LES AGES DE LA VIE
Chasque âge a ses façons, et change de nature
De sept ans en sept ans nostre température.
Selon que le soleil se loge en ses maisons^
Se tournent nos humeurs ainsi que nos saisons.
Toute chose en vivant avecq* Tâge s'altère.
Le desbauché se rid des sermons de son père, '
Et dans vingt et cinq ans venant à se changer.
Retenu, vigilant, soigneux etmesnager,
De ces mesmes discours ses fils il admonneste,
Qui ne font que s*en rire et qu'en hocher la teste.
Chasque âge a ses humeurs, son goust et ses plaisirs,
Et comme nostre poil blanchissent nos désirs.
Nature ne peut pas l'âge en l'âge confondre *; L'enfant qui sait desjà demander et respondre, . Qui marque asseurément la terre de ses pas, Avecques ses pareils se plaist en ses esbas : Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d'aise; Sans raison, d'heure en heure, il s'esmeut et s'apaiss.
Croissant l'âge en avant* ,sans soin de gouverneur. Relevé, courageux et cupide d'honneur, Il se plaist aux chevaux, aux chiens, à la campagne ; Facile au vice, il hait les vieux et les desdaigne : Rude à qui le reprend, paresseux à son bien, Prodigue, despensier, il ne conserve rien ; Hautain, audacieux, conseiller *desoy mesme.
Et d'un cœur obstiné se heurte à ce qu'il ayme.
L'kge au soin se tournant, homme fait, il acquiert Des biens et des amis, si le temps le requiert ; Il masque ses discours comme sur un théâtre ; Subtil, ambitieux, l'honneur il idolâtre :
Son esprit avisé prévient le repentir*, Et se garde d'un lieu difficile à sortir.
Maints fâcheux accidens surprennent sa vieillesse ; Soit qu'avecq' du soucy gaignant de la richesse, 11 s'en deffend l'usage et craint de s'en servir, Que tant plus il en a, moins s'en peut assouvir ; Ou soit qu'avecq' froideur il face toute chose. Imbécile, douteux, qui voudroit et qui n'ose, Dilayant, qui tousjours a l'œil sur l'avenir; De léger il n'espère, et croit au souvenir;