‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 85 sur 212 · A CHARLES DE PISSELEU · texte numérisé non relu

A CHARLES DE PISSELEU

D'oii vient cela, Pisseleu, que les hommes De leur nature aiment le changement, Et qu'on ne void en ce monde ou nous sommes Un seul qui n'ait un divers jugement?

L'un, esloigne des foudres de la guerre*, Veut par les champs son age consumer A bien poitrir les mottes de sa terre Pour de Ceres les presens y semer;

L'autre au contraire, aidant, aime les arines, Et ne sauroit en un lieu sojourner Sans bravement attaquer les allarmes, Bien que jamais ne pense retourner.

Qui le palais, de langue mise en vente, Faitesclater devant un president, Et qui, pique" d'avarice suivante, Franchit la mer de l'lnde a Toccident.

L'un de l'amour adore l'inconstance ; L'autre, plus sain, ne met l'esprit sinon Au bien public, aux choses d'importance, Cherchant par peine un perdurable nom.

L'un suit lacour et les favours ensemble, Si que sa teste au ciel semble toucher; L'autre les fuit et est mort, ce luy seinble, S'il void le roy de son toict approchtr.

Le pelerin a l'ombre se delasse, Ou d'un sommeil le travail adoucit, Ou, reveille, avec la pleine tasse Dcs jours d'este L* lw.i ueu:* uccourcit.

PIERRE lY.i bONSAUD. 29

Qui devant l'aube accourt triste a la porte Du conseiller, et la, faisant maint tour, Le sac au poing, attend que Monsieur sorte Pour luy donnerhumblement le bon-jour.

Icy cestuy de la sage nature Les faits divers remasche en y pensant, Et cestuy-la, par la lineature Dcs mains, predit le malheur menacant.

L'un, allumant ses vains fourneaux, se fonde Dessus la pierre incertainc, et combien Que l'invoque Mercure ne responde, Soufle en deux mo is le ireilleur de son bien.

L'un grave en bronze, et dans le marbreaforcc Veut le labeur de nature i miter; Des corps errans l'astrologue s'efforce Oser par art le cbemin limiter.

Mais tels estats inconstants de la vie Ne m'ont point pleu, et me suis tellement Esloigne d'eux que je n'eus one envie D'abaisser l'oeil pour les voir seulement.

L'honneur sans plus du verd laurier m'agree* ; Par luy je hay le vulgaire odieux.

Voila pourquoy Euterpe la sacree M'a de mortel fait compagnon des dieux.

La belle m ; aime et par ses bois m 'amuse, Elle me suit, et, quand jeveux sonncr, De m'accorder ses flutes ne refuse, Ne de m'apprendre a bien les entonncr ;

Car elle m'a de l'eau de ses fonlaines Pour prestre bien baptise de sa main, tic faisant part du haut honneurd'Athuies Et du scavoir de l'antique Romain.

A ODET DE COLLIGNY*.

Mais d'ou vientcela, mon Odet?

Si de fortune par la rue Quelque courtisan je salue Ou de la voix, ou du bonnet,

Ou d'un clin d'oeil tant seulement, De la teste, ou d'un autre geste, Soudain par serment il proteste Qu'il est a mon commandement.

30 POfiSIE.

Soit qu'il me treuve chez le roy, Soit qu'il en sorte ou qu'il y vienne, II met sa main dedans la mienne, Et jure qu'il est tout a moy....

Mais quand un affaire de soin He presse a luy faire requeste, Tout soudain il tourne la teste, Et me delaisse a mon besoin ;

Et si je veux ou l'aborder Ou l'accoster en quelque sorte, Mon courti san passe une porta, Et ne daigne me regarder ;

Et plus je ne luy suis cognu, Ny mes vers ny ma poesie, Non plus qu'un estranger d'Asie Ou quelqu'un d'Afrique venu.

Mais vous, mon support gracieux, Mon appuy, mon prelat que j'aime, Mille fois plus ny que moi-mesme, Ny que mon coeur, ny que mes yeux,

Vous ne me faictes pas ainsi:

Gar si quelque affaire me presse, Librement a vous je m'addresse, Qui de mon fait avez souci.

Vous avez soin de mon honneur, Et voulez que mon bien prospere, M'aimant tout ainsi qu'un doux pere, Et non comme un rude seigneur,

Sans me promettre ces grands monts Ni ces grands'mers d'or ondoyantes ; Car telles bourdes imp ud antes Sont indignes des Chastillons.

La raison, Prelat, je l'entens, C'est que vous estes veritable, Et non courtisan variable, Qui sert aux faveurs et au temps*.

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