‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 147 sur 231 · FABLE · texte numérisé non relu

FABLE

Jadis un loup, dit-on, que la faim espoinçonne. Sortant hors de son fort, rencontre une lionne. Rugissante à l'abord, et qui monstroit aux dents L'insatiable faim qu'elle avoit au-dedans.

Furieuse, elle approche; et le loup qui l'advise D'un langage flatteur luy parle et la courtise : Car ce fut de tout temps que, ployant sous l'effort, Le petit cède au grand, et le foibîe au plus fort.

Luy, dis-je, qui craignoit que, faute d'autre proye, La beste l'attaquast. ses ruses il employé.

Mais enfin le hasard si bien le secourut

Qu'un mulet gros et gras à leurs yeux apparut

Ils cheminent dispos, croyant la table preste.

Et s*approchent tous deux assez près de la beste.

Le loup, qui la cognoist, malin et deffiant,

Luy regardant aux pieds, luy parloit en riant :

« D*où es-tu? qui es-tu? quelle est ta nourriture.

Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature? »

Le mulet, estonné de ce nouveau discours.

De peur ingénieux, aux ruses eut recours;

Et, comme les Normands, sans luy respondre: « Voire I

Compère, ce dit-il, je n'ay point de mémoire;

Et comme sans esprit ma grand mère me vit :

Sans m'en dire Autre chose, au pied me Tescrivit. »

Lors il levé la jambe au jaret ramassée.

Et d'un œil innocent il couvroit sa pensée.

Se tenant suspendu sur les pieds en avant.

Le loup qui Tapperçoit se levé de devant,

S'excusant de ne lire avecq' ceste parolle,

Que les loups de son temps n'alloient point àl'escoUe;

Quand la chaude lionne, à qui Tardante faim

Alloit précipitant la rage et le dessein.

S'approche, plus sçavante, en volonté de lire.

Le mulet prend le temps, et du grand coup qu'il tire

Luy enfonce la teste, et d'une autre façon.

Qu'elle ne sçavoit point, luy apprit sa leçon.

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