MATHURIN REGNIER
Et quand les crocheteurs seront poetes fameux, Alors, sans me facher, je parlerai comme eux.
Pensent-ils, des plus vieux offensant la memoire, Par le mepris d'autrui s'acquerir de la gloire; Et, pour quelque vieux mot etrange, ou de travers, Prouver qu'ils ont raison de cen surer leurs versl (Alors qu'une oeuvre brille et d'art et de science, La verve quelquefois s'6gaye en la licence.)
II semble, en leurs discours ha u tains et genSreux, Que le cheval volantVait vole que pour eux; Que Phoebus & leur ton accorde sa vielle ; Que la mouche du Grec*Leurs levres emmielle; Qu'ils ont, seuls, ici-bas, trouve* la pie au nid, Et que des hauts esprits le leur est le zenith; Que, seuls, des grands secrets ils ont la connoissance; Et disent librement que leur experience A raffine* les vers, fantastiques d'bumeur, Ainsi que les Gascons ont fait le point d'bonneur; Qu'eux tous seuls du bi en-dire ont trouve la methodc, Et que rien n'est par fait s'il n'est fait a leur mode.
Cependant leur savoir ne s'etend se tile men t Qu'a regratter un mot douteux au jugement, Prendre garde qu'uh qui ne heurte une diphthongue Epier si des vers la rime est breve ou longue, Ou bien si la voyelle, a l'autre s'uriissant, Ne rend point a l'oreille un vers trop languissant; Et laisseht sur le vert le noble de 1'ouvrage. Nul aiguillon divin n'eleve leur courage ; Ils rampent bassement, foibles d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, Froids a l'imaginer : car s'ils font quelque chose, G'est proser de la rime, et rimer de la prose, Que Part lime et relime, et polit de facon Qu'elle rend & l'oreille un agreable son ; Et voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase, lis attifent leurs mots, enjollvent leur phrase, Affectent leur discours tout si releve d'art*, Et peignent leurs defauts de couleur et de fard. Aussi je les compare a ces femmes jolies Qui par les affiquets se rendent embellies, Qui, gentes en habits, et sades en facons, Parmy leur point coupe*tendent leurs hamegons; Dont l'osil rit mollement avec affeterie, Et de qui le parler n'est rien que flatterie; De rubans pioles s'agencent proprement, .
Et toute leur beaute ne git qu'en l'ornement;
100 pojSsie.
Leur visage reluit de ceruse ct de peautre; Propres en leur coiffure, un poil ne passe l'autre.
Oii*ces divins esprits, hautains et releves, Qui des eaux d'Helicon out les sens abreuves; De verve et de fureur leur ouvrage etincelle, De leurs vers tout divins la grace est naturellc, Et sont, com me Ton voit la parfaite beaute, Qui, contente de soi, laisse la nouveaute Que Fart trouvc au Palais*,ou dans le blanc d'Espagne. Rien que le naturel sa grace n'accompagne : Son front, lave d'eau claire, eclate d'un beau tcint ; De roses et de lis la nature la peint; Et, laissant la Mcrcure*et toutes ses malices, Les nonchalances sont ses plus grands artifices.
Or, Rapin, quant a moi, je n'ai point tant d'esprit. Je vais le grand chemin que mon oncle m'apprit, Laissant la ces docteurs, que les Muses instruisent En des arts tout nouveauz : et s'ils font, comm* Us discnt, De ses fautes un livre aussi gros que le sien, Telles je les croirai, quand ils auront du bien, ' Et que leur belle Muse, a mordre si cuisante*, Leur don'ra, comme a lui, diz mille ecus de rente, De l'honneur, de Pestime; et quand, par l'univers, Sur le luth de Davidson chantera leurs vers; Qu'ils auront joint Futile avec le delectable, Et qu'ils sauront rimer une aussi bonne table....
Ainsi suisje d'avis cciumo'cc ben lourdaud :
S'ils ont l'esprit si bon, et Pihtellect si haut, Le jugement si clair, qu'ils fassent un ouvrage Riche d'inventions, de sens et de langage, Que nous puissions draper comme ils font nos Merits, Et voir, comme Ton dit, s'ils sont si bien appris : Qu'ils montrent de leur eau, qu'ils entrent en carriere. Leur age defaudra*plus tdt que la matiere.
Nous sommes en un siecle ou le prince est si grand, Que tout le monde entier a peine le comprend*. Qu'ils fassent, par leurs vers, rougir chacun de bonte : Et comme de valeur*notre prince surmonte Hercule, iEnee, Achil', qu'ils fltent les lauriers Aux vieux*,comme le roi Pa fait aux vieux guerriers. Qu'ils composent une oeuvre; on verra si leur livre Apres mille et mille ans, sera digne de vivre, Surmontant par vertu Penvie et le destin, Comme celui d'Homere et du chantre latin.
MATHURIN RfiGNIER. 101
Mais, Rap in, mon ami, c'est la vieilie querelle : L'homme le plus parfait a manque*de cervelle; Et de ce grand deTaut vient l'imbecillite Qui rend l'homme hautain, insolent, effronte* ; Et, selon le sujet qu'a l'oeil il se propose, Suivant son appetit, il juge toute chose.
Aussi, selon nos yeux, le soleil est luisant. Moi-m£me, en ce discours qui fais le suffisant*. Je me connois frappc*,sans le pouvoir comprendre, Et de mon ver-coquin je ne me puis defendre.
Sans juger, nous jugeons ; etant noire raison La-haut dedans la tdte, oil, scion la saison Qui regne ennotre humeur, les brouillards nous embrouillcm Et de lievres comus le cerveau nous barbouillcnt.
Philosophes rfiveurs, discourez hautcment ; Sans bouger de la terre, ailez au firmament : Faites que tout le ciel branle a votre cadence ; Et pesez vos discours m&me dans sa balance ; Connoissez les bumcurs qu'il verse dessus nous, Ce qui se fait dessus, ce qui se fait dessous; Portez une lanterne aux cachots de nature ; Sachez qui donne aux-fleurs cette aimable peinturo; Quelle main sur la terre en broie la couleur, Leurs secretes vertus, leurs degres de cbaleur; Voyez germer a l'oeil les semences du monde; Allez mettre couver les poissons dedans l'onde; Dechiffrez les secrets de nature et des cieuz : Votre raison vous trompe, aussi bien que vos yeux.
Or, ignorant de tout, de tout je me veux rire ; Faire de mon humeur moi-mfime une satire :
N'cstimer rien de vrai, qu'au gout il ne soittel; Vivre; et, comme chrciien, adorer l'lmmortel Oil gitle seul repos, qui chasse l'ignorance : Ce qu'on voit bors de lui n'est que sotte apparence.
On doit rend re, suivant et le temps et le lieu, Ce qu'on doit a Cesar, ct ce qu'on doit a Dieu. Et quant aux appetits de la sottise bumaine, Comme un homme sans gout*,je les aime sans peine Aussi bien, rien n'est bon que par affection ; Nous jugeons, nous voyons, selon la passion.
Lc soldat aujourd'hui ne rfivc que la guerre; En paix le labourour veut cultiver sa terre; L'avare n'a plaisir qu'en ses doubles ducate. Vamantjuge sa dame un chef-d'oeuvre, ta\Aft&,
( 0* POfiSIE.
Encore qu'elle n'ait sur soi rien qui soit <f elle, Que le rouge et le blanc, par art, la fassent belle, Qu'elle ente en son palais ses dents tous les matins, Qu'elle doive sa taille au bois de ses patins; Que son poil, des le soir fris6 dans la boutique, Gomme un casque, au matin, sur sa t£te s'applique; Qu'elle ait, comme un piquier, le corselet au dos; Qu'a grand' peine sa peaii puisse couvrir ses os.
Son esprit ulce>6 juge, en sa passion, Que son teint fait la nique a la perfection.
Le soldat, tout ainsi, pour la guerre soupire; Jour et nuit il y pense, et toujours la desire; U no reve la nuit que carnage et que sang :
La pique dans le poing, et l'estoc sur le flanc, II pense mettre a chef* quel que belle entreprise; Que*forcant un chateau, tout est de bonne prise ; II se plait auz tresors qu'il cuide ravager, Et que l'honneur lui rie au milieu du danger.
L'avare, d'autre part, n'aime que la rich esse; C'est son roi, sa faveur, sa cour et sa maitresse; Nul objet ne lui plait, sinon Tor et l'argent; Et tant plus il en a, plus il est indigent.
Le paysan d'autre soin se sent Tame embrasee. Ainsi 1' human ite, sottement abusee Court a ses appetits qui l'aveuglent si bien, Qu'encor qu'elle ait des yeux, si ne voit-elle rien. Nul choix hors de son gout ne regie son envie, Mais.s'aheurte, ou, sans plus, quelque appas la convie. Selon son appetit le monde se repatt, Qui fait qu'on .trouve bon seulement ce qui plait.
debile raisonl ou est ores ta bride?
Ou ce flambeau qui sert aux personnes de guide ? Gontre la passion trop foible est ton secours, Et souvent, courtisane, apres elle tu cours; Et, savourant l'appas qui ton ame ensorcelle, Tu ne vis qu'a son gout, et ne vois que par elle. De la vient qu'un chacun, memes en son delaut, Pense avoir de l'esprit a u tant qu'il lui en faut. Aussi rien n'est parti si bien par la nature Que le sens; car chacun en a sa fourniture.
Mais pour nous, moins hardis a c roi re a nos raisons, Qui regions nos esprits par les com pa raisons D'une chose avec l' autre, epluchons de la vie L 'action qui doit fcXre ou tolkmfo ou. *um^\
MATHURIN RfiGNIER. 103
Qui criblons le discours, au choiz se variant,
D'avec la faussete* la ve>ite* triant
(Tant que l'homme le peut) ; qui formons nos ouvrages
Auz moules si parfaits da ces grands personnages
Qui, depuis deux mille ans, ont acquis le credit
Qu'en vers rien n'est parfait que ce qu'ils en ont dit ;
Devons-nous aujourd'hui , pour une erreur nouvelle
Que ces clercs d6voyes forment en leur cervelle,
Laisser legerement la vieille opinion,
Et, suivant leur avis, croire a leur passion?
Pour moi, les huguenots pourroient faire miracles, Ressusciter lea morts, rendre de vrais oracles, Que je ne pourrois pas croire a leur verity.
En toute opinion je fuis la nouveautl.
Aussi doit-on plutdt i miter nos vieux peres, Que suivre das nouveaux les nouvelles chimeres. Be m£me, en Tart divin de la Muse, doit-on Moins croire a leur esprit qu'a 1'esprit de Platen.
Mais, Rapin, a leur gout si les vieux sont profanes, Si Virgile, le Tasse et Ronsard sont,des asnes, Sans perdre en ces discours le temps que nous perdons, Allons, comme eux, auz champs, et mangeons des chardocs.
SUR LUI-MfiMEf
Ouy, j'escry rarement, et me plais de le faire ; Non pas que la paresse en moy soit ordinaire, Mais si tost que je prens la plume a ce dessein, Je croy prendre en galore une rame en la main; Je sen, au second vers que la Muse me dicte, Que contre sa fureur ma raison se despite.
Or, si par fois j'escry suivant mon ascendant*,
Je vous jure, encor est-ce a mon corps deffendant.
L'astre qui de naissance a la Muse me lie
Me fait romp re la teste apres ceste folie,
Que je recongnois bien; mais pourtant, malgr6 m©y,
II faut que mon humeur fasse joug a sa loyj
Que je demande en moi ce que je me desnie,
De mon ame et du Ciel estrange tyranniel
Et qui pis est, ce mal, qui m'afflige an mourir,
S'obstineaux recipez et ne se veut guant;
104 POfiSIE.
Plus on drogue ce mal, et tant plus il s'empire; II n'est point d'elebore assez en Anticire; Revesche a mes raisons, il se rend plus mutin, Et ma philosophie y perd tout son latin.
Or, pour estre incurable, il n'est pas necessaire, Patient en mon mal, que je m'y doive plaire ; Au contraire, il m'en fasche et m'en desplais si fort, Que durant mon accez je voudrois estre mort :
Encor si le transport dont mon ame est saisie Avoit quelque respect durant ma frenaisie; Qu'il se reglast scion les lieux moins importans, Ou qu'il fist choix des jours, des hommes ou du temps, Et que, lors que Phyver me renferme en la chambre, Ailx jours les plus glacez de l'engourdy novembre, Apollon m'obsedast, j'aurois en mon malbeur Quelque contentement a flater ma douleur.
Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvellc, Que Zepbire en ses rets surprend Flore la belle; Que dans Pair les oyseaux, les poissons en la mer, Se pleignent dowcement du mal qui vient d'aymer; Ou bien lors que Clres de fourment se couronnc, Ou que Baccbus souspire, amoureux de Pomone : Ou lors que le saffran, la derniere des fleurs, Dore le scorpion de ses belles couleurs, C'est alors que la verve insolemment m'outrage, Que la raison forcee obcyt a la rage, Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu, II faut que j'obeisse aux furcurs de ce dieu : Commc en ces derniers jours, les plus beaux de Pann Je, Que Cibelle est par-tout de fruicts environnee, Que le paysant recueille, emplissant a mllliers Greniers, granges, chartis, et caves et celiers, Et que Junon, riant d'une douct <n finance, Rend son ceil favorable aux cbamps qu'on ensemence. * • •••••••••••••••
Gomme un biboux qui fuit la lumiere et le jour, Je me leve, et m'en vay dans le plus creux sejour Que Royaumont*recelle en ses forests secrettes, Des renards et des loups les ombreuses retraittcs ; Et la, malgre mes dents, rongeant et ravassant, Polissant les nouveaux, les vieux rapetassant, Je fay des vers qu'encor qu' Apollon les advoue, Dedans la Cour, peut-estre, on leur fera la moue; Ou s'ils sont, a leur gr&, bien faits et bien polis, J'auray pour recompense : « lis sont vrayment jolis. »
MATHURIN R£GNIER. 105
Mais moy, qui ne me reigle aux jugemens fles hommes;
Qui dedans et dehors cognoy ce que nous sommes;
Comme*,le plus souvent, ceuz qui scavent le moings
Sont temerairement et juges et tesmoings,
Pour blasme ou pour louange ou pour froide parole
Je ne fay de leger banqueroute a l'escole
Du bonhomme Empedocle, ou son discours m'apprcnd
Qu'en ce monde il n'est rien d'admirable et de grand
Que Tesprit desdaignant une chose bien grande,
fit qui, Roy de soy-mesme, a soy-mesme commande.