‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 146 sur 231 · A M. LE MARQUIS DE GŒUVRES · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE GŒUVRES

Marquis, que dois-je faire, en cette incertitude ?

Dois-je, las de courir, me remettre à Tétude,

Lire Homère, Âristote, et, disciple nouveau,

Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau.

Reste de ces moissons que Ronsard et Desportes

Ont remporté du champ sur leurs épaules fortes.

Qu'ils ont, comme leur propre*,en leur grange entassé,

Égalant leurs honneurs aux honneurs du passé ?

Ou si, continuant à courtiser mon maître.

Je me dois jusqu'au bout d'espérance repaître ?

Nous vivons à tâtons; et, dans ce monde-ci,

Souvent avec travail on poursuit du souci ;

Car les dieux, courroucés contre la race humaine,

Ont mis avec les biens la sueur et la peine.

Le monde est un brelan où tout est confondu :

Tel pense avoir gagné qui souvent a perdu.

Ainsi qu'en une banque où par hasard on tire;

Et qui voudroit choisir souvent prendroit le pire.

Tout dépend du destin, qui, sans avoir égard.

Les faveurs et les biens en ce monde départ.

Mais, puisqu'il est ainsi que le sort nous emporte, Qui voudroit se bander contre une loi si forte ? Suivons donc sa conduite en cet aveuglement : Qui pèche avec le ciel pèche honorablement ; Car penser s'affranchir, c'est une rêverie; La liberté par songe en la terre est chérie : Rien n'est libre, en ce monde, et chaque homme dépend, Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes vivants sont ici-bas esclaves ; Mais, suivant ce qu'ils sont, ils diffèrent d'entraves; Les uns les portent d'or, et les autres de fer ; Mais, n'en déplaise aux vieux, ni leur philosopher. Ni tant de beaux écrits qu'on lit dans leurs écoles. Pour s'affranchir l'esprit, ne sont que des paroles. Au joug nous sommes nés, et n'a jamais été Homme qu'on ait vu vivre en pleine liberté.

En vain, me retirant enclos en une étude, Penserois-je laisser le joug de servitude;

Étant serf du désir d'apprendre et de savoir.

Je ne ferai sinon que changer de devoir;

C'est Tarrét de nature; et personne^ en ce monde,

Ne sauroit contrôler sa sagesse profonde.

Puis, que peut-il servir aux mortels ici-bas,

Marquis, d*être savants ou de ne Têtre pas?

Si la science pauvre, affreuse et méprisée,

Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée

Si les gens de latin des sots sont dénigrés.

Et si Ton est docteur sans prendre des degrés?

Pourvu qu'on soit morguant, qu'on bride sa moustache.

Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand panache.

Qu'on parle baragouin, et qu'on suive le vent.

En ce temps d'aujourd'hui, l'on n'est que trop savant.

Du siècle les mignons, fils de la boule blanche*. Us tiennent à leur gré la fortune en leur manche ; En crédit élevés, ils disposent de tout, Et n'entreprennent rien qu'ils n'en viennent à bout. Mais quoit me diras-tu, il t'en faut autant faire; Qui ose a peu souvent la fortune contraire.

Importune le Louvre, et de jour et de nuit; Perds, pour t'assujettir, et la table et le lit; Sois entrant, effronté, et sans cesse importune; En ce temps, l'impudence élève la fortune.

Il est vrai ; mais pourtant je ne suis point d'avis De dégager mes jours pour les rendre asservis, Et sous un nouvel astre aller, nouveau pilote. Conduire en autre mer mon navire qui flotte.

Page 1