‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 151 sur 212 · CORIOLAN · texte numérisé non relu

CORIOLAN

Or y avoit il eii la ville d'Antium un personnage nomme Tullus Aufidius, lequeltant pour ses biens que pour sa prouesse et pour la noblesse de sa maison, estoit honore comme un roy entre les Volsques: et scavoit bien Martius* qu'il lui vouloit plus de mal qu'a nu!

aultre des Romains, pourceque souventefois es rencontres ou ils s'etoient trouv.6s, ils s'cstoient menaces et defies Tun L'aultre, et com me deux jeunes hommes courageux, qui avoient une jalousie et emulation d'honneur entr'eulx, avoient fait plusieurs bravades Tun a l'aultre, de maniere que, oultrc la querelle pub li que, ils avoient encore charg6 une haine particuliere Tun Centre l'aultre. Ce neantmoins, considerant que ce Tullus estoit homme de grand cueur, et <;ui desiroit, plus que nul aultre des Volsques, trouver quelque moyen do rendre aux Romains la parcille des maulx et dommages qu'ilz ieur avoient faist, il feit un acte qui tesmoigne bien ce que dit un poctc ancicn estre veritable :

Difficile est a Tire re sister,

Car si elle a de qaelqae chose envie,

Elle ozera hardiment l'acbepter

De son sang propre an peril de sa vie.

Ainsi feit il : car il se desguisa d'une robe, et prit un accoutrement auquel il pensa que Ton ne le cognoistroit jamais pour celuy qu'il estoit, quand on le verroit en cest habit, et, comxne dit Homere d'Ulysses, « ainsi entra en villc (Vennemis. •

11 estoit ja sur le soir quand il y arriva, et y eut plusieurs gens qui le rencontrerent par hs rues, mai3 personne ne le recogneut. Ains s'en alia il droit a la maison de Tullu*, la ou de primsauli il entra jusques au foyer, et illec s'asseit sans dire mot a personne, ayant le visage couvert et la teste aflubl6e : de quoy ceulx de la maison furent bicn esbahis, et neantinoins ne l'ozerent faire lever : car, encore qu'il se cachast, si recognoissoit on ne scay quoy de d ignite en sa contenance et en son silence, et s'en allcrent dire a Tullus, qui souppoit, ccste estrange facon de faire. Tullus se leva incontinent de table, et s'en alia devers luy, luy demanda qui il estoit, et quelle chose il dcmandoit. Alors Martius se desboucha*,et apres avoir demoure un peu de temps sans respondre, luy dit : « Si tu ne me cognois pas encore, Tullus, et ne crois point, a me voir, que je sois celuy que je suis, il est force que*je me decelle et descouvre moy mesme. Je suis Caius Martius qui ay fait et a toi en particulier, et a tous les Volsques en general, beaucoup de maulx, lesquels je ne puis nier pour le surnom de Coriolanus que j'en porte : car je.n'ay recueilli aultre fruict, ny aultre recompense de tant de travaux que j'ay endures, ny de tant de dangers auxquels je me suis expose, que ce surnom, lequel tesmoigne la malveillance que vous debvez avoir encontre moy : il ne m'est demoure* que cela seulement ; tout le reste m'a este oste par l'envie et l'oultrage du peu pie romain, et par la laschete* de la noblesse et des magistrats qui m'ont abandonne* et m'ont souffert de cbasser en exil, de maniere que j'ay este contraint de recourir comme humble suppliant a ton fouyer, non pour sauver et asseuxet

ma vie : car je ne me fusse point hasard6 de yenir icy, si j'eusse eu peur de mourir, mais pour le desir que j'ay de me venger de ceulz qui m'ont ainsi chasse, ce que je commence desja a faire, en mettanf ma personne entre tes mains. Parquoy si tu as cueur de te ressentir jamais des dommages que font fait tes ennemis, sers toy maintenant, je te prie, de mes calamity, et fais en sorte que mon adversite soit la commune prospente de tous les Volsques, en t'asseurant que je ferai la guerre encore mieux pour vous que je ne l'ay jusqu'ici faite contre vous, d'autant que mieux lapeuventfaire ceulxqui cognoissent les affaires des ennemis que ceulx qui n'y cognoissent rien. Mais si d'advanture tu te rends, et es las de plus tenter la fortune, aussi suis je quant a moy las de plus vivre. Et ne seroit pas sagement fait a toy de sauver la vie a un qui jadis t'estoit mortel ennemy, et qui maintenant ne te scauroit plus de rien profiter ne servir. »

Tullus ayant ouy ces propos, en fut merveilleusement ayse, et luy touchant en la main luy dit: « Leve toy, Martius etayes bon courage: car tu nous apportes un grand bien en te dormant a nous : au moyen de quoy tu dois esperer de plus grandes cboses de la communaulte des Volsques. » Si le festoya pour lors, et luy feit bonne chere, sans aultrement parler d'affaires. Mais aux jours ensuivans puis aprez, ils commencerent a consulter entr'eulx des moyens de faire la guerre.

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