‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 146 sur 212 · MONTLUC A SIENNE (I · texte numérisé non relu

MONTLUC A SIENNE (I

II arriva un gentil-homme de la chambre de l'Empereur, portant lettres au due de Florence et au Marquis, par lesquelles leur mandoit qu'il trouvoit fort estrange, qu'on fit tant durer ceste guerre, et qu'il scavoit bien que Sienne n'estoit pas pour resister contre l'artillerie, mais que e'estoit la coustume du Marquis de faire durer la guerre. Le Marquis remonstroit qu'il avoit fait tout ce qui estoit possible en luy : et qu'il cognoissoit bien qu'avec l'artillerie on ne la prendroit pas, car j'avois de vaillans hommes la dedans, et la ville resolue de combattre avec moy : me rendant plus d'honneur que je ne meritois, me lofiant de grande vigilance et de pourvoyance, de sorte qu'il cognoissoit bien, a l'ordre que je tenois dans la ville, qu'il perdroit le temps de faire batterie. Toutesfois estant venu ce dit gentil-homme pour cest effect, de la part de l'Empereur, et ayantdesja parle au due de Florence Come de Medicis , ils firent resoudre le Marquis a faire batterie. II n'avoit rien obmis de ce qu'un homrae de

guerre devoit, nous tenant bridez sans esperance de secours : et toulesfois on 1'acusoit de vouloir faire durer la guerre. C'est 1'ordinaire, lorsque les choses ne sont pas conduites a l'appetit de ceuz qui en parlent a leur aise. Le d6sir de ceuz que nousservons va plusviste que nous ne pouvons.

Vers le vingtiesme de Janvier nous fusmes advertis que rartillerie partoit de Florence en nombre de vingt-six ou vingt-huict canons, ou grandes coulevrines. Les Siennois furent curieuz d'envoyerespierpour en scavoir la verite : trouverent qu'elle arrivoit a Lusignano, qui mit la cite" un peu en trouble : et a la fin le lendemain de radvertissement ils resolurent d'assembler toute la noblesse et citoyens au Palais, pour resoudre entr'eux s'ils devoient endurer l'assaut, ou composer avec le Marquis. Or la 11 ne me falloit pas faire le mauvais : car ils estoient plus forts que moy : falloit tousjours gagner ces gens la avec remonstrances et persuasions douces et honnestes, sans parler de se courrouoer. Groyez que je forcay bien moh naturel, contre l'advis de monsieur le Connestable, qui m'avoit represent^ et depeint au roy com me il m'avoit veu en mon aage bouillant. II faut qu'un capitaine et gouverneur sage et advis£, quand il est parmy les nations estrangeres, tasche tant qu'il peut se conformer a leur humeur. Parmy les Allemans et Suisses il faut faire carrouz : avec les Espagnols tenir leur morgue superbe, et faire plus le religieux et devo tieux qu'on n'est : parmy l'ltalien, estre discret et sage, et ne l'offencer. Quant aux Francois, il est a tout faire : tant y a que Dieu me fit la grace, qui suis Gascon, prompt, colore, fascheux, et mauvais patient, de me comporter si bien parmy cette nation soupconneuse et deffiante qu'il n'y eust citadin qui se peust plaindre de moy. Or comme toute la noblesse et Seigneurie de la ville alloit au Palais, Misser Hieronyme Espano, qui estoit gentil-homme. siennois, et des plus grands de la ville, et des huict de la guerre, avant qu'aller au Palais, vint hastivement parler avec le sieur Cornelio, et luy dit comme tous les Seigneurs qui estoient de la cite, estoient appelez a se rendre au Palais incontinent, et que c'estoit pour resoudre s'ils devoient attendre la batterie, ou entrer en composition avec le due de Florence et le marquis de Marignan, et qu'il avoit desja entendu que la pluspart balotteroient qu'on devoit entrer en composition, et non endurer la batterie et l'assaut, pour la crainte qu'ils avoient d'avoir pis, et qu'il s'y en alloit, etle pria de m'advertir. Tout incontinent le sieur Cornelio vint a moy, et me trouva que je voulois monter a cheval, pour aller voir les gardes ; et comme il m'eust dit cela, montasmes tout deux a ma cbambre, et discourusmes longuement quels moyens il y auroit de rompre ce coup. Et en mesme instant arriva le seigneur, Bertolom6 Cavalcan, qui m'en dit autant et qu'il pensoit bien que desja la resolution estoit prinse par toute la ville, et qu'ils n'alloient point au Palais, sinon pour balotter. Et que s'ils Pavoient une fois balotte, il n'en falloit plus parler.

BLAISE DE MONTLUG. 151

Or tous trois estions bien empeschez, eux de me donner conseil, et

moy de ne le scavoir prendre. A la fin je m'advisay d'aller au Palais,

et emmener avec moy le Rincroc et ses capitaines, le seigneur Cor-

nelio avec les siens Italiens, et Combas avec les capitaines francois.

Nos Allemans commencoient fort a pastir de vin, et le pain bien petit,

car de chair il ne s'en parloit plus, sinon de quelque cheval, ou

quelque asne, qu'on mettoit en vente a la boucherie, et d'argent il ne

s'en parloit plus du tout : car monsieur de Strossi n'avoit nul moyen

d'en y faire entrer: qui nous mettoit en crainte que les Allemans

se joindroient avec la ville, pour entrer en composition. Qui fut

cause que je priay le sieur Cornelio d'aller parlcr avec le Rincroc, et

le priay de me faire compagnie au Palais, et amener ses capitaines

avec luy, et qu'il laissast les lieutenans et enseignes en leur quartier

chascun : afin qu'estant au Palais il n'advint quelque surprinse au-

tour des murailies, et luy qu'il en fit de mesmes : et manday au ca-

pitaine Combas que pareillement il vint : et envoya le sieur Bartho-

lome diligemment au Palais, pour regarder s'ii pourroit gaigner

quelqu'un secrettement pour ayder a rompre ceste boutee. Car il

me sembloit bien advis que si je pouvois rompre ce coup, je pratic-

querois tant de gens, que la balotte blanche seroit la plus forte : et

ainsi s'en allerent tous hors de ma chambre, et ne leur dis rien de ce

que je voulois faire.

Or j'estois encore si tres-extenue" de ma maladie, et le froid estant grand et aspre, j'estois contrainct d'aller si enveloppe" le corps et la teste de foureures, que quand Ton me voyoit aller par la ville, nul ne pouvoit avoir esperance de ma santc, ayant opinion que j'estois gaste dans le corps, et que je me mourois a veue d'oeil. Que feronsnous, disoient les dames et les poureux (car en une ville il y en a d'uns et d'autres),que ferons-nous si nostre gouverneur meurt? Nous sommes perdus : toute nostre fiance apres Dieu est en luy. II n'est possible qu'il en eschappe. Je croy fermement que les bonnes prieres de ces honnestes femmes me tirerent de l'extreniite* et langueur ou j'estois, j'entends du corps : car quant a 1' esprit et entendement, je ne le sentis jamais affoiblir. Ayant done accoustume auparavant d'estre ainsi embeguine, et voyant le regret que le peuple avoit de me voir ainsi malade, je me fis bailler des chausses de veloux cramoisi, que j'avois apportees d'Albe, couvertes de passement d'or, et fort decouples et bien faites. Je prins le pourpoint tout de mesme, une chemise ouvree de soye cramoisie et de filet d'or, bien riche (en ce temps-la on portoit les collets des chemises un peu avallez), puis prins un collet de bufle, et me fis mettre le haussecol de mes armes, qui estoient bien dorees. En ce temps-la je portois gris et blanc, et avois encore un chappeau de soye grise, fait a l'allemande, avec un grand cordon d'argent, et des plumes d'aigrette bien argentees. Les chappeaux en ce temps-li ne couvroient pas grands comme font a ceste heure: puis me vestis un casaquin de veloux

gris gamy de petites tresses d'argent a deux petit doigts Tun de l'autre, et double de toille d'argent, tout decoupe entre les tresses, lequel je portois en Piedmont sur les armes. Or avois-je encore deux petits flascons de vin grec de ceuz que monsieur le cardinal Darmagnac m'avoit envoyez. Je m'en frottay un peu les mains, puism'en lavay fort le visage, jusques a ce qu'il eust prins un peu de couleur rouge, et en beus, prenant un petit morceau de pain, trois doits; puis me regarday au miroir. Je vous jure que je ne me cognoissois pas moy-mesme, et me sembloit que j'eslois encore en Piedmont. Je ne me peus contenir de rire, me semblant que tout a coup Dieu m'avoit donn6 tout un autre visage.

Le premier qui arriva a moy avec ses capitaines fut le sieur Cornelio, et le comte de Gayas, monsieur de Bassompierre, commissaire, et le comte de Bisque, que j'avois envoye querir. Et comme ils me trouverent de ceste sorte, se prindrent tous a rire. Je bravois'par la salle plus que quatorze : et n'eusse pas eu la puissance de tuer un poullet : car j'estois si foible que rien plus. Combas et les capitaines francois arriverent aussi. Toute ceste farce ne tendoit qu'a faire rire les uns et les autres : et le dernier ce fut le colonnel Rincroc etses capitaines, qui, comme il me vist de ceste sorte, il se mit a sanglotter de force de rire: et je le prins par les bras et luy dis : « Et quoy, seigneur colonnel, pensez-vous que je sois ce Montluc, qui va tous les jours mourant par les rugs? Nany, nany : car celuy-la est mort: et je suis un autre Montluc. » Son truchement le luy dit, qui le faisoit encore plus rire, et desja le sieur Cornelio luy avoit dit la resolution, pourquoy je l'envoyois querir, et qu'il falloit que nous ostissions par une sorte ou par autre ce doute qui estoit parmy les Siennois. Et ainsi nous allasmes tous a cheval au Palais, et comme nous eusmes monte le degre, nous trouvasmes la grande salle toute pleine de noblesse et de bourgeois de la ville, qui estoient du conseil. Or a main gaucbe il y a une petite salle, en laquelle n'entre que les Capitaines du peuple, les douze Conseillers, et les huict de la guerre : tout cela se nomme le Magistral J'entray ainsi en la grand salle, et leur ostay mon chappeau. Je ne fus cogneu de personne de prime abordee, aim penserent tous que je fusse quelque gentil-homme, que monsieur de Strossi eust envoye dans la ville pour commander l'assaut, a cause de ma foiblesse. J'entray dans la petite salle, et tout les capitaines et colonnels apres moy, lesquels demeurerent debout aupres de ia porte: et je m'allay asseoir aupres du Capitaine du peuple, oil ceuz qui tenoient le lieu du roy avoient accoustume de seoir, comme j'avois fait souvent. Et en entrant mon chappeau a la main, je me sousriois vers l'un et vers l'autro : tous s'esraerveilloient de me voir.

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