TRIOMPHE OE PAUL SMILE
Le peuple ayant drcss6 force eschaffaux, tant es lices ou se font les jeux de course de chariots et chevaux, que les Latins appelentCircos, comme a l'entour de la place, et autres endroits de la ville par ou I'appareil du triomphe avoit a passer, tous se trouverent avec leurs belles robbes, pour en voir la magnificence. Si estoyent tous les temples des dieux ouvers et pleins de leStons et de perfums : et y avoit par tous les quartiers de la ville des nergens et autres officiers tenans des bastons en leurs mains pour fair* v»lirer la presse et serrer ceux que se jetteroyent a la foule trop en avant par les carrefours, et qui irroyent et viendroyent par la ville, a fin que 'toutes les rues fussent viiides et netes. Au demeurant, la uonstre de tout le triomphe fut departie en trois jours*, dont le premier a peine peut suffire a voir passer les images, tableaux, et peintures, et statues d'excessive grandeur, le tout pris et gaigne sur les ennemis et traine a ceste monstre sur deux cens cinquante chariots. Le second jour furent aussi portez sur grand nombre de charriage, toutes les plus belles et plus riches armes des Macedoniens, tant de cuyvre que de fer et acier, toutes reluisantes pour avoir este freschement fourbies et arrangees par
artifice, en maniere toutefois qu'il sembloit qu'elles eussent este" jettees pesle mesle amonceaux, sans autrement prendre garde a les disposer, des armets sur des boucliers, des halecrets et corps de cuirasse sur des greves, des pavoys Candiots et targes Tracienes, des quarquois et trousses de flesches parmy des mors et brides de cheval, des espees nues, dont les pointes sortoyent au dehors entrelassees parmy des piques : estans toutes ces armes entassees et liees lea unes sur les autres, si a propos pour n'estre ne trop ne peu serrees, qu'en se froissant les unes les autres, ainsi qu'on les charrioit par la ville, elles rendoyent un son, qui donnoit quelque frayeur a Touyr, de maniere que la veu8 seulement des despouilles captives des vaincus, donnoit encore quelque effroy a les regarder. Apres les chariots oil estoyent toutes ces armures, suyvoyent trois mille hommes, qui portoyent l'argent monnoye en sept cens cinquante vases, qui pesoyent environ trois talens chacun, et estoyent portez par quatre hommes, et y en avoit d'autres qui portoyent des couppes d'argent, des tasses et gobelets faits en forme des cors d'abondance, et autres pots a boire, tousfort beaux a voir, tant pour leur grandeur que pour la singularite et grosseur de l'entaillure, et des ouvrages relevez en bosse, qui estoyent a Tentour. Le troisieme jour au plus matin, commencerent a marcher les trompettes sonnans un son, non point tel, qu'on le sonno d'ordinaire pour marcher aux champs, ny pour faire une monstre, mais celuy propre qu'on sonne a un alarme, ou un assaut pour donner courage aux soldats quand on est sur le poinct de combatre. Apres lesquels suyvoyent six vingts bceufs gras et re fa is, ayans to us les comes dorees et les testes coronnees de festons et de chappeaux de fleurs; et y avoit des jeunes hommes ceincts a travers le fond du corps de beaux devantez ouvrez a l'esgueille, qui les conduisoyent au sacrifice, et de jeunes garcons quant et eux, qui portoyent de beaux vases d'or et d'argent pour faire les aspergemens et effusions, qui se font es sacrifices : apres lesquels suyvoyent ceux qui portoyent Tor monnoye' departy par vases pesans chacun trois talens, comme ceux ou on portoit l'argent: ety avoit de ces vases au nombre de soixante et dix sept : puis marchoyent ceux, qui portoyent la grande couppe sacree q'Aemylius avoit fait faire d'or massif, enrichie de pierres precieuses, pesant le poix de dix talens, pour en faire une offrande aux dieux : joignant lesquels marchoyent d'autres qui portoyent certains vases faictset ouvrez a l'antique et couppes magnifiques des anciens Roys de Macedoine, comme celle qu'on appeloit l'Antigonide, et une autre la Seleucide, et generalement tout le buffet et toute la vaisselle d'or du Roy Perseus : ausquels joignoit tout d'un tenant son chariot d'armes, dedans lequel estoit tout son harnoys et son bandeau royal, qu'on appelle diademe, dessus ses armes. Puis bien peu d'intervalle apres, les enfans du Roy qu'on menoit prisonniers avec la suite de leurs gouverneurs, leurs maistres d'eschole et officiers, tous esplorez, qui tendoyent les mains au peuple regardant,
et enseignoient auz petis enfans a faire le semblable pour requerir et demander grace au peuple. II y avoit deux ills et une fille, qui n'avoyent pas grand sentiment, ni gueres de cognoissance de leur calamity, pour le bas aage auqucl ils esloyent : ce qui faisoit que lef regardans en avoyent tant plus de pitie, en voyant ces povres petii cnfants, qui ne cognossoyent pas le changement de leur fortune, tellement que pour la compassion qu'on avoit d'eux, on laissoit presque passer le pere sans le regarder; et y en eut plusieurs, a qui de pitie* les larmes en vindrent aux yeux, et fut a tous les regardans un spectacle mesle* de plaisir et de douleur tout ensemble, jusques a ce qu'ils fussent bien loin de la veue. Perseus le pere suyvoit apres ses enfans et leur famille, et estoit vestu d'une rob be noyre, et ayant des pantoufles aux pieds i la guise de son pays, monstroit bien 4 sa contenance, qu'il estoit tout esperdu et trouble de sens et d'entendement pour la pesanteur des maux et malheurs, dont il se sentoit accable. II estoit suyvi de ceux de sa maison, ses amis familiers, officiers et serviteurs domestiques, tous ayans les visages decolourez et desfaits, donnans assez a cognoistre, par ce qu'ils avoyent tousjours les yeux fichez surleur maistre en larmoyant fort chaudement, qu'ils lamentoyent et deploroyent principalement sa malbeureuse fortune, faisans peu de conte de la leur. On dit bien,. que Perseus envoya devers Aemylius le requerir et supplier, qu'il ne fust point ainsi raene par la ville en la monstrc du triomphe : mais Aemylius se moquant, comme il me>itoit,desa laschetSet foiblesse de coeur, respondit:Cela paravant estoit, et encore est en sa puissance, s'il veut : luy donnant assez entendre, qu'il devoit plustost choisir la mort, que de souffrir luy vivant une telle ignominie : mais il n'eust onques le coeur de ce faire, tant il estoit lasche, ains attendry par je ne scay quelle esperance, aima mieux estre luy-mesme partie de ses propres despouilles. Apres tout cela suyvoyent quatre cens coronnes d'or, que les villes et citez de la Grece avoyent envoyees par ambassadeurs expres a Aemylius pour honorer sa victoire : et puis tout d'une suite, luymesme, venoit apres, monte dessus son cbar triomphant, lequel estoit accoustre et orn6 tresmagnifiquement. Si estoit cbose tres-belle a voir: car outre ce que de luy-mesme il estoit tres-digne d'estre re garde, quand il n'y eust eu que sa senile personne sans toute cello grande pompe, et tant de magnificence, il estoit vestu d'une robbe de pourpre rayee d'or, et portoit en sa main droite un rameau de laurier, comme aussi faisoit toute son armee, laquelle departie par bendes et compagnies suyvoit le chariot triomphal de son Capitaine, ou aucuns des soldats alloyent chantans quelques chansons de vie- , toire, que les Romains ont accoustume* de chanter en tel cas, meslans 1 parmy quelques brocards et traits de risee sur leur Capitaine : et les J autres disoyent des chants de triomphe a l'exaltation ct louange des ■ faits victorieux d' Aemylius, lequel estoit publiquement loue, benit et j honori de tout le monde, et de nul homme de bien hay, ny envie, si \,
ce n'cst qu'il n*y ait quelque (flea, duquel le propre office soit, oster toaijours et retrencher quelque chose des trop grandes et excessives prosperitez humaines, en meslant et diversifiant la vie de l'homme du sentiment de bien et de mal, k fin qu'il n'y en ait pas un, qui la passe entierement pure el note de tout mal-heur, ains que, comme dit Homere, ceux la soyent reputcz bien-heureux, ausquels la fortune a contrepese le bien avec le mal. Ce que je dis, pour autant qu'Aemylius avoit quatre fils, deux qu'il avoit donnez a adopter en autres families et maisons, Scipions et Fab i us, comme nous avons ja dit ailleurs auparavant : et deux autres qu'il avoit eus d'une seconde femme, lesquels il retenoit pour luy en sa maison, et estoyent encores tous deux fort jeunes, dont Tun mow rut en l'aage de quatorze ans, cinq jours avant le triomphe de son pcre, et l'autre mourut aussi trois jours apres la pompe du triomphe, en l'aage de douze ans : tellement qu'il n'y eut si dur coeur en toute la ville de Rome, a qui ce grand accident ne fit pitie, et k qui ceste cruaute de la fortune ne fit frayeur et horreur, ayant este si importune, que de mettre en une maison triomphale, pleine d'honneur et de gloire, de sacrifices et de licsse, un si piteux dueil, etmesler des regrets et des lamentations de mort parmy des cantiques de triomphe et de victoire. Ce neantmoins Aemylius prenant les choses au droit poinct de la raison, estima, qu'il ne falloit pas user de la Constance et magnanimity contre les espees et les picques des ennemis seulement, ains aussi contre toute adversity et hostilite do la fortune egalement. Si compensa et contrepesa si sagement la meslange de ses adventures presentes avec les prosperitez passees, que trouvant le mal efface par le bien, et le prive par le public, il n'abaissa point la grandeur, n'y ne macula point la dignite de son triomphe et de sa victoire : car ayant ensevely le premier de ses enfans il ne laissa point pour cela de faire sa triomphale entree, comme nous avons escrit: et le seebndestant aussi decede apres son triomphe, il fit assembler le peuple romain, et en pleine assemblee de toute la ville, fit une harangue, non point de homme qui eust besoin d*estre console ny reconforte, mais plustost qui recon • fortoit ses ci toy ens passionnez et dolens pour le mal-heur qui luy estoit advenu. Car il leur dit: « Que des choses pures humaines, il n'en avoit jamais craint pas une : mais des divines qu'il avoit tousjours fort redoute la fortune comme cclle ou il y avoit bien peu de liance, a cause de son inconstance et de sa muable variete, mesmement en ceste dernicre guerre, en laquolle l'ayant continuellement cue favorable, comme quand on a lc vent en pouppe, il attendoit tousjours quelque. reflux, par maniere de parler, et quelque mutation de sa faveur. Car je traversay, dit-il, en allant, le golfe de la mer Adriatique, depuis Brindes jusques a Corfou en un seul jour, ct de la en cinq jours mc trouvay en la ville dc Dclphes, ou je sacrifiay a Apollon, el dedans cinq autres jours j'arrivay en mon camp, ou je trouvay uon armee en la Macedoine, et apres avoir fait les sacrifices et cere-
monies ordinaires pour la purification (ficelle, je commencay incontinent a mettre la main a l'oeuvre, si bien qu'en quinze autres jours suyvans je mis fin tres honorable & toute ceste guere. Mais medesfiant tousjours de la fortune, voyant une si grande prosperite en tout le cours de mes affaires, et considerant qu'il n'y avoit plus d'ennemis, n'y d'autres perils par de la, que je deusse craindre, je craignoye fort, qu'elle ne se changeast a mon retour, quandje seroye sur lamer en ramenant une si belle armee victorieuse, avec tant de despouilles et tant de princes et de Roys prisonniers : et neantmoins estant arrive a port de salut, et voyant toute ceste ville & mon retour pleine de resjouy&sance, de feste et de sacrifices, j'avoye encore tousjours la fortune suspecte, scachant tresbien qu'elle n'a point accoustume' de gratifier si liberalement aux hommes, ny leur otroyer choses si grandes netement, sans qu'il y ait, ne scay quoy d'envie mesle parmy: ny jamais mon esprit estant tousjours en transe aux escoutes de l'advenir pour le regard du bien public, n'a jette" ceste crainte arriere de soy, que je ne me soye veu tombe en ce mal-heur et calamity domestique, qu'il m'a fallu es jours sacrez de mon triomphe ensevelir coup sur coup, de mes propres mains, mes deux jeunes enfans, que j'avoye seuls retenus pour la succession de mon nom et demamaison. Pourtant me semble il mainteuant que je suis horsde danger au moins quant au regard de ce qui m'est le principal, et commence a m'asseurer et me confirmer en ceste esperance que ceste bonne fortune nous demourera ferme desormais sans crainte d'aucun sinistra accident pource qu'elle a assez contrepese* la favour de la victoire, qu'elle vous a donnee, par l'envie du mal-heur dont elle a afflige moy et les miens, en rendant le vainqueur et triomphateur non moins notable exemple de la misere et de l'imbecilite humaine, que le vaincu qui a este mene" en triomphe, excepte que Perseus tout vaincu qu'il est, a tout le moins a ce reconfort de voir encore ses enfans, et le vainqueur Aemylius a perdu les siens.» Tel fut le sommaire de la harangue genereuse, et procedante d'une vraye et non feinte magnanimite que prononca lors Aemylius devant le peuple romain. Et combien qu'il eust compassion en son coeur de voir l'estrange changement de la fortune du Roy Perseus, et qu'il desirast fort de luy pouvoir aider, il ne peut oncques faire autre chose pour luy, que de le faire transporter de la prison publique, que les Romains appellent farcer, en une maison plus nete et plus douce et gracieuse demeure : la ou estant estroitement garde, il se fit luy mesme mourir en s'abstenant de manger, ainsi que la pluspart des bistoriens Vecrit. Toutesfois il y en a quelques uns qui escrivent une bien nouvelle et estrange sorte de sa mort : car iltf disent que 1& soldats qui le gardoyent, ayans conceu quelque despit et quelque haine a l'encontre de luy, et voyans qu'ils ne luy pouvoyent faire autre mal, ny autre desplaisir l'empescherent de dormir, prenans Bongneusemeut garde quandiewmi&«vYVu^^\K^ et le gardansde
pouvoir clorre l'oeil, en le contraignant par toute voye et tout moyen de veiller et demourer sans dormir, jusques a ce que ne pouvant plus durer en tel estat il y mourut. Aussi moururent deux de ses enfans; mais le troisieme no mm 6 Alexandre, devint bon ouvrier a besongner da tour et de menuiserie, et apprit les lettres et la langue romaine, laquelle il sceut si bien escrire, que depuis il servit de scribe et de greffier aux magistrats de Rome, et se porta fort sagement et dextrement en cest office.
DAPHNIS ET CHLO£.
II y avoit assez pres de la une louve, laquelle ayant naguere louvetS, ravissoit les aultres troupeaux de la proye a foison, dont elle nourrissoit ses louveteaux ; par quoy les paysans du prochain village faisoient la nuit des fosses et pieges de quatre brasses de large ur et autant de profondeur, et repandoient au loin la plus grande partie de la terre qu'ils en avoient tiree, puis les couvroient avec des verges longues et gresles, et semoient par-dessus le demourant de la terre, a seule fin que la place parust toute pleine et unie comme devant; en maniere que s'il n'eust passe par-dessus qu'un lievre seulement, en courant, ileust rompu les verges, qui estoient, par maniere de dire, plus foibles que brinsde paille, etlorseust-on bien veuquece n'estoit point terre ferme, mais une feinte seulement. Ayant faist plusieurs telles fosses en la montagne et en la plaine, ils ne peurent neanmoins prendre la louve ; car elle s'apergeut bien de leur ruse, mais tuerent plusieurs chevres et plusieurs brebis, et presque Daphnis lui-mesme par tel inconvenient.
Deux boucs de son troupeau s'eschauflerent tellement a combattra Tun contre l'aultre, et se heurterent si rudement que la come dc l'im fut rompue ; de quoy sentant grande douleur celuy qui estoit ecorne, se mit en bramant a fuir, et le victorieux a le poursuyvre, sans luy donner loisyr de reprendre haieine. Daphnis fut fort marry de veoir 1'un de ses boucs ainsy mutile de sa come ; et bien courrouce contre la fierte de l'aultre qui estoit encore si aspre a le poursuyvre aprez 1'avoir battue, si prend un baston en son poing et sa houlette a l'aultre, et s'en court aprez ce poursuyvant. Ainsy, le bouc fuyant les coups, et Daphnis le poursuyvant en courroux, ne regarderent pas bien ni Tun ni l'aultre devant eulx; car ils tomberent tous deux dans 1'un de cer pieges, le bouc le premier et Daphnis aprez, ce qui lui sauva la vie pour ce que le bouc soutint sa chute. Lais se voyant tombe en cette fosse il ne put faire aultre chose que se prendre k pleurer, en attendant si quelqu'un viendroit pour Ten retirer. Chloe ayant veu de loin son inconvenient y accourut soubdainement, et voy,axi\ ^i'\V «&&«&.
vie, s'en alia vivement appeler un bouvier de la auprez, pour a Ie mettre hors de ceste fosse. Le bouvier chercha par tout i qui fust assez longue pour lui tendre ; mais il n'en put fim quoi Chioe dclia le cordon, dont les tresses de ses cheveux lies, pour en tendre un des bouts a Daphnis. Ainsi firent-ils deux ensemble en lirant de dessus le bord de la fosse, > s'aydant de son coste le mieux qu'il pouvoit, que finalcinc mirent bors du piege.