‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 174 sur 212 · M^MOIRES D'AGRIPPA D'AUB!GN · texte numérisé non relu

M^MOIRES D'AGRIPPA D'AUB!GN

Theodore Agrippa d'Aubigne", fils de Jean d'Aubignl, seigneur de Brie en Saintonge, et de damoiselle Catherine de Lestant, nasquit en l'hostel Saint Maury pres de Pons, Pan 1551 le 8* de febvrier. Samere morie en accouchant, et avec telle extremite, que les medecins propose rent le chois de mort ou pour la mere ou pour l'enfant; et fut nomine" Agrippa, com mo eegre partus*,et puis nourry en enfance hors de la maison du pere, par ce que Anne de Limur*,sa belle-mere, portoit impatiemment et la despcnce et la trop exquise nourriture qu'on y employoit.

(1556) Des quatre ans accomplis, le pere luy amena de Paris un precepteur, Jean Costin, hbmme astorge et impiteux qui lui enseigna les lettres latines, grecques et hebrai'cques & la fois. Cette methode fut suivie par pere Gim, son second precepteur, si bien qu'il lisoit aux quatre langues a six ans ; apres on luy amena Jean Morel, Parisien, assez renomme, qui le traicta plus doucement. En cet aage, d'Aubigne veillant dedans son lict pour attendre son precepteur, ouit entrer dans sa chambre ct puis en la ruelle de son lict, quelque personne de qui les vestements frottoient contre les rideaux, lesquels il vit tirer aussitost par une femme fort blanche, qui, lui ayant donne un baiser froid com me glace, disparut, Morel arrive et le trouva ayant perdu la parole. Ce qui fict despuis croire le rapport de telle vision, fut une fievre continue qui lui dura quatorze jours.

(1559) A sept ans et demi il traduisit, avec quelque aide de ses lecons, le Crito de Platon, sur la promesse du pere qu'il la fairoit imprimer avec i'effigie en fan tine au devant du livre.

(1560) A huict ans et demi, le pere mena son fils k Paris en passant par Amboise, un jour de foire, il vit les testes de ses compaignons

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d'Amboise, encore reconnolssables stir un bout do potence, et en fut tellement esmeu, qu'entre sept ou huict mille personnes, il s'escria: • lis ont descapite" la France, les bourreauxl » Puis le fils ayant piqu6 pres du pere pour avoir veu a son visage une esmotion non accoustum6e, il lui mit la main sur la teste, en disant : « Mon enfant, il ne faut point que ta teste soit espargnde, apres la mienne, pour ranger ces chefs pleins dTionneur, si tu t'y espargnes, tu auras ma malediction.* Encore que cette troupe fust de vingt chevaux, elle eut peine a se desmesler du peuple qui s'esmeut a tel propos.

(1562) Cest escolier fut mis a Paris entre les mains de Hathieu Beroalde (H. Brouart), nepveu de Vatable, tres grand personnage. Au mesme temps, ou bientost apres, le prince de Cond6 ayant saisi Orleans (15 avril 1562), les persecutions redoubles, les massacres et. bruslements qui se faisoient A Paris ayant contraint, apres de grands dangers, Beroalde de s'enfuir avec sa famille, il fascha bien A ce petit garcon de quitter un cabinet de livres couverts somptueusement et autres meubles, par la beaute desquels on lui avoit oste* le regret du pays, si bien qu'estant aupres de Villeneufve Saint George, ses pensees tirerent des larmes de ses yeuz ; et Beroalde, le prenant par la main, luy dit : « Mon amy, ne sentez vous point l'heur de ce que yous est de pouvoir, des l'aage ou vous estes, perdre quelque chose pour celuy qui vous a tout donne* ? »

De 1A cette troupe de quatre hommes, trois femmes et deux enfants, ayant recouvert un coche au Coudrel*,maison du president l'Estoille, ils prirent leur chemin au travers du bourg de Gourauccs, oil le chevalier d'Achon, qui avoit 1A cent chevaux legers, les arresta prisonniers, et les mit entre les mains d'un inquisiteur, nomme Demochares. Aubigne* ne pleura point pour la prison, mais oui bien quand on lui osta une petiste espee argent6e et une ceinture A fers d'argent. L'inquisiteur l'interrogea a part, non sans colore de ses responces; les capitaines qui lui voioient un habillement de satin blanc bande de broderies d'argent, et quelque facon qui leur plaisoit, l'amenerent en la chambre d'Achon, ou ils luy firent entendre que toutte sa bande estoit condamnee au feu, et qu'il ne seroit pas temps de se dedire estant au supplice. II respondit que Thorrcur de la messe lui ostoit celle du feu ; or y avoit il Ja des violons, et comme ils dansoient, Achon demanda une gaillardc A son prisonnier, ce que n'ayant point refuse, il se faisoit aymcr ct admirer de la compaignie, quand Tinquisiteur, avcc injures A tous, le fit ramener en prison. Par luy, Beroalde adverti que leur procez estoit faict, se mist A taster le poux A toutte la compaignee et les fit resoudre A la mort tres facilement. Sur le seoir, en portant A manger aux.prisonniers, on leur monstra le bourreau de Milly, qui se preparoit pour le lendemain.

La porte estant fermee, la compaignie se mit en prieres, et, deux heures apres, vint un gentilhomme de la troupe d'Achon, qui avoit

est6 moyne et qui avoit alors en garde les prisonniers ; celuy-ci vini baiser a la joue d'Aijbigne, puis se tournant vers Beroalde, disant : « II faut que je vous sauve to us pour i'amour de cet enfant; tenez yous prest pour sortir quand je vous le diray ; cependant donnez moi cinquante ou soixante escus, pour corrompre deux hommes sans lesquels je ne puis rien faire.» On ne marchanda point a trouver soixante escus cachez dans les souliers. A minuict, ce gentilhomme revint accompaigne de deux autres, et ayant dit a Beroalde : « Vous m'avez diet que le pere de ce petit enfant avoit commandement a Orl6ans, promettez moy de me bien faire recevoir dans sa compaignee» Gela luy estant assure* avec une honorable recompense, il fit que toute la bande se prit par la main, et luy, ayant pris celle du plus jeune, mena tout passer secrettement aupres d'un corps de garde, de la dans une grange par dessous leur coche, et puis dans les bleds jusques au grands chemin de Montargy, ou tout arriva avec grands labeurs et grands dangers.

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