‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 81 sur 212 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

Quand j'estois libre, ains que l'amour cruel le Ne fut eprise encore en ma mouelle,

•Je vivois bien beureux; Comme a l'envy, les plus accortes filles Se travailloient, par leurs flames gentilles, De me rend re amoureux 1

W POfiSIE.

Mais tout ainsi qu'un beau poulain farouche*, Qui n'a masone" le frein dedans la bouche,

Va seulet 6carte, N'ayant soucy sinon d'un pied superbe A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe,

Vivant en liberte....

J'avois escrite au plus haut de la face, *

Avec la honte, une agreable audace

Pleine d'un franc desir ; Avec le pied marchois ma fantaisie x De 9a de la, sans peur ne jalousie,

Seigneur de mon plaisir.

Cesse tes pleurs, mon livre : il n'est pas ordonne Du destin que, moy vif, tu recoives la gloire ; Avant que passe* j'aye outre la rive noire, L'honneur que Ton te doit ne te sera donne\

Quelqu'un, apres mil ans, de mes vers estonnl, Voudra dedans mon Loir comme en Permesse boire, Et, voyant mon pays, a peine voudra croire Que d'un si petit champ tel poele soit ne*.

Pren, mon livre, pren coeur : la vertu precieuse De Thomme, quand il vit, est to uj ours odieuse. Apres qu'il est absent, ciiacun le pense un dieu.

La rancueur nuit tousjours a ceuz qui sont en vie ; Sur les vertus d'un mort elle n'a plus de lieu, Et la posterity rend l'honneur sans envie.

* Quand vous serez bien vieille, au soir, a la chandelle, Assise aupres du feu, devidant et filant, Direz, chantant mes vers, et vous esmerveillant : Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Desja sous le labour a demy sommeiilant, Qui, au bruit de Ronsard, ne s'aille reveillant, Benissant vostre nom de louahge immortelle.

Je seray sous la terre, et, fantosme sansos, Par les ombres myrteux je prendray mon repos ; Vous, serez au fouyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et voire fier desdain.

Vivez, si m'en croyez, n'altendez a demain ; Cueillez des aujourd'hui les roses de la vie. »

Genevres herissez, et vous, houx espineui, L'un hoste des deserts, et l'autre d'un bocage ; Lierre, le tapis d'un bel autre sauvage, Sources qui bouillonnez d'un surgeon sabloneuz ;

Pigeons, qui vous baisez d'un baiser gracieux, Tourtres qui lamentez d'un eternel veufvage, Rossi gnols ramagers qui d'un plaisant langage Nuict et jour rechantez vos versets amoureuz ;

Vous, a la gorge rouge, estrangere arondelle, Si vous voyez alier ma nymphe en ce printemps Pour cueillir des bouquets par ceste berbe nouvelJe,

Dites-luy pour neant que sa grace j'attens, Et que, pour ne souffrir le mal que j'ay pour elle, J'ay mieux aime" mourir que languir si longtemps.

Je vous envoye un bouquet que ma main Vient de trier de ces fleurs 6panies ; Qui ne les eust a ce vespre cueillies , Cheutes a terre elles fussent demain.

Cela vous soil un exemple certain Que vos beautez bien qu'elles soient fleuries, Eq peu de temps seront toutes flaitries, Et, comme fleurs, periront tout soudain.

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame ; Las ! le temps non, mais nous nous en-allons, Et tost serons estendus sous la lame.

Et des amours desquelles nous parlons, Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle.

Pour ce aimez-moy ce pendant qu'estes belle.

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