A M. LB MARQUIS DE GCEUVRES
Marquis, que dois-je faire, en cette incertitude /
Dois-je, las de courir, me remettre a l'etude,
Lire Homere, Aristote, et, disciple nouveau,
Glaner ce que les Grecs ont de richc et de beau,
Rest© de ces moissons que Ronsard et Desportes
Ont remporte du champ sur leurs epaules fortes,
Qu'ils ont, comme leur propre*,en leur grange entassc,
Egalant leurs honneurs aux honneurs du passe ?
Ou si, continuant a courtiser mon maltre,
Je me dois jusqu'au bout d'esperance repaftre ?
Nous vivons a talons; et, dans ce monde-ci,
Souvent avec travail on poursuit du souci ;
Car les dieux, courrouc6s contre la race humaine,
Ont mis avec les biens la sueur et la peine.
Le monde est un brelan ou tout est confondu :
Tel pense avoir gagne qui souvent a perdu,
Ainsi qu'en une banque ou par hasard on tire;
Et qui voudroit choisir souvent prendroit le pire.
Tout depend du destin, qui, sans avoir 6gard,
Les favours el les bicns en ce monde depart.
Mais, puisqu'il est ainsi que le sort nous emporte,
Qui voudroit se bander contre une loi si forte ?
Suivons done sa conduito en cet aveuglement :
Qui peche avec le ciel peche honorablement ;
Car penser s'affranchir, e'est une reverie;
La liberte* par songe en la terre est cherie :
Rien n'est libre, en ce monde, et chaque homme depend,
Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand.
Tous les homines vivants sont ici-bas esclaves ;
Mais, suivant ce qu'ils sont, ils different d'entraves;
Les uns les portent d'or, et les autres de fer ;
Mais, n'en deplaise aux vieux, nj leur philosopher,
Ni tant de beaux Merits qu'on lit dans leurs ecoles,
Pour s'affranchir l'esprit, ne sont que des paroles.
Au joug nous sommes nes, et n'a jamais ete
Homme qu'on ait vu vivre en pleine liberty. '
En vain, me retirant enclos en une 6tude, Penserois-je laisset \e ioug dft ^yv\\.mA^\
MATHURIN RfiGNIER. \W
fitant serf du desir d'apprendre et de savoir,
Je ne ferai sinon que changer de devoir;
C'est I'arrdt de nature; et personne, en ce monde,
N6 sauroit controler sa sagesse profonde.
Puis, que pcut-il servir aux mortels ici-bas,
Marquis, d'etre savants ou de ne l'fttre pas?
Si la science pauvre, affreuse et meprisde,
Sert au peuple de fable, aux plus grands de risee
Si les gens dc latin des sots sont denigres.
Et si Ton est docteur sans prendre dcs degr6s ?
Pourvu qu'on soit morgaant, qu'on bride sa moustache,
Qu'on frise ses chevcux, qu'on porte un grand panache,
Qu'on parle baragouin, et qu'on suive le vent,
En ce temps d'aujourd'hui, Ton n'est que trop savant.
Du siecle les mignons, fils de la boule blanche*, lis tiennent a leur gre* la fortune en leur manche ; En credit 61ev6s, ils disposent de tout, Et n'entreprennent rien qu'ils n'en vienncnt about. Mais quoit me diras-tu, il t'en faut autant faire; Qui ose a peu souvent la fortune contraire.
Importune le Louvre, et de jour et de nuit; Perds, pour t'assujettir, et la table et le lit ; Sois entrant, effronte, et sans cesse importune: En ce temps, l'impudence Sieve la fortune.
II est vrai ; mais pour tan t je ne suis point d'avia Dc d6gager mes jours pour les rendre asservis, Et sous un nouvel astre aller, nouveau pilote, Conduire en autre mer mon navire qui flotte.