OLIVIER DE SERRES
aux pieds : comme aussi Timportunité des fanges rabat du plaisir des longs promenoirs de la plaine. \
Ces choses considérées, se faudra tenir à la première resolution qui est de se servir du lieu qu'on a, duquel la meilleure et plus salutaire partie sera prinse pour bastir, comme a esté dit, afiii d'y pouvoir séjourner commodément, pour la seureté, pour le profit et pour le plaisir ; ne pouvant prescrire loi certaine, où, comment, et de quoi édifier l'habitation champestre , chacun s'accommodant selon ses moyens et le lieu auquel il est assis, qui le plus souvent (imposant nécessité) contraint de dresser le bastiment autrement qu'on ns souhaitteroit : et soit ou montagne, ou coustau, ou plaine, avec l'artifice et despens requis, on se logera très bien : comme d'infinies et de diverses sortes d'assietes se voyent plusieurs bonnes maisons accompagnées de grandes commoditez : a quoi prenant garde de près on trouvera que quelque bigearre et rebours que soit le lieu, il se peut neantmQins ageancer.
Le logis proportionné aux terres d'alentour, d'autant qu'il faut que de là sortent les despenses du bastiment et de son entretien. Et c'est le dire de Gaton , qui a commandé de commencer la maison par la cuisine, c'est à dire d,e regarder premièrement au revenu. Se donnera on aussi garde des fautes qu'en cest endroit firent ces deux grands mesnagers Romains, Quintus Scevola et Lucius Lucullus : dont l'un bastit trop petit logis, et l'autre trop grand : car c'est perte de n'avoir lieu assez ample pour vous loger a Taise avec vostre famille, pour recevoir vos amis, et pour serrer les fruicts que vostre terre porte, et le bestail qu'y nourrissez ; comme, au contraire, c'est jetter son argent dans la rivière, voire se ruiner et desfaire soi mesme que bastir trop amplement et sans nécessité ; et faut qu'à la longue la vanité de telle entreprise soit la fable du peuple, quand ayant basti une grande et superbe maison elle demeure vuide par faute de revenu, et qu'il faille employer plus de temps à la bailler qu'a en labourer les terres ; et qu'enfin on soit contraint pour en payer les serrures, vendre et la maison et le domaine, et faire acheter ses folies à autrui.
Or serez-vous bien logé,' si suivant les précédentes règles de la situation et les générales de l'Architecture touchant la proportion, vostre maison a belle et plaisante entrée : porche, basse court, l'eau au milieu, par fontaine, puits ou clsterne; galeries couvertes à arceaux; celier pour les cuves, tinnes et pressoirs; grand lieu à tenir le bois de chauffage : autres distincts et se joignants ensemble, à serrer huiles^ fourmages, cuirs, et semblables provisions de reserve requerrans telle basse situation : deux ou trois caves pour les vins, dont la Tacile descente invite le père et la mère de famille de les aller souvent visiter, comme en se pourmenant, pour le bien de leur mesnage. Aisée montée aux estages du logis, par escalier à repos, vis, ou autrement: cuisine accompagnée de tous ses offices; assavoir, charnier boulangeriefournil , serre-pain, serre-linge, buaudiere, seite-vuissella, garde, é:rivai.ns du XVI' siècle. 15
manger^ laicterie I fidre les fourmages, et autres lieux pour les tenir: une ou deux salles : sept ou huict chambres pour toutes saisons^ pour TOUS, pour vos enfants, petits et grands, nourrisses, chambrières, maistres d'escole, amis survenans de diverses qualitez; cliacune chambre accommodée de garde-robes, et cabinets, pour aucuns desquels servir à garder tiltres, papiers, linges et meubles de reserve. Si au feste et sous les couvertures du logis, directement sur la porte principale d'icelui, est la chambre des serviteurs, grande et spacieuse, pour estre là comme en sentinelle, ayant l'oreille et l'œil sur la grand' court et escuiries. Si près de là sont les greniers à serrer bleds, légumes, fruicts des ai|5res, chanvres, lins et autres matières de garde. Si au plus haut et eslevé endroit du logis^ sur la montée ou ailleurs, est bastie une belle terrace, pour y seicher des fruicts et s'y recréer voyant l'air à desoouvert (digne commodité des maisons assises en lieu bas) à laquelle estant joincte la mirande, pour l'aisance d'y es« tendre la veue à couvert en temps pluvieux, lors s'y promenant des yeux et servir à autres usages, ce sera pour ne defaillir'aucune commodité en la maison. Laquelle estant ainsi disposée, et contenant deux estages habitables l'un sur l'autre, pourra monter de six à sept toises, la mesurant depuis le rez de chaussée,' et plan de la bassecourt, jusques à l'entablement et sous les couvertures, sans y comprendre les caves estans sous terres, le lieu le requérant ne les tours, terrasses et mirandes excedans le logis qui sera endehors entièrement flanqué par tours rondes ou quarrees, ou autres recoins etavancemens, conune viendra le mieux à propos, afin d'estre tant plus fort: et pour mesme cause sera environné d'un large et profond fossé rempli d'eau, ou la maison assise sur le pendant d'un rocher, qu'on ne puisse gravir, selon toutesfois la propriété des li^ux qui donnent loi à tous édifices.
Faudra percer des deux costez les principaux membres de la maison, tant pour leur donner jour à suffisance, que pour la santé, laquelle se rend meilleure par le libre passage de l'air. Donnant neantmoins le levant à vostre salle et à vostre chambre, afin d'y estre le séjour agréable dés le matin, le soleil y entrant. Le restant des membres comme indifférons seront posez selon que mieux s'accordera, exceptez les greniers, caves, et lieux à conserver papiers et meubles qui auront quelque ouverture vers le septentrion, pour estre cest aspect là moins suject à corruption que nul autre.