Cache ton savoir. Je ne veux pas qu'on soit un
charlatan, et qu'on use en rien d'artifice; mais je veux qu'on observe l'art : l'art est de cacher l'airt. Notre ami n'est point un tuyau, comme tant d'autres; c'est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Les citations sont, pour la plupart, des maladresses; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu'à l'Opéra on entendait le bruit du bàlon qui battait les mesures. Que serait-ce si on interrompait la musique pour lire quelque pièce justificative à l'appui do chaque
air
Ecrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs; par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier : qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu'à détruire le charme et à mettre en fuite les prestiges. Les in-folio me font trembler. Recommandez-lui, je vous prie, d'en faire ce qu'il voudra dans sa chambre, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale : il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes.
Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme; à respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il offre au ciel; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l'envie d'y revenir. C'est à quoi il faut se borner; c'est ce que M. de Chateaubriand peut faire; mais qu'il écarte la contrainte; qu'il renonce aux autorités que l'on ne veut plus reconnaître; qu'il ne mette en usage que des moyens qui soient nouveaux, qui soient siens exclusivement, qui soient du temps et de l'auteur.
11 me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde, a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès pour les circonstances. Dites-lui de remplir son sort et d'agir selon son instinct. Qu'il file la soie de son sein; qu'il pétrisse son propre miel; qu'il chante son propre ramage; il a son arbre,
MU'. EPISTOLAIRE — GENRE ANECDOTIQi; i: ?G7
sa ruchi el bod trou : qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères. Foi bert1.
L'Ami d'an Ministre.
A M. DE FONTANES, GRAND MAITRE DE L'UxivnssTTK.
des défauts «lu prochain que j'avais résolu, Monseigneur, de vous entretenir aujourd'hui, mais de propres qualités. Elles ont été l'objel de mes méditation sidues, dans un jour de maux et. d'ennuis, et m'ont paru merveilleuses : je veux vous en féliciter. Je vous le 'lis sincèrement et dans le style I ■ qui sied si bien à la franchise . i Monsei neur, vous êtes bien heureux de m'avoirl >
Je fais mon devoir a merveille, et je sais vous en ami je me joue avec votre hermine, j'égaye votre royauté.
Vous avez subjugué tout le monde autour de vous, excepté moi. Toutes les opinions se taisent devant la vôtre, excepté la mienne. Je vous dis toul ce que je pense, et je pi vous ce que je veux.
ins moi, vous n'auriez pas dans votre empire un sujet qui osât toujours vous dire la vérité pure. Sans moi, il n'y aurait pas dans votre cour un homme libre, ou qui du moins, vu l'intimité et la familiarité invétérées, pût, comme moi, sans offenser les bienséances, le paraître hautement et publiquement. Sans moi, vous ne connaîtriez pas, horsde votre familières délices de la contradiction; sans moi, rien pe rappellerait jamais à votre souvenir l'ancienne <t douce égalité.
Et remarquez ceci, Monseigneur : celui qui sait rire avec vous de ses occupations et des vôtres est un homme grave, et même austère; celui qui se joue avec vos dignités est l'homme qui attache le plus d'importance a votre rang, à vos fonctions, et qui les respecte le plus .lans son esprit et dans son cœur; enfin l'homme qui vous contredit le plus souvent est celui qui a pour vous, en secret, le faible le plus décidé; l'homme qui vous es.l le mois s asservi est aussi celui qui vous est le plus dévoué.
C'est sur quoi, Monseigneur, j'ai voulu vous faire aujourd'hui mon très-sincère compliment. Ayréez-le, je vous prie, avec votre équité accoutumée