RESPONSE DE PIERRE DE RONSARD
àUX raJUIUBS ET GALOMinES DE JE NE SÇAT QUELS PREDICANTEREA U \ ET MINISTREAUX DE GENÈVE*.
Je jure du grand Dieu Pimmense déité Que je diray le vray sans fard ny sans injure; Car d'esire injurieux ce n*est pas ma nature. Je te laisse ce droit duquel tu as vescu, Et veux quant à ce point de toy estre vaincu.
Tu dis qu'une sourdesse a mon aureille close ? Tu te moques de moy et me viens blasonner Pour un pauvre accident que Dieu me veut donner. Nouvel evangeliste^ insensé, plein d'outrage, Vray enfant de Satan, dy-moi en quel passage Tu trouves qu'un chrestien (s'il n'est bien enragé) Se doive comme toy moquer d'un affligé ?...
Tu dis que je suis vieil ? Encore n'aye-je atteint Trente et sept ans passez, et mon corps ne se plaint D'ans ny de maladie, et eu toutes les sortes Mes nerfs sont bien tendus, et mes veines bien fortes ; Et si j'ay le teint palle et le cheveu grison Mes membres toutefois ne sont hors de saison.
Or cela n'est que jeu dont je ne fay que rire Et voudrois que ce fust le plus de ton mesdire.
Tu dis, en vomissant dessur moy ta malice, Que j'ay fait d'un grand bouc à Bacchus sacrifice*? Tu mens impudemment: cinquante gens de bien Qui estoient au banquet diront qu'il n'en est rien.
Muses, qui habitez de Parnasse la crope.
Filles de Jupiter, qui allez neuf en trope, Venez et repoussez par vos belles chansons L'injure faite à vous et à vos nourrissons.
Jodelle ayant gaigné par une voix hardie L'honneur que l'homme grec donne à la tragédie. Pour avoir, en haussant le bas stile françois, Contenté doctement les oreilles des rois ; La brigade qui lors au ciel levoit la teste (Quand le temps permettoit une licence honneste) Honorant son esprit gaillard et bien appris, Luy fit présent d'un bouc, des tragiques le prix.
Ja la nappe estoit mise et la table garnie Se bnrdoit d'une saincte et docte compagnie,
Quand deux oa trois ensemble en riant ont poussé Le père du troupeau à long poil hérissé.
Il venoit à grands pas, ayant la barbe peinte ; D'un chapelet de fleurs la teste 11 avoit ceinte, Le bouquet sur Toreille, et bien fier se sentoit De quoy telle jeunesse ainsy le présentoit ; • Puis il fut rejette pour chose mesprisée Après qu'il eut servy d'une longue risée, £t non sacrifié comme tu dis, menteur, De telle fausse bourde impudent inventeur.
Tu te plains d'autre part que ma vie est fautive, En délices, en jeux, en vices excessive ?
Tu mens meschantement ; si tu m'avois suivy Deux mois, tu sçaurois bien en quel estât je vy. Or je veux que ma vie en escrit apparoisse Afin que pour menteur un chacun te cognoisse.
M'éveillant au matin, devant que faire rien, J'invoque l'Eternel, le père de tout bien.
Le priant humblement de me donner sa grâce.
Et que le jour naissant sans l'off'enser se passe ; Qu'il chasse toute secte et toute erreur de moy. Qu'il me vueille garder en ma première foy.
Sans entreprendre rien qui blesse ma province, Très-humble observateur des loix et de mon prince
Après je sors du lict, et quand je suis vestu Je me range à l'estude et apprens la vertu.
Composant et lisant, suivant ma destinée.
Qui s'est dès mon enfance aux Muses enclinée. Quatre ou cinq heures seul je m'arreste enfermé ; Puis sentant mon esprit de trop lire assomé.
J'abandonne le livre et m'en vais à l'église. Au retour pour plaisir une heure je devise ; De là je viens disner, faisant sobre repas, Je rends grâces à Dieu ; au reste je m'esbas.
Car si Taprès-disnée est plaisante et sereine, Je m'en vais pourmener, tantost parmy la plaine, Tantost en un village, et tantost en un bois. Et tantost par les lieux solitaires et cois.
J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage ; J'aime le flot de l'eau qui gazouille au rivage.
Là, devisant sur l'herbe avec un mien amy.
Je me suis par les fleurs bien souvent endormy A l'ombrage d'un saule; ou, lisant dans un livre, J'ay cherché le moyen de me faire revivre; Tout pur d'ambition et des soucis cuisans, Misérables bourreaux d'un tas de mesdisans,
Qui font (comme ravis) les prophètes en France, Pippans les grands seigneurs d'une belle apparence.
Mais quand le ciel est triste et tout noir d'espesseur, Et qu'il ne fait aux champs ny plaisant ny bien seur. Je cherche compagnie ou je joue à la prime.
Je voltige ou je saute où je lutte ou j'escrime^ Je dy lé mot pour rire et à la vérité Je ne loge chez moy trop de sévérité.
J'ayme le bal, la danse et les masques aussi, La musique et le luth, ennemis du soucy.
Puis quand la nuict brunette a rangé les estoillcs, Encourtinant le ciel et la terre de voiles, Sans soucy je me couche : et là, levant les yeux Et la bouche et le cœur vers la voûte des cieux, Je fais mon oraison, priant la bonté haute De vouloir pardonner doucement à ma faute.
Au reste je ne suis ny mutin ny meschant, Qui fay croire ma loy par le glaive trenchant. Voilà comme je vy; si ta vie est meilleure.
Je n'en suis envieux, et soit à la bonne heure...
Ta dis que j'ay gagé ma Muse pour flatter ?
Nul prince ny seigneur ne se sçauroit vanter (Dont je suis bien marry) de m'avoir donné gage Je sers à qui je veux, j'ay libre le courage. Le roy, son frère et mère, et les princes ont bien Pouvoir de commander à mon luth Gynthien.
Des autres je ne suis ny valet ny esclave. Et s'ils sont grands seigneurs, j'ay l'esprit haut et bravo.
Tu dis que j'ay vescu maintenant escolier.
Maintenant courtisan et maintenant guerrier.
Et que plusieurs mestiers ont esbatu ma vie ? Tu dis vray, predicant ; mais je n'euz oncq' envia De me faire ministre ou comme toy, cafard.
Vendre au peuple ignorant mes songes et mon fiird. Taimerois mieux ramer sur les ondes salées.
Ou avoir du labeur les deux mains empoulées, Ainsi qu'un vigneron par les champs incogneu, Qu'estre d'un gentil-homme un pippeur devenu. .
Tu te mocques, aussy, de quoy ma poésie Ne suit l'art misérable, ains va par fantaisie, ' Et de quoy ma fureur sans ordre se suivant Esparpille ses vers comme fueilles au vent ; Ou comme au mois d'esté, quand l'aire bien féconde Sent battre de Gbrès la chevelure blonde,
Et le vanneur my-nud, ayant beaucoup secoux Le blé, de-çà, de-là, dessus les deux genoux, Le tourne et le revire, et d'une plume espaisse Sépare les bourriers du sein de la déesse ; Puis du dos et des bras efforcés par ahan Fait sauter le froment bien haut dessus lé van. Lors les bourriers volans, comme poudre menue, Sans ordre çà et là se perdent en la nue.
Et font sur le vanneur meint tour et meint Retour; L'aire est blanche de poudre et les granges d'autour. Voilà comme tu dis que ma Muse sans bride S'esgare respandue oii la fureur la guide.
Si tu avois les yeux aussi prompts et ouverts A desrober mon art qu'à desrober mes vers.
Tu dirois que ma Muse est pleine d'artifice, Et ma brusque vertu ne te seroit un vice.
En l'art de poésie, un art il ne faut pas Tel qu'ont les predicans, qui suivent pas à pas Leur sermon sceu par cœur, ou tel qu'il faut en prose, Où tousjours l'orateur suit le fil d'une chose.
Les poètes gaillars ont artifice à part; Us ont un art caché, qui ne semble pas art Aux versificateurs, d'autant qu'il se promeine * D'une libre contrainte où la Muse le meine.
As-tu point veu voler en la prime saison L'avette qui de fleurs enrichit sa maison?
Tantostle bieau narcisse et tantost elle embrasse Le vermeil hyacinthe, et sans suivre une trasse Erre de pré en pré, de jardin en jardin.
Portant un doux fardeau de mélisse ou de thin.
Ainsi le bon esprit que la Muse espoinçonne.
Porté de la fureur^ sur Parnasse moissonne Les fleurs de toutes parts, errant de tous costez. En ce poinct par les champs de Rome estoient portez Le damoiseau Tibulle et celuy qui fit dire Les chansons des Grégeois à sa romaine lyre.
Tels ne furent jamais les versificateurs, Des Muses avortons, ny tous ces imposteurs, Dont l'ardente fureur d'Apollon n'a saisie L'ame d'une gentille et docte frenaisie.
Tel bien ne se promet aux honmies vicieux.
Mais aux hommes bien-nez qui sont aimez des cieux....
Tu dis qu'auparavant j'estoisfort renommé Et qu'ores je ne suis de personne estimé.
Penses-tu que ta secte embrasse tout le monde? Penses-tu que le ciel, l'air, et la terre et l'onde
Se faschent contre moy pour te voir en courrons T
Tu te trompes beaucoup : Dieu est père de tous I
Je n*ay que trop d'honneur ; certes je voudrois estre
Sans bruit et sans secours, comme un pasteur champ est rc^
Ou comme un laboureur qui de bœufs accouplez
Repoitrit ses gu^rets pour y semer les blez.
Geluy n'est pas heureux qu'on monstre par la rue.
Que le peuple cognoist, que le peuple salue;
Mais heureux est celuy que la gloire n'époint,
Qui ne cognoist personne et qu'on ne cognoit point. ..« *
ÉPITAPHE DE MARULLE.
Dites bas de bonnes parqles.
Muses, et avec mes chansons Accordez foiblement les sons De vos luths et de vos violes.
Yoicy de MaruUe la tombe; Priez qu'à tout jamais du ciel La douce manne et le doux miel Et la douce rosée y tombe.
Je faux :1a tombe de Manille?
De luy sa tombe n'a sinon Les vaines lettres de son nom; Il vit là bas avec Tibulle. •
Dessus les rives Elysées, Et, sous l'ombre des myr^s vers.
Au bruit des eaux chante ses vers Entre les amte bien prisées....
Chère ame, pour les belles choses Que j'appren en lisant tes vers, Pren pour présent ces lauriers vers, Ces beaux lis et ces belles roses.
Tousjours légère soit la terre A tes os, et sur ce tombeau Qui enserre un esprit si beau Tousjours grimpe le verd lierre!
(▼oyez Notice, page 250)