ÉCRIVAINS DU XVI* SIÊCLB
pourrions estre tçavans du sçavoir d'autruy, au moins sages ne pouvons-nous estre que de nostre propre sagesse.
Je hai le sage qui n'est pas sage pour soy-mesme. Dionysius se moquoit des grammairiens, qui ont soin de s'enquérir des maux d'Ulysses, et ignorent les propres : des musiciens, qui accordent leurs flûtes, et n'accordent pas leurs mœurs : des orateurs, qui étudient à dire justice, non à la faire. Si nostre ame n'en ya un meilleur bransle, si nous n'en ayons le jugement plus sa{n, j'aimerois aussi cher que mon escolier eust passé le temps à jouer à la paume : au moins le corps en seroit plus allègre. Voyez-le revenir de là, après quinze ou seize ans employez, il n'est rien si mal propre à mettre en besogne : tout ce que vous y recognoissez davantage, c'est que son latin et son grec l'ont rendu plus sot et présomptueux qu'il n'estoit party de la maison. Il en devoit rapporter Tame pleine, il ne l'en rapporte que bouffie : et l'a seulement en née, en lieu de la grossir.
 un enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gain (car une fin si abjecte est indigne de la grâce et fiàveur des Muses, et puis elle regarde et dépend d'autruy) ny tant pour les commodités externes, que pour les siennes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d'en réussir habil'homme, qu'homme sçavant, je voudrois aussi qu'on fust soigneux de luy choisir un conducteur, qui eust plustost la teste bien faicte, que bien pleine : et qu'on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science : et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle manière.
On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un entonnoir ; et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dit. Je Youdrois qu'il corrigeast cette partie ; et que de belle arrivée, selon la portée de l'ame, qu'il a en main; il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner d'ellemesme : quelquefois luy ouvrant le chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul : je veux qu'il escoute son disciple parlera son tour. Socrates et depuis Arcesilaus faisoient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. Il est bon qu'il le face trotter devant luy, pour juger de son train: et jusques à quel point il se doibt ravaller, pour s'accommoder à sa force. Â faute de cette proportion, nous gastons tout. Et de la- sçavoir choisir et s'y conduire bien mesuremeht, c'est une des plus ardues besoignes que je sçache : et est l'effect d'une haute ame et bien forte, sçavoir condescendre à ces alleures puériles, et les guider. Je marche plus ferme, et plus seur, à mont qu'à val. Ceux qui, comme nostre usage porte, entreprennent d'une mesme leçon et pareille mesure de conduite, régenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes : ce n'est pas merveille, si en tout un peuple d'enfans ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline Qu'il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon,
mais du sens et de la substance. Et qu'il juge du profit qu*il aura fait, non par le tesmoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de divers subjets, pour voir s'il Ta encore bien pris et bien faict sien, prenant l'instruction à son progrez, des pedagogismes de Platon. C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l'a avallée : l'estomach n'a pas faict son opération, s'il n'a faict changer la façon .et la forme à ce qu'on luy avoit donné à cuire. Nostre ame ne branle qu'à crédit, liée et contrainte à l'appétit des fantaisies d'autruy, serve et captivée sous l'authorité de leur leçon. On nous a tant assubjectis aux cordes, que nous n'avons plus de franches alleures : nostre vigueur et liberté est esteinte.
Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n'est plus thin, ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d'autruy, il les transformera et confondra, pour en faire un ouvrage tout sien : à sçavoir son jugement, son institution, son travail et estude ne vise qu'à le former. Qu'il celé tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu'ils tirent d'autruy. Vous ne voyez pas les espices d'un homme de Parlement : vous voyez les alliances qu'il a gaignées, et honneurs à ses enfants. Nul ne met en compte publique sa recette : chacun y met son acquest.
Le gain de nostre estude, c*est en estre devenu meilleur et plus sage. C'est (disoit Epicharmus) l'entendement qui voyt et qui oyt : c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans âmes. Certes nous le rendons servile et couard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demande jamsds à son disciple ce qu'il luy semble de la rhétorique et de la grammaire, de telle ou telle sentence de Ciceron? On nous les placque en la mémoire toutes empennées, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçavoir par cœur n'est pas sçavoir : c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu'on sçait droit tement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeut vers son livre. Fascheuse suffisance, qu'une suffisance pure livresque Je m'attens qu'elle serve d'ornement, non de fondement : suivant l'advis de Platon, qui dit, la fermeté, la foy, la sincérité, estre la nrnye philosophie.