‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 145 sur 231 · STANCES · texte numérisé non relu

STANCES

Quand sur moi je jette les yeux, A trente ans me voyant tout vieux^ Mon cœur de frayeur diminue :

Étant vieilli dans un moment, Je ne puis dire seulement Que ma jeunesse est devenue.

Du berceau courant au cercueil, Le jour se dérobe à mon œil. Mes sens troublés s'évanouissent.

Les honmies sont comme des fleurs, Qui naissent et vivent en pleurs, Et d'heure en heure se fanissent.

Leur âge, à l'instant écoulé.

Comme un trait qui s'est envolé, Ne laisse après soi nulle marque ; Et leur nom, si fameux ici, Sitôt qu'ils sont morts, meurt aussi, Du pauvre autant que du monarque.

Naguères, yerd, sain et puissant, Gomme un aubépin florissant.

Mon printemps étoit délectable.

Les plaisirs logeoient en mon sein :

Et lors étoit tout mon dessein De bonne vie et de la table.

Mais^ las! mon sort est bien tonméy Mon âge en un rien s'est borné; Foîble languit mon espérance....

La douleur aux traits vénéneux, Comme d*un habit épineux, Me ceint d'une horrible torture.

Mes beaux jours sont changés en nuits :

Et mon cœur, tout flétri d'ennuis, N'attend plus que la sépulture.

Eniyré de cent maux divers.

Je chancelle, et vais de travers.

Tant mon âme en regorge pleine:

J'en ai l'esprit tout hébété, Et si peu qui m'en est resté, Encor me fait-il de la peine**

La mémoire du temps passé.

Que j'ai follement dépensé, Épand du fiel en mes ulcères :

Si peu que j'ai de jugement Semble animer mon sentiment Me rendant plus vif aux misères.

Hal pitoyable souvenir!

Enfin, que dois- je devenir?

Où se réduira ma constance?

Étant jà défailli de cœur.

Qui me don'ra de la vigueur Pour durer en la pénitence ?

Qu'est-ce de moi ? foible est ma main ; Mon courage, hélas I est humain ; Je ne suis de fer ni de pierre.

En mes maux montre-toi plus doux, Seigneur ; aux traits de ton courroux, Je suis plus fragile que verre.

Je ne suis à tes yeux, sinon Qu'un fétu sans force et sans nom, Qu'un hibou qui n'ose paraître.

Qu'un fantôme ici-bas errant.

Qu'une orde écume de torrent.

Qui semble fondre avant que naître ;

Où tDi*,tu peux faire trembler L'univers, et désassembler Dii firmament le riche ouvrage Tarir les flots audacieux, Ou, les élevant jusqu'aux ciei», Faire de la terre un naufrage.

Le soleil fléchit devant toi :

De toi les astres prennent loi ; Tout fait joug dessous ta parole :

Et cependant tu vas dardant Dessus moi ton courroux ardent.

Qui ne suis qu'un beurrier qui vole.

Mais quoi I si je suis imparfait, Pour me défaire m'as-tu fait T Ne sois aux pécheurs si sévère.

Je suis homme, et toi Dieu démenti Sois donc plus doux au châtiment, Et punis les tiens comme père.

J'ai l'œil scellé d'un sceau de fer;

Et déjà les portes d'enfer

Semblent s'entr'ouvrir pour me prendre,'

Mais encore, par ta bonté,

Si tu m'as ôté la santé,

Seigneur I tu me la peux rendre.

Le tronc de branches dévêtu, Par une secrète vertu Se rendant fertile en sa perte.

De rejetons espère un jour Ombrager les lieux d'alentour.

Reprenant sa perruque verte.

Où l'homme*en la fosse couché,

Après que la mort l'a touché,

Le cœur est mort comme l'écorce :

Encor l'eau reverdit le bois :

Mais l'homme étant mort une fois,

Les pleurs, pour lui, n'ont plus de force.

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