‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 144 sur 231 · A M. RAPIN · texte numérisé non relu

A M. RAPIN

Rapin, le favori d'Apollon et des Muses,

Pendant qu'en leur métier jour et nuit tu t'amuse^

Et que d'un vers nombreux, non encore chanté*,

Tu te fais un chemin à l'immortalité,

Moi, qui n'ai ni Tesprit ni l'haleine assez forte

Pour te suivre de près et te servir d'escorte,

Je me contenterai, sans me précipiter,

D'admirer ton labeur, ne pouvant l'imiter ;

Et, pour me satisfaire*au désir qui me reste.

De rendre cet hommage à chacun manifeste.

Par ces vers j'en prends acte, afin que l'avenir

De moi, par ta vertu, se puisse souvenir;

Et que cette mémoire^à jamais s'entretienne.

Que ma muse imparfaite eut en honneur la tienne i

Et que si j'eus l'esprit d'ignorance abattu.

Je l'eus au moins si bon, que j'aimai ta vertu :

Contraire à ces rêveursMont la muse insolente.

Censurant les plus vieux, arrogamment se vante

De réformer les vers, non les tiens seulement.

Mais veulent déterrer les Grecs du monument,

Les Latins, les Hébreux, et toute l'antiquaille.

Et leur dire à leur nez qu'ils n'ont rien fait qui vaille.

Ronsard en son métier n'étoit qu'un s^prentif,

n avoit le cerveau fantastique et rétif :

Desportes n'est pas net; Du Bellay trop facile :

Belleau ne parle pas comme on parle à la ville;

Il a des mots hargneux, bouffis et relevés.

Qui du peuple aujourd'hui ne sont pas approuvés.

Comment! il nous faut donc, p6ur faire une œuvre grande

Qui de la calomnie et du temps se défende,

Qui trouve quelque place «ntre les bons auteurs,

Parler comme à Saint-Jean^parlent les crocheteurs?

Encore je le veui*,pourvu qu'ils puissent faire Que ce beau savoir entre en l'esprit du vulgaire,

Et quand les crocheteurs seront poètes fameux, Alors, sans me fâcher, je parlerai comme eux.

Pensent-ils, des plus vieux offensant la mémoire. Par le mépris d'autrui s'acquérir de la gloire; Et, pour quelque vieux mot étrange, ou de travers, Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers l (Alors qu'une œuvre brille et d'art et de science, La verve quelquefois s'égaye en la licence.)

U semble, en leurs discours hautains et généreux. Que le cheval volant Vait volé que pour eux; Que Phœbus à leur ton accorde sa vielle; Que la mouche du Grec^leur^ lèvres emmielle; Qu'ils ont, seuls, ici-bas, trouvé la pie au nid, Et que des hauts esprits le leur est le zénith; Que, seuls, des grands secrets ils ont la connoissanco; Et disent librement que leur expérience A raffiné les vers, fantastiques d'humeur, Ainsi que les Gascons ont fait le point d'honneur; Qu'eux tous seuls du bien-dire ont trouvé la méthode, Et que rien n'est parfait s'il n'est fait à leur mode.

Cependant leur savoir ne s'étend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement.

Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue: Épier si des vers la rime est brève ou longue. Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant, Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant; Et laissent sur le vert le noble de l'ouvrage. Nul aiguillon divin n'élève leur courage; Ils rampent bassement, foibles d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions.

Froids à l'imaginer : car s'ils font quelque chose. C'est proser de la rime, et rimer de la prose. Que l'art lime et relime, et polit de façon Qu'elle rend à l'oreille un agréable son ; Et voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase. Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase, Affectent leur discours tout si relevé d'art*; Et peignent leurs défauts de couleur et de fard. Aussi je les compare à ces femmes jolies Qui par les affiquets se rendent embellies, Qui, gentes en habits, et sades en façons, Parmy leur point coupé^tendent leurs hameçons; Dont l'œil rit mollement avec afféterie, ' Et de qui le parler n'est rien que flatterie; De rubans piolés s'agencent proprement.

Et toute leur beauté ne glt qu'en l'ornement;

iOO POÉSIE.

Leur visage reluit de céruse et de peautre; Propres en leur coiffure, un poil ne passe Tautre.

Où*ces divins esprits, hautains et relevés, Qui des eaux d'Hélicon ont les sens abreuvés; De verve et de fureur leur ouvrage étincelle, De leurs vers tout divins la grâce est naturelle, Et sont, comme Pon voit la parfaite beauté.

Qui, contente de soi, laisse la nouveauté Que Fart trouve au Palais%ou dans le blanc d'Espagne. Rien que le naturel sa grftce n'accompagne :

Son front, lavé d'eau claire, éclate d'un beau teint ; De roses et de lis la nature la peint; Et, laissant là Mercure^et toutes ses malices, Les nonchalances sont ses plus grands artifices.

Or, Rapin, quant à moi, je n'ai point tant d'esprit. Je vais le grand chemin que mon oncle m'apprit, Laissant là ces docteurs, que les Muses instruisent En des arts tout nouveaux : et s'ils font, comm^ Us disent. De ses fautes un livre aussi gros que le sien. Telles je les croirai, quand ils auront du bien, Et que leur belle Muse, à mordre si cuisante^, Leur don'ra, comme à lui, dix mille écus de rente. De l'honneur, de l'estime; et quand, par l'univers, Sur le luth de David*on chantera leurs vers; Qu'ils auront joint l'utile avec le délectable, Et qu'ils sauront rimer une aussi bonne table....

Ainsi suis -je d'avis commence bon lourdaud : S'ils ont l'esprit si bon, et l'intellect si haut, Le jugement si clair, qu'ils fassent un ouvrage Riche d'inventions, de sens et de langage, Que nous puissions draper comme ils font nos écrits, Et voir, comme l'on dit, s'ils sont si bien appris : Qu'ils montrent de leur eau, qu'ils entrent en carrière. Leur âge défaudra*plus tôt que la matière.

Nous sommes en un siècle où le prince est si grand, Que tout le monde entier à peine le comprend*. Qu'ils fassent, par leurs vers, rougir chacun de honte : Et comme de valeur*notre prince surmonte Hercule, ^née, Achil', qu'ils ôtent les lauriers Aux vieux*,comme le roi l'a fait aux vieux guerriers. Qu'ils composent une œuvre; on verra si leur livre Après mille et mille ans, sera digne de vivre, Surmontant par vertu l'envie et le destin.

Comme celui d'Homère et du chantre latin»

MATHQRIN RÉGNIER. lOi

Mais, Rapin, mon ami, c'est la vieille querelle : L'homme le plus parfait a manque*de cervelle; Et de ce grand défaut vient Timbécillité Qui rend l'homme hautain, insolent, effronté ; Et, selon le sujet qu'à l'œil il se propose, Suivant son appétit, il juge toute chose.

Aussi, selon nos yeux, le soleil est luisant. Moi-même, en ce discours qui fais le suffisant*. Je me connois frappé*,san3 le pouvoir comprendre, Et de mon ver-coquin je ne me puis défendre.

Sans juger, nous jugeons; étant notre raison Là-haut dedans la tête, où, selon la saison Qui règne en notre humeur, les brouillards nous embrouillcni Et de lièvres cornus le cerveau nous barbouillent.

Philosophes rêveurs, discourez hautement; Sans bouger de la terre, allez au firmament : Faites que tout le ciel branle à votre cadence ; Et pesez vos discours même dans sa balance; Gonnoissez les humeurs qu'il verse dessus nous. Ce qui se fait dessus, ce qui se fait dessous; Portez une lanterne aux cachots de nature ; Sachez qui donne aux fleurs cette aimable peinture; Quelle main sur la terre en broie la couleur, Leurs secrètes vertus, leurs degrés de chaleur; Voyez germer à l'œil les semences du monde; Allez mettre couver les poissons dedans l'onde; Déchiffrez les secrets de nature et des cieux : Votre raison vous trompe, aussi bien que vos yeux.

Or, ignorant de tout, de tout je me veux rire ; Faire de mon humeur moi-même une satire :

N'estimer rien de vrai, qu'au goût il ne soit tel; Vivre; et, comme chrétien, adorer l'Immortel Où gît le seul repos, qui chasse l'ignorance : Ce qu'on voit hors de lui n'est que sotte apparence.

On doit rendre, suivant et le temps et le lieu, Ce*qu'on doit à César, et ce qu'on doit à Dieu. Et quant aux appétits de la sottise humaine.

Comme un homme sans goût^je les aime sans peine : Aussi bien, rien n'est bon que par afi'ection ; Nous jugeons, nous voyons, selon la passion.

Le soldat aujourd'hui ne rêve que la guerre; En paix le laboureur veut cultiver sa terre ; L'avare n'a plaisir qu'en ses doubles ducats. L'amant juge sa dame un chef-d'œuvre ici-bas,

Encore qu'elle n*ait sur soi rien qui soit d'elle, Que le rouge et le blanc, par art, la fassent belle, Qu'elle ente en son palais ses dents tous les matins^ Qu'elle doive sa taille au bois denses patins; Que son poil, dès le soir frisé dans la boutique. Comme un casque, au matin, sur sa tête s'applique; Qu'elle ait, comme un piquier, le corselet au dos; Qu'à grand' peine sa peajj puisse couvrir ses os.

Son esprit ulcéré juge, en sa passion.

Que son teint fait la nique à la perfection.

Le soldat, tout ainsi, pour la guerre soupire; Jour et nuit il y pense, et toujours la désire; Il ne rôye la nuit que carnage et que sang :

La pique dans le poing, et l'estoc sur le flanc. Il pense mettre à cher quelque belle entreprise; Oue*forçant un château, tout est de bonne prise; Il se plaît aux trésors qu'il cuide ravager.

Et que l'honneur lui rie au milieu du danger.

L'avare, d'autre part, n'aime que la richesse; C'est son roi, sa faveur, sa cour et sa maîtresse; Nul objet ne lui plaît, sinon l'or et l'argent ; Et tant plus il en a, plus il est indigent.

Le paysan d'autre soin se sent l'ame embrasée. Ainsi l'humanité, sottement abusée Court à ses appétits qui l'aveuglent si bien, Qu'encor qu'elle ait des yeux, si ne voit-elle rien. Nul choix hors de son goût ne règle son envie. Mus s'aheurte, où, sans plus, quelque appas la convie. Selon son appétit le monde se repatt.

Qui fait qu'on trouve bon seulement ce qui plaît.

débile raison I où est ores ta bride?

Où ce flambeau qui sert aux personnes de guide ? Contre la passion trop foible est ton secours. Et souvent, courtisane, après elle tu cours; Et, savourant l'appas qui ton ame ensorcelle. Tu ne vis qu'à son goût, et ne vois que par elle. • De là vient qu'un chacun, mêmes en son défaut. Pense avoir de l'esprit autant qu'il lui en faut. Aussi rien n'est parti si bien par la nature Que le sens; car chacun en a sa fourniture.

Mais pour nous, moins hardis à croire à nos raisons, Qui réglons nos esprits par les comparaisons D'une chose avec l'autre, épluchons de la vie L'action qui doit être ou blâmée ou suivie;

Oui criblons le discours, au choix se variant,

D'avec la fausseté la vérité triant

(Tant que rhomme le peut) ; qui formons nos ouvrages

Aux. moules si parfaits dd ces grands personnages

Qui, depuis deux mille ans, ont acquis le crédit

Qu'en vers rien n'est parfait que ce qu'ils en ont dit ;

Devons-nous aujourd'hui , pour une erreur nouvelle

Que ces clercs dévoyés forment en leur cervelle.

Laisser légèrement la vieille opinion,

Et, suivant leur avis, croire à leur passion?

Pour moi, les huguenots pourroient faire miracles. Ressusciter les morts, rendre de vrais oracles. Que je ne pourrois pas croire à leur vérité.

En toute opinion je fuis la nouveauté.

Aussi doit-on plutôt imiter nos vieux pères, Que suivre des nouveaux les nouvelles chimères. De même, en l'art divin de la Muse, doit-on Moins croire à leur esprit qu'à l'esprit de Platon.

Mais, Rapin, à leur goût si les vieux sont profanes, Si Virgile, le Tasse et Ronsard sont des asnes. Sans perdre en ces discours le temps que nous perdons, Allons, comme eux, aux champs, et mangeons des chardon^.

SUR LUI-MÊMEf

Ouy, j'escry rarement, et me plais de le faire; Non pas que la paresse en moy soit ordinaire. Mais si tost que je prens la plume à ce dessein, Je croy prendre en galère' une rame en la main; Je sen, au second vers que la Muse me dicte, Que contre sa fureur ma raison se despite.

Or, si par fois j'escry suivant mon ascendant*.

Je vous jure, encor est-ce à mon corps deflfendant

L'astre qui de naissance à la Muse me lie

Me fait rompre la teste après ceste folie.

Que Je recongnois bien; mais pourtant, malgré moy,

n faut que mon humeur fasse joug à sa loy ;

Que je demande en moi ce que je me desnie.

De mon âme et du Ciel estrange tyrannie!

Et qui pis est, ce mal, qui m'afflige au mourir,

S'obstine aux recipez et ne se veut guarir:

Plus on drogue ce mal, et tant plus il s'empire; Il n'est point d'elebore assez en Anticire; Revesche à mes raisons, il se rend plus mutin, Et ma philosophie y perd tout son latin.

Or, pour estre incurs^le, il n'est pas nécessaire, Patient en mon mal, que je m'y doive plaire ; Au contraire, il m'en fasche €ft m'en desplais si fort, Que durant mon accez je voudrois estre mort :

Encor si le transport dont mon ame est saisie Avoit quelque respect durant ma frenaisie; Qu'il se reglast selon les lieux moins importans. Ou qu'il fîst choix des jours, des hommes ou du temps^ Et que, lors que l'hyver me renferme en la chambre, Aux jours les plus glacez de l'engourdy novembre, Apollon m'obsedast, j'aurois en mon malheur Quelque contentement à flater ma douleur.

Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,

Que ZepMre en ses rets surprend Flore la belle;

Que dans l'air les oyseaux, les poissons en la mer,

Se pleignent doucement du mal qui vient d'aymer;

Ou bien lors que Gérés de fourment se couronne,

Ou que Bacchus souspire, amoureux de Pomone :

Ou lors que le saffran, la dernière des fleurs,

Dore le scorpion de ses belles couleurs.

C'est alors que la verve insolemment m'outrage.

Que la raison forcée obeyt à la rage,

Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu.

Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu :

Comme en ces derniers jours, les plus beaux de l'année.

Que Cibelle est par-tout de fruicts environnée,

Que le paysant recueille, emplissant à milliers

Greniers, granges, chartis, et caves et celiers,

Et que Junon, riant d'une douce influance,

Rend son œil favorable aux champs qu'on ensemence.

Gomme un hiboux qui fuit la lumière et le jour, Je me lève, et m'en vay dans le plus creux séjour Que Royaumont*recelle en ses forests secrettes, Des renards et des loups les ombreuses retraittes ; Et là, malgré mes dents, rongeant et ravassant. Polissant les nouveaux, les vieux rapetassant, Je fay des vers qu'encor qu'Apollon les advoue, Dedans la Cour, peut-estre, on leur fera la moue; Ou s'ils sont, à leur gré, bien faits et bien polis, J'auray pour recompense : « Ils sont vrayment jolis. »

Mais moy^ qui ne me reigle aux jugemens des hommes;

Qui dedans et dehors cognoy ce que nous sommes ;

Gomme*,le plus souvent, ceux qui sçavent le moings

Sont témérairement et juges et tesmoings,

Pour blasmQ ou pour louange ou pour froide parole

Je ne fay de léger banqueroute à Tescole

Du bonhomme Empedocle, où son discours m'apprend

Qu'en ce monde il n'est rien d'admirable et de grand

Que l'esprit.desdaignant une chose bien grande,

£t qui, Koy de soy-mesme, à soy-mesme commando.

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