C:.P.Rl£RE DE MONTLUC. SA HARDIESSE ET SA VERTU
M'estant retire* chez moy, en l'aage de soixante et quinze ans, pour trouver quelque repos, apres tant et tant de peines par moy souffertes pendant le temps de cinquante-cinq ans, que j'ay porte les armes pour le service des roys mes maistres, ayant passe par degrez, et par tous les ordres du soldat, enseigne, lieutenant, capitaine en chef, maistre de camp, gouverneur des places, lieutenant de roy es provinces de Toscane et de la Guyenne, et mareschal de France: me voyant stropiat presque de tous mes membres, d'arquebuzades, coups • de pique et d'espee, et a demi inutile, sans force et sans esperancede recouvrer guerison de cette grande arquebuzade que j'ay au visage : apres avoir remis la charge du gouvernement de Guyenne entre les mains de Sa Majesty, j'ay voulu employer le temps qui me reste, a descrire les combats ausquels je me suis trouve pendant cinquante et deux ans que j'ay commande : m'asseurant que les capitaines quiliront ma vie, y verront des choses desquelles ilsse pourront aider setrourans en semblables occasions et desquelles ils pourront aussi faire profit, et acquerir honneur et reputation. £t encofe que j'aye eu
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beaucoup dtieur , et de bonne fortune auz combats que j'ay entreprins , quelquefois (comme il sembloit) sans grande raison , si np veux-je pas que Ton pense que j'en attribue la bonne issue* et que fen donne ia louange a autre qu'a Dieu. Gar quand on verra les com* bats ou je me suis trouve on jugera que c'est de ses oeuvres. Aussi l'ay-je tousjours invoque en toutes mes actions avec grande confiance de sa grace. En quoy il m'a tellement assiste que 'je n'ay jamais este deffait, ny surpris en quelque fait de guerre ou j'aye commande : ains tousjours rapporte* victoire et honneur. II faut que nous tous , qui portons les armes, ayons devant les yeux, que ce n'est rien de nous sans la bonte divine, laquelle nous donne le coeur et le courage pour entreprendre et executer les grandes et hazardeuses entreprises qui se presentent a nous.
Et pource que ceuz qui liront ces Commentaires, lesquels deplairont auz uns et seront agreables aux autres, trouveront peut estre estrange, et diront que c'est mal fait a moy d'escrire mes faits, et que je devois laisser prendre cette charge a un autre, je leur diray pour toute reponse, qu'en escrivant la verite et en rendant l'honneur a Dieu, ce n'est pas mal fait. Le temoignage de plusieurs qui sont encore en vie, ferafoy de ce que j'ay escrit. Nul aussi ne pouvoit mieux representor les desseins, entreprises et executions, ou les faits survenus en icelles, que moy-mesme , qui ne derobe rien de l'honneur d'autruy. Le plus grand capitaine qui ait jamais este, est Cesar, qui m'en a monstr£ le chemin, ayant luy-mesme escrit ses Commentaires, escrivant la nuict ce qu'il executoit le jour. J'ay done voulu dresser les miens mal polis, comme sortans de la main d'un soldat, et encore d'un Gascon qui s'est tousjours plus sonde* de bien faire que de bien dire : lesquels contiennent tous les faits de guerre ausquels je me suis trouv6, ou qui se sont executez a mon occasion, commencant des mes premiers ans, que je sortis de page, pour monstrer a ceux que je laisse apres moi, qui suis aujourd'huy le plus vieux capitaine de France, que je n'ay jamais eu repos, pour acquerir de l'honneur en faisant service aux roys mes maistres, qui estoit mon *eul but, fuyant tous les plaisirs et voluptez qui destournent de la vertu et grandeur, les jeunes hommes que Dieu a douez de quelques parties recommandables, etqui sont sur le poinct de leur avancement. Ce n'est pas un livre pour les gens de scavoir, ils ont assez i'historiens, mais bien pour un soldat, capitaine, et peut-estre qu'un lieutenant de roy y- pourra trouver de quoy apprendre. Pour le moins puis-je dire que j'ay escrit la verite, ayant aussi bonne memoire a present que>j'eus jamais, me resouvenant et des lieux et de noms, combien que je n'eusse jamais rien escrit. Je ne pensois pas en cet aage me mesler d'un tel mestier : si c'est bien ou mal, je m'en remets a ceux qui me feront cet honneur de lire ce livre , qui est proprement le discours de ma vie.
C'est a vous, capitaines mes compagnons, & qvu ^Ax^item^NN. \^
s'adresse : vous en pourrez peut-estre tirer du profit. Vous devez estre certains , que puisqu'il y a si long-temps que je suis este en vostre degre, et ay si longuement exerce la charge de capitaine de gens de pied, do maistre de camp par trois fois, et de colonel , il faut que vous croyez, que j'ay retenu quelque chose de cet estat-la, et que par longuc esperience j'ay veu advenir aux capitaines beaucoup de bien, et a d'autres beaucoup de mal. De mon temps, il en a este degrade des armes et de noblesse, d'autres ont perdu la vie sar un echaffaut, d'autres deshonnorez et retirez en leurs maisons, sans que jamais les roys ny autres en ayent voulu faire plus compte. Et au contraire j'en ay veu d'autres parvenir, qui ontporte lapicque a six francs de paye, faire des actes si belliqueux, et se sont trouvez si capables, qu'il y en a eu prou , qui estoient filz de pauvres laboureurs, qui se sont avancez plus avant que beaucoup de nobles, pour leur hardiesse et vertu. Et pource que toutes ces choses sont pass£es pardevant moy, j'en puis parler sans mentir.