‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 145 sur 212 · INSTRUCTION POUR LES GOUVERNEURS DES PLACES · texte numérisé non relu

INSTRUCTION POUR LES GOUVERNEURS DES PLACES

Gouverneurs et capitaines, vous devez prendre quelque exemple icy, pour ce qu'il y en a qui disent, quand ils ont rendu une place, que les soldats n'ont point voulu combattre, outre que les gens de la ville les vouloient trahir, et les ont forcez d'entrer en capitulation et composition. Ce jie sont qu'excuses, croyez-moy. Ce qui vous force c'est vostre peu d'experience. Messieurs mes compagnons, quand vous vous trouverez en telles nopces prenez vos beaux accoutrements, parez-vous: lavez-vous la face de vin grec : et la faites devenir rouge: et marchez ainsi bravement parmy la ville et parmy les soldats, la care levee, ne tenant jamais autre propos, sinon que bien tost avec l'ayde de Dieu et la force de vos bras et de vos armes, vous aurez en despit d'eux la vie de vos ennemis, et non eux la vostre : qu'ils ne sont pour vous venir attaquer dans vostre fort : que c'est ce que vous desirez le plus : car de la depend leur ruyne et vostre delivrance. Et de ceste sorte jusques aux femmes prendront courage, et les soldats pareillement : mais si vous allez avec un visage pasle ne parlant a personne, triste, melancolique et pensif, quand toute la ville et tous les soldats auroient coeur de lyons, vous leur ferez venir de moutons. Parlez souvent avec ceux de la ville en quatre ou cinq parolles, et pareillement aux soldats, leur disant : « Et bien, mes amis, n'avez-vous pas courage? Jetiens la victoire nostre, etla mort de nos ennemis desja pour asseuree: car j'ay je ne scay quel presage en moy, que quand il me vient, je suis tout asseure" de vaincre, lequel je tiens de Dieu et non des hommes. Parquoy reposez-vous sur moy, et -resolvez-vouj

tous de combattre et sortir d'icy avec honneur et reputation. Vous ne pouvez mourir qu'une fois: c'est chose qui est destinee. Si Dieu l'a ordonne, vous avez beau fuir. Mourons done avec honneur : mais il n 1 y a nulle apparence de danger, ains plutost pour nos ennemis, sur lesquels nous avons tout avantage. • Et qui voulez-vous, gouverneurs et capitaines, qu'ose dire qu'il a peur, vous voyans resolus en ceste sorte : je vous dis que, quand ils en trembleroient, ils la perdroient : et deviendra le plus poureux aussi hardy, que le plus coura* geux de la trouppe. Jamais les soldats ne s'estonneront tant qu'ils verront la hardiesse de leur chef durer. Et tout ainsi que le chef remporte la louange, et que le reste n'a rien, sinon celle que leur chef ieur donne, devant le Prince : ainsi doit le chef se resoudre de ne monstrer jamais avoir peur. Gar en faisant cela les soldats znesmes en porteront bon tesmoignage : et ainsi la reputation qu'il aura acquise luy demeurera, sans que jamais aucun y contredise. Je ne vous conseille done rien, que je ne l'aye esprouv6 moy-mesme, non seulement la, mais en plusieurs endroits, comme vous trouverez dans ce livre, si vous avez la patience de le lire. Or voicy l'ordre que je fis pour le combat et pour toute la ville. Je vous represente toutes ces particularitez, sans me contenter de dire que Sienne fust assiegee, ou je soustins le siege neuf ou diz mois : et puis je capitule force" de famine : car de la le capitaine, le lieutenant de roy, le soldat n'en peust pas faire profit, c'est l'historien. De ces gens il n'y en a que trop.' Je m'escris a moy-mesme : et veux instruire ceux qui viendront apres moy. Car n'estre n6 que pour soy : c'est, a dire en bon francois, estre ne une beste.

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