‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 127 sur 231 · LA VIE CHAMPÊTRE · texte numérisé non relu

LA VIE CHAMPÊTRE

Bien heureux est celui qui, très-loin du vulgaire,

Vit en quelque rivage éloigné, solitaire.

Hors des grandes cités, sans bruit et sans procès.

Et qui content du sien ne fait aucun excès;

Qui voit de son château, de sa maison plaisante,

Un haut bois, une prée, un parc qui le contente;

Qui joyeux fuit le chaud aux ombrages divers;

Qui tempère le froid des rigoureux hivers

Par un feu continu; qui tient bien ordonnée

En vivres sa maison tout du long de l'année !

Les pensers ennuyeux ne lui rident la peau,

Ne lui changent le poil ni troublent le cerveau;

Mais n'espérant plus rien et craignant peu de chose,

Son seul contentement pour but il se propose.

Il rit de la fortune, et de cet or trompeur

Que l'avare en un coin dépose plein de peur.

Il prend son passe-temps de voir, dedans les villes.

Tant d'hommes convoiteux, tant de troupes servilles.

Courre aux biens, aux profits, aux états, aux honneurs

Pour faire, après, partîmes grands et des seigneurs.

il ne voit près de lui l'horreur des grand's armées, N'entend point la ruipeur des troupes affamées^

Qui mangent la substance au pauvre villageois,

Et rançonnent la ferme ou les biens du boui'geois.

Le jour, il ne craint rien, et dans sa maison belle,

On ne pose la nuit garde ni sentinelle :

Il n'est point désireux de hausser son renom

Plus haut qu'entre les siens avoir toujours bon nom.

Entre les bas vallons son humble renommée

Sans autre ambition se tient close et fermée.

Ni devant, ni derrière il n'a de gens au guet;

Il marche en tous endroits, sans craindre aucun aguet,

11 est sobre et joyeux, sans prendre nourriture

Que des biens qu'en ses champs apporte la nature.

Ores seulet il va de campagne en campagne.

Ores de bois en bois, de vallon en montagne,

Prenant mille plaisirs jusqu'à ce que la nuit.

Ou bien le temps mauvais le mène en son réduit ;

Et mille beaux pensers qui lui font compagnie

Sont cause qu'ainsi seul jamais il ne s'ennuie.

Et puis se reposant dessous l'ombrage épais

D'un grand hêtre touffu, pour prendre un peu le frais.

Il oit dans les forêts dès vents le doux murmure,

Qui semble caqueter avecques la verdure.

Il oit le gazouillis de ces mille ruisseaux

Dont les Naïades font parler les claires eaux;

Il oit mille oisillons qui sans cesse jargonnent.

Et les gais rossignols qui par-dessus fredonnent;

Il oit un escadron, un essaim bourdonnant

D'abeilles qui là vont un grand bruit démenant;

Il oit sourdre à bouillons les sources fontainières;

11 contemple le cours des bruyantes rivières;

Ce qui lui fait alors un tel désir venir

De sommeiller un peu, qu'il ne s'en peut tenir.

Un autre jour après, il fait planter la vigne. Un autre, fossoyer les beaux parcs à la ligne; Et, suivant la saison, comme le temps est beau, Il fait planter le frêne, il fait planter l'ormeau : Les pommiers, les poiriers par belles rangelées Montrent de toutes parts distances égalées*.

Puis, lorsque le soleil allume les chaleurs, 11 fait cueillir les fruits après les belles fleurs; La prune de Damas et noire et violette, La bonne perdrîgon, la cerise rougette,

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