DE L'£TAT DE LA FRANCE
Ne nous flattons point en la condition de nostre France; nous peult estre, qui nous corrompons en elle et avec elle, n'en pouvons pasbien ape rce voir la diminution telle qu'elle est. Que si nous avions dormi vingt cinq ans d'ung somme, a nostre reveil, nous penserions avoir este portes en quelque isle barbare ; en nostre reveil nous ne nous cognoistrions plus, ni elle, ni nous-mesmes : les moeurs deplorees et proches de gangrene, les lois non moins venales que les offices, les consciences plus* que les benefices; les ri chesses, qui jadis estoient un embonpoinct de tout le corps, reduictes a petit nombre et par mauvais moyens : tumeurs proprement contre nature et vrayes pestes du corps ; les forces, indices de foiblesse; les regimens de nos peres plus forts il y a trente ans que nos armees, leurs compaignies que nos regiments ; les chefs plus presomptueux sortant de page, que leurs peres, apres trois battailles; plus, au reste, de respect ni aulz labeurs, ni aulx merites, ni aulx ans; plus aulx degres, soit d'honneur, soit de nature ; plus de rev6rence au nom de Dieu, d'amour a son prince, de debvoir a sa patrie. Ce sont maladies en nostre estat prou recogneues; mais ou est celui qui s'en soucie? Tant s'en fault qu'a bon escient on y mette la main! Ains chascung se plaist en son particulier a discourir que 1' Estat est malade, qu'il s'en va par terre; qu'il fault adviser a ses affaires; chascung, dis-je, la main en son sein*,regarde le naufrage, quitte la manoeuvre, advise, pour s'y jetter a part*,ung coffre ou une table, et de la nous nous rendons en fantaisie nos gouvernements her^ditaires, qui d'un chasteau, et qui d'une ville, et qui d'une province. Les petits dissipateurs se rangentsoubs les grands, et les grands, pour parvenir a leurs desseings, se liguent soubs ung chef. Miserable Estat et miserable roy, que ses propres, ou citoyens,
ou subjects, au lieu de mourir pour lui, veullent suryivrel MisSrables etcitoyens, et subjects, qui fondes vostre grandeur sur leur ruyne, ruyne sans doubte (et qui vous pourroit cautionner contre cela?) qui vous accablera tous soubs elle-mesme.
Ne penses, vous qui la souhaites Jpar fureur certes plus que par discours), que jamais vous en puissiSs voir quelque joie; les vapeurs de vostre ambition vous engendrent ces songes; les royaumes el Estats puissans, selon la proportion de leur grandeur, ont aussi leurs periodes longues ; l'aage des humains n'y monte rien*;les crises nese font pas par jours impairs, comme les nostres; leurs maladies, plus aigiies, durent plus que nos aages. Depuis qu'ils sont condamnes des medecins, ils les enterrent ; ils enterrent, premier que mourir, ceulz qui sont cause de leur mort : leur ambition, leur vanite, leur gloire. Marius et Caesar sont a bas, que longtemps apres le senat se debat; que la republique qu'ils avoient blessee a mort, palpite encore. Ces mutations, ce sont siecles entiers ; les peres y meurent en chemin, les enfants, apres maulx infinis, demeurent sur le bord; mesmes les arriere-fils, quand ils pensent avoir tout gaigne, sont plus pres d'en estre dechasses que d'en estre paisibles*. Vous penseries peult 6tre qu'une race entierement esteinte vous meist en repos. Et ne voyez vous pas que les plus vieulx d'entre ceux-la sont plus jeunes que vous, et que, quand vous serez suraages, les aultres seront jeunes? Ains penses vous estre, je vous prye, seuls ambitieux en ce royaume? et y a il gentilhomme en France, quand vous aurez mis la couronne au pillage, qui ne pense avoir autant de droict que vous? et quant vous aures rompeu les lois, appelleres vous pas tous les peuples voisins a dechirer la France, qui seront plus frais, plus puissans et plus riches que vous, pour soubstenir leurs tiltres ; desquels, apres avoir et bien faict et bien souffert du mal, vous seres, vous et les vostres, les esclaves ; vous seres (et sans qu'on vous en plaigne) la risee, la proye et le pillage. Et combien de maulx souffrira cest Estat pendant ces changements ? combien de bonnes families ruinees, combien de bonnes villes d6sertes, combien de veuves et d'orp.helins, combien de terres en friche, combien de povres mesnages a la faim? La France redeviendra forest par ce long brigandage, les Gots mangeront le resideu des Huns, et des Gots les Vandales. Sur ceste charogne miserable se paistront toutes les bestes de la terre; mille vers et mille serpentaux en sortiront et s'en engendreront pour la ronger; petits tyranneaux en ung pays, en ung chasteau, en une ville ; pour ung scorpion en somme, ung basilic; pour une couleuvre, une vipere. Mais je crains que je ne presche aulx sourds leurs maledictions. La femme de qui estoit l'enfant, quand Salomon commanda qu'il feust parti en deux, aima mieulx ne l'avoir poinct, mesmes* qu'une autre Teust, que le voir departi ; son sang feut trouble, et aussi etoit-ce ses entrailles. A l'aultre e'estoit tout ung de le voir mettre en pieces ; elle pense avoir beaucoup gaigne d'en retenir sa part, sa part toutesfois