‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 41 sur 91 · POÈTES · texte numérisé non relu

POÈTES

AU XVr SIÈCLE

La Fare, au début de ses Mémoires, dit du seizième siècle que « ce fut le siècle des grandes vertus et des grands vices des grandes actions et des grands crimes. » C'est un siècle aussi mêlé dans la littérature que dans le reste, mais le grand n'y apparaît guère, quelle que soit la présomption de l'époque. La renaissance classique et ses conséquences avaient exalté toutes lestâtes. On était fier de ce retour à la belle antiquité et de ce progrès des connaissances, et l'on parlait avec dédain du temps passé en le comparant au temps présent. Un des poètes les plus instruits et les plus féconds, sinon les plus

originaux de la première moitié du seizième siècle, le procureur Jean Bouchet, dit dans une de ses Epistres morales:

« Au temps présent plutost on a comprins Quelque sçavoir qu'on n'avoit pas apprins, Le temps passé seulement à bien lire.

Si je l'ay veu, je le puis bien escrire i. »

La science, oui, elle était étendue, elle était profonde, mais ' l'originalité, la création n'était pas à la hauteur de la science. La langue elle-même restait ou devenait très défectueuse, malgré l'illusion des écrivains qui croyaient avoir porté la poésie à son plus haut point et avoir fixé à jamais l'idiome. Dès les premières années du siècle, un élève de Molinet, Jean le Maire, dans son enthousiasme, ne craignait pas de comparer Alain Chartier au Dante, Meschinot à Pétrarque, etc. La vérité est qu'en voulant tout transformer et tout renouveler, on avait beaucoup gâté, on avait beaucoup perdu.

La première partie du seizième siècle comprend deux périodes distinctes, celle de Louis XII et celle de François I«'. L'une, dans la variété et la liberté de ses inspirations moralisatrices et religieuses et dans la licence uon-seulement gaillarde mais quelquefois cynique de son expression, est la continuation de l'extrême moyen âge, continuation pas toujours trop affaiblie, si ce n'est quand les rimeurs se bornent à broder les thèmes usés que leur a laissés l'école du Romari de la liose, ou quand ils se contentent d'habiller maladroitement à la moderne les sujets que leur fournit l'antiquité romaine. L'autre période est moins encore la Renaissance que la préparation delà Renaissance, qui ne devra son épanouissement qu'aux poètes de la Pléiade. M. Charles d'IIéricault, dans un~ travail finement pensé et délicatement écrit, remarque que la première école, qui défend les idées du moyen âge, est, comme phraséologie, comme forme poétique, la more légitime de la Pléiade, tandis que la seconde, qui fournit à la Pléiade le fond

1 Epist. vior., II, XI.

de ses idées et est personnifiée dans Clément Marot, se montre son antagoniste quant à la poétique et au langage, et se rattache plutôt au dix-septième siècle.

La seconde moitié est remplie par les efforts de la Pléiade victorieuse de l'ancienne école et pur les premières tentatives d'une fusion entre les deux écoles. Le dernier quart du siècle ne montre, pour ainsi dire, que fatigue et épuisement, et ne fait guère pressentir l'ère brillante qui va suivre.

Essayons de présenter quelques-uns des caractères généraux qui distinguent notre poésie aux diverses périodes de ce siècle précurseur.

La vieille poésie française est assez souventlicencieuse, remplie d'idées et d'images beaucoup trop physiques. Celle du seizième siècle est tout imprégnée et tout empoisonnée de paganisme, paganisme de sentiments et d'idées comme d'expressions. L'imitation idolâtrique de l'antiquité a presque complètement fait disparaître l'esprit chrétien, ou bien on a fait du christianisme et du polythéisme mythologique le plus adultère alliage.

La langue elle-même cessait d'être française pour devenir toute latine. Cette manie de la latinisation, qui se produisit surtout sous Charles VIII et sous Louis XII, affecta beaucoup moins la poésie que la prose : Jean le Maire, Jean Marot, comme Alain Chartier, sont bien plus français dans leurs vers que dans leur prose.

Une des conséquences de cet engouement pour l'antiquité fut que les traductions durent occuper une grande, môme une trop grande place dans la poésie du seizième siècle. L'originalité, l'invention, en souffrirent beaucoup. Content de rendre les pensées d'autrui, on négligea de chercher des pensées nou- \ velles. Thomas Sibilet se plaignait, dans son Art poétique, que la version ou traduction était, de son temps, «le poème le plus fréquent et le mieux reçu des estimés poètes et des doctes lecteurs, » et qu'au lieu de produire de son fonds, « chacun des poètesfaméssavans aimoit mieux, en traduisant, suivre la trace approuvée de tant de sages et bons esprits, etc. » Il

4 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

voyait là une des causes de la « défaillance d'œuvres grands et héroïques » qui signalait son époque. Indiquons seulemeat les principales de ces traduclions.

Al'exemple d'Albin des Avenelles qui, au quinzième siècle, avait traduit Ovide en vers français, et d'Octavien de Saint-Gelais qui avait traduit YOdijssée et VÊnéide, et vingt et nneÉpîtres de l'auteur des Métamorphoses, Hugues Salel et AmadisJAMYN rimèrent riZ/ar^^c ; Jacques Pelletier et François Habert les poésies d'Horace; André Delavigne retraduisit les Épitres d'Ovide, et Salomon Certon les poèmes d'Homère. Le plus élégant des comiques latins, Térence, fut aussi traduit plusieurs fois.

Les poètes du seizième siècle ne s'appliquèrent pas moins dans leurs œuvres propres que dans leurs traductions à reproduire les anciens; malheureusement, ce fut avec servilité. Ces humanistes, moins préoccupés du fond de la poésie que de ses formes, modelèrent toute la littérature sur celle des Latins. Ils eurent au moins le mérite d'établir le cadre dans lequel la poésie du dix-septième siècle se développa. C'est une maxime très autorisée depuis la Renaissance, qu'on ne peut rien enlever aux anciens qui ne soit pris de bonne guerre. Les écrivains de l'époque de Louis XIII et de Louis XIV, en s'emparant du bien d'autrui, surent y ajouter beaucoup du leur. Au seizième siècle, la part d'originalité est trop faible.

L'Italie contribua, comme l'antiquité païenne, à détourner la poésie française de son vrai génie et de ses voies traditionnelles.

Déjà sous Louis XII l'ardeur était grande « à étudier les bons compositeurs italiques, » suivant l'expression de .Meschinot ; mais le règne de l'italianisme commença véritablement sous François 1" qui, élève de Quinziano Stoa, avait reçu une éducation tout italienne, et il s'établit sous Charles IX et sous Henri III. Alors l'italien envahit et dénature le français qui devient un jargon mi-parti de français et d'italien. C'est encore sous l'influence italienne que la langue contracta toutes sortes de mignardises tout à fait opposées à son génie ; tel est

APERÇU DE L\ POESIE FPiA.NÇAISE. 5

en particulier l'abus excessif de ces diminutifs que nous avons malheureusement perdus pour toujours. La poésie des plus charmants auteurs de ce temps, celle de Gilles Durant, par exemple, en devient quelquefois ridicule ^

Le littérateur et l'artiste, comme le guerrier, le politique et le courtisan, empruntent leurs expressions et leurs idées à l'Italie tombée depuis longtemps déjà dans une vraie décadence.

Dans l'Italie presque entièrement paganisée, l'auteur que nos poètes imitèrent le plus, mais en l'amoiiidrissant et en le gâtant, ce fut Pétrarque, Pétrarque dont ils ne comprirent pas le platonisme idéaliste, et dont ils ne rendirent que la galanterie affectée, maniérée, fastidieuse. Les dd Bellay, les Ronsard, les Desportes et tous les imitateurs sont encore plus monotones et plus froids que l'auteur des Sonetti et des Carizoni, parce qu'ils n'ont rien de l'inspiration supérieure qui l'anime souvent. La ga;lanterie est la note dominante de la poésie du seizième siècle. La frivolité et l'emphase vaine sont le ton presque général. La plupart mettent tout leur soin à tourner des riens pompeux et à raffiner les raffinements des poètes qu'ils imitent. Tous ces infatigables fabricants de rimes ne sont poètes que de cervelle. A peine, dans la quantité, trouve-t-on un fort petit nombre d'hommes inspirés à Ja fois rêveurs et créateurs. Du Bellay, Desportes, môme Marot, ont, par accès, des élans de sensibilité et une rêverie douce que ne connaîtra guère la littérature du dix-septième siècle. Quelques poètes, restés vrais, savent fondre avec simplicité et naturel l'imagination et le sentiment. Au milieu de cette profusion de .froides rimailleries, on rencontre çà et là quelques vers d'une inspiration simple, fraîche et tendre, comme cet aimable chant que Charles

* Voici un des plus singuliers exemples de cet abus des diminutifs. Cliristophe de Gamon, dans son Jardinet de poésie, apostrophe ainsi l'aiguille d'une dame :

« Espingle au petit bequillon, ICspinglette au ferme aiguillon, Espinglelette reluisante, Espingletelette attachante. »

Fontaine composa à l'occasion de la naissance de son premier fils :

« Jan, petit Jan, viens voir ce tant beau monde,

Ce ciel d'azur, ces estoiles luisantes,

Ce soleil d'or, cette grant terre ronde.

Cette ample mer, ces rivières bruyantes, etc. »

En général, la poésie descriptive du seizii^me siècle, et même du commencement du dix-septième, relève de Remy Belleau, l'auteur souvent naturel et délicat des Bergeries ^ mais aussi l'auteur d'une traduction musquée d'Anacréon. Ronsard l'a proclamé le Peintre de la nature. Il mérite cet éloge par quelques traits de ses poésies. Le sentiment du pittoresque et le soupçon de l'idéal se trouvent, par exemple, dans une description de la nuit qui commence par ces mots:

« Il faisoit tard, et jà. la nuit muette Alloit couvrant sous son aile brunette D'un voile obscur la pointe des rochers ; »

et dans cette description du printemps :

« Voici l'aronde passagère Qui, de son aile printanière.

Chassant les glaces de l'hyver, Rend serein et l'air et la mer, etc. »

Voilà qui n'est pas italien, mais bien français.

Ce n'est pas sans raison qu'Henri Estienne déplorait cette invasion italienne qui devait atteindre la politique, la morale, la nationalité, comme le langage. Heureusement que les vieilles habitudes de nos mœurs bourgeoises luttaient contre cette civilisation empruntée à une nation déchue.

A côté de beaucoup de dommages, il nous vint bien aussi quelques avantages de celle Italie trop dégénérée.

Nous dûmes à l'influence italienne l'introduction ou le développement de plusieurs genres. Ainsi, ce fut grâce à l'Italie que le goût de la poésie bucolique succéda à celui des romans chevaleresques. Clément Marot, Marguerite de Na-

varre, marchant les premiers sur les traces des auteurs de VArcadie, de ÏAminte et du Pastor ficlo, composèrent des églogues et des bergeries. Ronsaiîd, Baif, Tahureau, s'exercèrent dans le môme genre avec des succès divers. Puntus deTyard et Remy Bellead, dans leurs pastorales mêlées de vers et de prose, imitèrent Sannazar.

D'autres poètes imitèrent la satire badine de Berni, de Coccaïe, de Burchiello.

L'Italie donna encore à la France l'exemple de composer des pièces de théâtre régulières. Lazare de Baif, Thomas SiBiLET, JoDEi.LE, Garnier pour la tragédie, Jean et Jacques de LA Taille, P. de Mesmes, François d'Amboise pour la comédie, imitent le genre classique nouvellement restauré par les Italiens, et transportent môme en français quelques-unes de leurs compositions.

Le sonnet fut aussi rapporté d'Italie en France par du Bellay. Nous disons rapporté, et non pas apporté; car cette forme de poésie paraît bien être d'origine provençale : le troubadour Guiraut Borneilh, mort en 1278, nous a laissé plusieurs sonnets; mais, depuis plusieurs siècles, ce genre était complètement oublié en France. Mellin de Saint-Gelais paraît en avoir été le premier introducteur chez nous. En Ibi9, Joachim du Bellay publia, avec un étonnant succès, cinquante sonnets à la louange d'Olive, poétique idole. Dès lors, ce fut le genre à la mode, malgré les protestations de quelques partisans des anciens genres gaulois, comme Scévole de Sainte-Marthe. Ronsard, encore très jeune, consacra lui-même le sonnet en l'employant à chanter sa Cassandre. A l'exemple de ces maîtres, Pontqs de Tyard, Etienne Pasquier, Louis le Caron, Guillaume des Autelz, Etienne de la Boétie, Olivier de Magny, Tahureau, Jodelle, Amadis Jamin, Jean de la Peuuze, Claude Binet, Nicolas Rapin, Claude de Pontoux, Jacques Grévin, Pierre le Loyer, Pas- SERAT,et cent autres poètes inférieurs accablèrent le public de fades sonnets, qui étaient souvent mis en musique. Pour déguiser la misère du fond, on imagina de varier la forme, elles diverses espèces de sonnets fleurirent à l'infini. Il y eut

8 POETES DU XVr SIECLE.

des sonnets boiteux, acrostiches, bouts rimes, retournés, losanges, serpentins, croix de Saint-André, etc., nus, vêtus, commentés, rapportés, etc., etc. Triste fécondité, efforts malheureux qui n'accusent que trop la pauvreté poétique d'une époque.

Après l'influence italienne vint l'influence espagnole. A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, hommes d'Église, d'épée, de robe, de finance, bourgeois, poètes, artistes, tout le monde espagnolise. Mais c'est surtout en parlant de la poésie du dix-septième siècle que nous devrons signaler cette nouvelle révolution dans la langue, dans les lettres et dans les mœurs.

Les écrivains du seizième siècle étaient donc trop fiers du progrès qu'ils avaient fait accomplir àla langue. Néanmoins il se fit un grand travail. La plupart des licences de nos vieux trouvères furent proscrites ; la fusion des divers dialectes, picard, normand, bourguignon, etc., s'opéra et la poésie eut à son service une langue uniforme, assez régulière, et plus noble, plus élevée que l'ancienne.

Mais c'est surtout la versification qui gagna au seizième siècle, à travers toutes les bizarreries qu'elle affecta par moments. Sous François P'', le mécanisme de la versification n'était pas encore formé ; les règles pour le mélange des rimes étaient négligées ; l'entrelacement des rimes masculines et des féminines n'était que très rarement observé, et ce fut une nouveauté qui surprit fort, de voir un peu plus tard Guy Morin, dans un poème de plus de mille vers, la traduction du Traité de la préparation à la mort, d'Erasme, alterner régulièrement les rimes masculines et les féminines. La pratique de l'élision était ignorée, les poètes les plus soigneux de l'harmonie se permettaient l'hiatus, et ne craignaient pas de faire tomber le repos sur l'e muet, comme sur l'e ouvert. Tantôt l'e muet était compté pour rien, môme devant une consonne, tantôt il formait une syllabe, même devant une voyelle, La manie des pièces bizarres, en rimes aussi difficiles que

vides de sens, dites fraternisées, rétrogrades, enchaînées, serrées, couronnées, équivoquées, bottelées,emperiéres; celte manie qui avait tant régné sous Charles VllI et Louis XII, continua, sous François I", à dominer les esprits, et atteignit Clément Marot lui-môme. Tout le mérite de ces rimailleries puériles consistait généralement dans une ordonnance bizarre com- Lin^pour le plaisir des yeux. On se mettait l'esprit à la torture pour faire des figures variées par l'arrangement des vers de toute espèce. Les uns formaient des croix et des triangles, les autres des râteaux et des fourches. D'autres, tels que le burlesque et licencieux Tabouret, s-elforçaient de maintenir dans la poésie comme dans la prose les allitérations, les logogriphes elles calembours, et, malgré cette folie, parvenaient à se faire un nom retentissant.

Cependant la versification française se dénouait, les principales lois de la cadence étaient trouvées, et, en soumettant le rhythme à des règles sévères, on savait garder la liberté de rompre la mesure que le dix-septième siècle proscrira et qui ne rentrera dans notre poésie qu'avec André Chénier.

Cette œuvre faite, quelques esprits affolés de ^l'antiquité grecque et de l'antiquité romaine s'ingénièrent à introduire dans notre poésie la prosodie des Grecs et des Romains. Dès avant le seizième siècle, à ce qu'il paraît, on avait essayé d'imposer à notre versification les. pieds des Grecs et des Latins. Agrippa d'Aubigné déclare avoir vu l'Iliade et l'Odyssée traduites en vers hexamètres par un nommé Modsset, et imprimées *. Ce qui est certain, c'est que ces essais se produisirent nombreux et variés à l'époque de la Pléiade. Jodelle composa, en 1553, un distique en vers mesurés. En 1555, Denisot, sous l'anagramme de comte d'Alsinoys, fit des vers hendécasyllabes à la louange d'un poème d'Élienne Pasquier. L'année suivante, Pasquier essaya à son tour de faire une élégie de vingt-huit vers mesurés par longues et par brèves. Il y avait été excité par Ramus. Plus tard, ce savant professeur, dans sa grammaire publiée en 1562, dit hautement

* Petites Œuvres meslées du sieur (Théodore Agrippa) d'Aubigné. Genève, 1630.

10 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

qu'il fallait souhaiter que nous eussions des poètes qui mesurassent leurs syllabes à la manière des anciens, et dans la réimpression de cette grammaire, faite dix ans après, il se récria avec un vif enthousiasme sur l'apparition récente de deux pièces de vers français à l'antique, l'une en vers élégiaques, l'autre en vers saphiques. Il se fit de même des pièces en vers dactyliques, en vers sponda'iques, en vers alca'iques, etc.

Ces tentatives devaient demeurer sans résultat. La versification française, fondée sur le nombre des syllabes, et non sur la quantité, est rhythmique et non métrique; l'on ne peut introduire dans la langue française la versification métrique des Grecs et des Latins, parce que la quantité n'y est pas assez étendue, ni assez sensible, distincte et fixe dans tous les mots, pour que l'on puisse former des pieds et des mesures, et aussi parce qu'il y a une grande différence entre la quantité et l'accent, et que notre langue n'ayant, à proprement dire, pas d'accent, elle ne peut avoir de versification métrique; enfin, comme nous n'avons point de langue poétique à part, pour peu qu'on néglige la versification, notre vers ne se distinguera plus de la prose.

Quelques-uns de ces poèmes métriques réussirent à l'époque, au moins comme œuvres musicales. Selon le témoignage d'Agrippa d'Aubigné, Claudin le jeune ayant mis un psaume sapliiquc en lumière, dix ou douze musiciens assurèrent que les mouvements de ces vers étaient bien plus puissants que des rimes simples ; parce que tels vers, de peu de grâce aies lire et à les prononcer, en avaient beaucoup à être chantés. Le public ne sentit pas ainsi.

La cadence qui résulte des brèves et des longues frappant médiocrement les oreilles françaises dans notre poésie, Marc Claude de Iîutet, dans des poésies publiées en 1561, tenta de réunir la quantité et la mesure.

Cet essai de vers mesurés et rimes tout ensemble avorta, mais il fut l'occasion d'un établissement littéraire dont le souvenir aurait mérité d'être mieux conserve. Sur la fin de l'aimée iiJTO, et par les soins du poète Jean-Antoine de B.v'if

APERÇU DE LA POÉSIE FRANÇAISE. il

et du musicien Joachim Thibault de Cocrville, une Académie fut instituée, « pour travailler à l'avancement du langage françois, et à remettre sus tant la façon de la poésie, que la mesure et règlement de la musique anciennement usitée par les Grecs et Romains. » Afin que celte Académie « fût suivie et honorée des plus grands, » Charles IX accepta d'en ôtre nommé le inotecUur et premier auditeur; et Henri III lui continua cette royale protection. Mais les guerres civiles et la mort de Baïf, arrivée en 1591, amenèrent la ruine de cette intéressante société où était déji comme en germe l'institution de Richelieu.

Quelques poètes, Passerat, Desportes, Rapin, Scévole de Sainte-Marthe, continuèrent bien à faire des vers mesurés, mais ils ne purent faire prendre cette mode, contraire, nous l'avons déjà dit, au génie de notre langue dont la prosodie n'est pas assez marquée pour que nos vers se puissent scander harmonieusement.

Pour se faire une idée exacte de la manière dont était comprise et pratiquée la poésie dans la première partie du seizième siècle, il est indispensable de lire quelques travaux théoriques composés à cette époque. Le premier est le Grant etvray Art de pleine rhétorique, utiUe, profitable et nécessaire à toutes gens qui désirent à bien élégamment parler et escrire. Compillé et compose par très expert, scientifique et vrai orateur, maistre Pierre Fabri, en son vivant curé de Meray, et natif de Rouen. Par lequel ung chascun, en le lysant, pourra facilement et aorneement composer, et faire toutes descriptions, tant en prose comme en rithme. Cest assavoir, en prose : comme oraisons, lettres missives, epistres, sermons, recitz, collations et requcstes, à toutes gens et de tous estatz. Item en rithme : chantz royaulx, ballades, rondeaux, virelays, chansons, et généralement de toutes sortes , tailles et manières de composition.

L'auteur de ce traité curieux, publié à Paris pour la première fois en 1321, et réimprimé en io39, et de nombreuses fois ensuite, commence par poser très explicitement les règles de la rhétorique, et spécialement la manière de composer les lettres suivant les différentes personnes à qui elles

12 POÈTES DU XVf SIÈCLE.

sont adressées ; mais il consacre un second livre à indiquer comment « ung chascun pourra facilement et aorneement composer et faire toutes descriptions en rithme, comme chants royaux, ballades, rondeaulx, virelays, chansons, n II puise dans les auteurs les plus célèbres de son temps et du siècle précédent, dans Alain Chartier, dans l'auteur du Jardin de plaisance, etc., des exemples de chaque sorte de rhythme et de composition. Copiste souvent servile de ses prédécesseurs, il n'a pas une idée fort élevée de l'art. Pour lui, la poésie n'est que la rime appliquée aux compositions faites selon les règles de la rhétorique. Pierre Fabri, ou plutôt le Febvre, quoique nourri de la lecture des anciens, surtout de Cicéron, fait souvent preuve du plus mauvais goût, et sa diction est des plus bizarres. Il faut néanmoins le féliciter d'avoir eu assez de bon sens pour désapprouver l'usage, alors assez commun, d'associer des mots qui appartiennent à des idiomes différents et d'entremêler le latin et le français.

Non content de donner des préceptes de poésie, Fabri voulut compter lui-même au rang des poètes. Il a laissé les Epitaphes du roy Loys et un Traité touchant le temps de maintenant, où sûjit introduits parlant ensemble onze daines, à sçavoir : Naples, Ve7iise, Rome, Florence, Gemmes, Mylan, France, Espagne, Angleterre, Flandres, Autriche, et l'acteur.

Onze ans après Fabri, Sibilet publia une poétique d'une portée bien supérieure et attestant un grand progrès dans la poésie. Ce contemporain des poètes célèbres de François I«r, admirateur et disciple plus intelligent des anciens et plus capable de penser par lui-même, remonte jusqu'à l'essence de la poésie dont il fait connaître les éléments. Il lui donne une origine commune avec la vertu, c'est-à-dire « en ce profond abîme céleste où est la Divinité. » 11 examine en grammairien rigoureuxla mesure propre aux vers français de chaque espèce, et traite en disciple d Horace de chaque partie du poème en particulier, joignant aux vieux genres gaulois plusieurs genres nouveaux. Il parle du rondeau, dulay, de la ballade, du chant royal, de l'épigrammc, du dialogue, de la farce, de l'étrenne, de l'épitaphe, de la complainte, du blason,

APERÇU DE Lk POÉSIE FRANÇAISE. 13

de la satire en forme de coq-à-l'âne, de l'élégie, de l'épître, de l'églogue. Son ouvrage est intitulé : Art poétique françoys pour Vinstruction des jeunes studieux et encore peu avancez en la poésie françoyse.

Sibilet, avocat à Paris, ne mourut qu'en 1489. Il fut le maître en poésie d'Etienne Pasquier.

La grande gloire du seizième siècle, du côté de la poésie, fut d'avoir préparé le dix-septième. Et les principaux ouvriers de cette préparation, ce furent les poètes qui se réunirent et se groupèrent en une association qu'ils appelèrent fastueusementla Pléiade. C'était le nom que les Grecs avaient donné d'abord à une constellation formée des sept filles d'Atlas dont le génie fut célèbre, et qu'ils attribuèrent ensuite à sept poètes illustres du temps de Ptolémée-Philadelphe : Théocrite, Aratus, ISicandre, Apollonius, Philiscus le jeune, Homère et Lycophron. Les sept constellations de la Pléiade française furent Daurat, Ronsard, du Bellay, Remy Belleau, Jean-Antoine de Baïf, Pontusde Tyard et Jodelle. Ces artistes savants dotent la palette de notre poésie de nouvelles couleurs, créent la poésie de l'expression; ils inventent le mécanisme du vers, la coupe des phrases et des strophes, la diversité des mesures, le croisement des rimes; ils activent aussi,ensetenantdansune mesure raisonnable, la réforme orthographique dont s'occupaient vivement, à cette époque, Meygret, Ramus, Peletierdd Mans*. Grâce à cette école justement applaudie par tous les hommes dont le sens et l'esprit étaient le plus remarquables, par tous ceux qui détestaientla trivialité, la langue acquit une netteté analytique, une régularité de formes, une abondance d'images, une flexibilité détours qu'elle n'avait jamais connues, et la pensée, élargissant ses horizons, aspira fièrement à des hauteurs où elle n'avait pas monté depuis la chute des lettres latines et grecques.

1 Ronsard recommandait d'éviter, autant que possible, toute orthographe superflue, de mettre écrire au lieu à'escrire, cieus au lieu de cieulx, d'ajouter un s à l'imparfait et au conditionnel, quand le mot suivant commençait par une voyelle. Il voulait qu'on se contentât de tels changements de détail « en attendant meilleure réformation. »

14 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Le tort de ces doctes artistes fut de vouloir tout créer sans tenir compte du passé, de se faire trop Grecs et trop Latins, de vouloir trop violemment greffer la littérature antique sur la littérature française. Pour féconder et pour refaire la langue, ils ne virent qu'un moyen, se pénétrer intimement de la substance des auteurs anciens, se transformer en eux, comme ils disaient, pour reproduire sous la forme française leurs pensées, leurs mots même et tous les procédés de l'art : « Notre poésie françoise, disait la Boëtie \ fut, non pas accoustrée, mais, comme il semble, faite toute à neuf. »

Malgré les réclamations et les indignations de Clément Marot, de Mellin de Saint-Gelais, de Charles Fontaine, d'Étienne Dolet et des autres adversaires des « escorcheurs de latin », la Pléiade poursuivit triomphalement son œuvre. Bien que l'indépendance d'esprit, l'élévation morale, le sentiment populaire, manquent généralement à celte littérature, le progrès simultané de l'idiome et du génie éclata de toutes parts, et le dix-septième siècle n'eut plus qu'à éclore.

En suivant d'œuvre en œuvre les diverses publications des chefs de la Pléiade, on y constate la marche continuellement ascendante de la poésie française au seizième siècle, surtout dans l'élégie, dans l'ode épicurienne, dans la chanson, dans certaines descriptions de la nature, où il fut déployé beaucoup de verve lyrique, de souplesse de rhythme, de fraîcheur de sentiment. Malheureusement les disciples déchus de l'école raffinée de la Renaissance gâtèrent le travail des maîtres. Du Bellay s'indignait des hardiesses malheureuses et de la faiblesse pitoyable des vulgaires successeurs des poètes de la Pléiade, et Montaigne * pouvait dire :

« Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné crédit à nostre poésie françoise, je ne veois si petit apprenti qui n'enflo des mots, qui ne renge les cadences à peu prez comme eulx : Plus sonat quam valet^!»

1 La Servitude volontaire. — - Ess., I, 25. — » Sénèque, Epist., IV.

Ce reflet sans foi'ce, cet extrême crépuscule du seizième siècle se prolongea pendant plusieurs années, jusqu'à ce que l'aurore de la grande ère se levât.

Les poètes en tous genres abondèrent au seizième siècle, parce qu'ils se virent favorisés par les divers souverains qui se succédèrent dans cette période de cent ans.

Louis XII, à qui le surnom de Père du peuple fut déféré, au nom des états généraux, par l'orateur du tiers état, était aussi le père et le patron des lettres, à l'étranger comme en France : il donna des pensions àSannazar, à Jérôme Alexandre, à Lascaris, et attira en France, par ses bienfaits, les plus célèbres jurisconsultes de l'Italie qui avaient abandonné l'université de Pavie. Nul ne laissa plus de liberté aux écrivains : quelques-uns en usèrent très largement ; les poètes de la fin du quinzième siècle, Octavien de Saint-Gelais, Meschinot, Pierre Gbingore, Éloi d'AiiERNAL, Jehan du Pon- TALAis, Simon Bodrgoixc, etc., se font volontiers les censeurs des seigneurs, des princes, des rois ; ils les moralisent et les prêchent avec une liberté et une audace qui montrent bien que le droit de parler et de critiquer ne date pas d'hier chez nous.

François I", lorsqu'il n'était encore que duc d'Angoulême, faisait augurer que, s'il succédait un jour à la couronne, il ferait briller d'un éclat suprême la gloire des lettres. Il créa en France le patronage littéraire tel qu'il l'avait vu, dans les cours italiennes, exercé à Mantoue par les Gonzagues, à Rimini par les Malatesta, à Urbin par les Montefeltro, à Florence par les Médicis, et constamment il s'efforça d'enlever à Léon X et à Charles-Quint les talents étrangers.

Charles IX, poète lui-même, comme François P"^, était toujours entouré de poètes.

Henri III aimait la poésie comme il aimait le plaisir ; il était épris du beau langage comme des toilettes élégantes ; les questions même de grammaire le préoccupaient souvent au détriment des affaires du pays ; ce que lui reprochait Pasquier, en disant :

« Grammaticam exercet medid rex noster in auld. »

16 POÈTES DU XVl" SIÈCLE.

Le roi qui aimait ses peuples comme si c'étaient ses enfants 1, Henri IV, avait une particulière affection pour ceux qui cultivaient les lettres ; il aimait à s'entourer d'eux, et se tenait soigneusement au courant de leurs productions. Luimôme était le « mieux disant prince de son temps ' ».

Est-il étonnant que, sous tous ces rois lettrés et amis des belles études, la poésie ait fleuri et prospéré ? Suivant les expressions de Pasquier, parlant de l'époque de la Pléiade, « vous eussiez dit que ce temps-là estoit du tout consacré aux Muses ^. » Mais il y eut bien plus de versificateurs, de rimeurs, et môme de rimailleurs, que de poètes. Le plus véritablement poète de tous est peut-être Ronsard, le « Pétrarque Vendômois », le « divin Vendômois », comme l'appelait Olivier de Magny *, Ronsard, dont la renommée fut si grande tant qu'il vécut, que Rabelais seul se permit d'en rire.

Il y eut quelques autres vrais poètes, dans l'ancienne école comme dans la nouvelle ; puis un certain nombre de poètes de quelque marque ; enfin, une foule de poètes inférieurs, dont plusieurs ne sont pas dénués de tout mérite, mais dont la plupart n'ofTrent que des platitudes ou des bouffissures ridicules, des vers nauséabonds, écœurants de fadeur, où il serait bien difficile de trouver à glaner quelques citations.

LE MAIRE DE BELGES

(1473-1524 ou 1548)

Élevé par Jean Molinet, son parent, poussé à la culture des lettres par Guillaume Crétin, Jean le Maire de Belges 5 fait transition entre

» Lett. miss. (le Henri JV, h M. de Rosny, 20 nov. IGOl, t. VI.p. 333.

— * Mercure français. — ■^ Recherc/i., Vil, 6. — * Dans ses Gayctés.

— ^W est surnommé de Belges, parce (ju'il naquit à Bavai, petite Tille du Hainaut, que l'on prétend avoir été la capitale do l'ancienne province belgique.

LE MAIRE DE BELGES. 17

le quinzième et le seizième siècle dont il fut l'un des oracles. Les contemporains, étonnes de runiversalité de connaissances qui apparaît, mais d'une manière bien lourde, dans son principal ouvrage, les Illustrations des Gaules, le proclamèrent père de la littérature renouvelée. Ils n'exaltèrent pas moins son génie poétique. Marot n'en parle qu'avec enthousiasme ; il met sur la môme ligne te Maire le Belgeois et Homère le Grégeois. Ronsard se forma sur lui. Du Bellay disait « qu'il avoit le premier illustré les Gaules et la langue françoise, luy donnant beaucoup de mots et de manières poétiques qui ont bien servi raesme aux plus excellents auteurs de son siècle. » Pasquier comble d'éloges cet écrivain, « le premier qui à bonnes enseignes donna vogue à nostre poésie i. ■

Le mérite de Jean le Maire est indiqué par tous ces témoignages. Il fut le premier réformateur de notre versification au seizième siècle, comme il fut l'auteur des premières tentatives grammaticales ,/ pour régulariser le langage : c'est une des autorités que nos anciens grammairiens citent le plus souvent. Il donna à Marot d'utiles leçons pour l'exactitude des vers. Il lui apprit à se corriger des coupes féminines, c'est-à-dire des fautes contre l'élision, comme dans ces vers de la Première Églogue des Bucoliques virgilianes :

« Accompagnées d'agneaux et brebiettes... 0 Melibee,ye vis ce jeune enfant...

0 Melibee, plante arbres à la ligne. »

Cette faute était constamment commise par les poètes antérieurs à Marot. Celui-ci n'y retomba plus, après cette première pièce, « translatée en grande jeunesse. » Jean le Maire apprit aussi h Marot et aux autres poètes à éviter de placer l'e muet devant une consonne, au repos de l'hémistiche, comme dans ce vers :

« Blanche, tendre, fiolie et accointée. »

Cet écrivain, si souvent lourd et dur dans sa prose, avait à un haut degré, quand il versifiait, le sentiment de l'harmonie. Il coupe très gracieusement son vers; il a un soin curieux des mots jolis et énergiques, et, ce qui vaut mieux encore, quelle que soit sa réputation de pédantisme, il a de l'âme et de la délicatesse.

Le principal titre d'honneur de Jean le Maire est dans l'influence heureuse qu'il exerça au commencement du seizième siècle. Quant à son bagage poétique, il n'a pas en lui-même un très grand prix.

En 150.3, h l'âge de trente ans, il donna le premier de ses poèmes, un panégyrique du prince de Bourbon, Pierre II, le Temple d'honneurs et de vertus, adressé à sa veuve, Anne de France, dame de Beaujeu. Prudence, Justice, Espérance, et autres personnages fictifs, avec cinq bergers et deux bergères, y expriment pompeusement

< Recherches, VII, 1.

18 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

des regrets allégoriques assez peu touchants. Ce qu'il y a de plus saillant dans cette pièce, c'est l'abus des figures mythologiques et l'imitation ennuyeuse du genre classique qui commençait à devenir à la modo.

La môme année, le Maire composa la Plainte du Désiré, au sujet de la mort de Louis de Luxembourg, prince d'Altemore et comte de Ligny. Le poète y fait célébrer les grandes qualités du prince par la Rhétorique et la Peinture. La Rhétorique, suivant le langage du temps, désigne la poésie. La Plainte du Désiré n'est qu'une pièce emphatiquement rhétoricienne. Autant en dirons-nous des Regrets de la Dame infortunée sur le trespas de son très cfner frère unicque, composés à l'occasion de la mort de Philippe V^, roi d'Espagne, arrivée en 1506, pour sa sœur Marguerite d'Autriche, que le poète désigne sous le nom de la Qame infortunée.

Il y a plus d'originalité dans les deux Epistres de VAmant verd, adressées, en 1510, à Marguerite, fille de l'empereur Maximilien, gouvernante des Pays-Bas, dont le Maire était sccréiaire. L'Amant verd n'est rien autre qu'un perroquet vert, espèce alors fort rare en France. Ce merveilleux perroquet avait été donné par l'archiduc Sigismond d'Autriche à Marie de Bourgogne. Marguerite, qui en hérita, le garda et l'aima en mémoire de sa mère. Le perroquet mourut de vieillesse, et Jean le Maire, supposant qu'il avait succombé au chagrin, pendant que la princesse était partie pour l'Allemagne, se rendit l'interprète du perroquet, ou de l'amant verd, ainsi que l'appelait sa maîtresse, auprès de Marguerite absente. Le poète fait parler V amant et sa dame, qui lui réplique en deux épîtres, avec tout le feu d'un amour passionné.

On a encore de le Maire une pièce en vingt-quatre couplets adressée à Dieu, par la France et la Bretagne, au sujet d'une maladie de l'épouse de Louis XII, et un recueil de poésies, sous le titre de Couronne margaritiqne, à la louange de Marguerite d'Autriche.

Suivant Pasquier, les meilleurs écrivains du seizième siècle lui ont fait de nombreux emprunts. « Il est certain, ajoute l'auteur des Recherches, que les plus riclies traits de cette belle hymne que notre Ronsard fit sur la mort de la reine de Navarre sont tirés de lui au jugement que Paris donna aux trois déesses. » Lui, il eut le tort de trop se souvenir do ses maîtres, les poètes savants, et de persévérer jusqu'à la fin dans des imitations vieillies et fades, au lieu de tenter généreusement d'ouvrir des voies nouvelles et fécondes à la poésie française.

L'extrait suivant suffira pour donner une idée du style et de la manière de ce fameux suivant de Dame Rhétorique.

LE MAIRE DE BELGES

Extrait de la Plaincte du Désiré '.

Quant le temps voy si pesant et umbreux, Ou prendray je le principe du compte Pour explaner ^ en sorte belle et prompte Du Désiré les faitz nobles et preux, L'honneur, le bruit, les louenges d'ung conte ^ Dont le recort '*■ maint autre cas surmonte. Se je m'y prens, je crains reprise et honte, Car a présent mes motz sont trop scabreux.

Et quant j'auroye or la langue diserte

Pour corespondre a la propre desserte ^

De son mérite et de ses grans vertus,

Ou pourplourer une si griefve perte,

Si n'en seroit sa gloire plus apperte ®,

Car hault louer conduyt par art '' experte *

N'acroist les faitz de triumpbe avestuz ^.

Invocqueray je a mon secours les Muses,

Nymphes et ventz et les eaues recluses

Pour croistre pleurs et grans regretz poinctuz?

Ja n'est besoing de forger telles ruses,

Car les douleurs dedens noz cueurs abstruses ^^

Sont en tous lieux si amples et diffuses

Que tout cela n'y vauldroit deux festuz.

Que feray doncq en ces dures batailles?

' Édition gothique, Lyon, lô09, F U. — 2 Expliquer, exposer, éclaircir, développer, interpréter. Il se disait encore à la fin du seizième siècle, a II explane quasi toute la sainte escripture. j> (C. DE Seyssel, Hist. eccL, VI, 8.) — 3 Comte. — * Action de rappeler, de raconter. — ^ Ce dont on est digne, ce qu'on mérite, de deservire. — ^ Évidente. — ' Art était féminin. — 8 Habile. — * Revêtus. — 10 Renfermées.

Formeray je layz de diverses tailles,

Chanlz d'elegie ou queruleux ^ respons?

Tout me duyroit ^ et les grains et les pailles

Pour déplorer ces tristes funérailles,

Et pour blasmer la mort et ses tenailles,

Qui scet livrer de si terribles bontz ^.

Mais je n'ay plus ung Virgille qui plaigne

Son Mecenas, ne Catulle qui daigne

Gémir la mort des petits passerons ^.

Maistre Alain ^ dort, dont de dueil mon cueur saigne,

Qui pour Millet ^ sa plume en tristeur ^ baigne;

Grebant^ qui pleure ung bon roy l'acompaigne,

Si ne sçay plus désormais que ferons.

Encoire est bors de ce mondain fabricque ' Ung mien privé, Robertet ^'^ magniflcque, Qui mon feu George en grant pleur bonnoura, Et Saint Gelais coulourant maint canticque, Pleurant son roy plus cler que nul anticque, Les a suivy. Si croy que rbetoricque Finablement avec eulx se mourra.

Ung bien y a que encor me reste et dure Mon Molinet i^ moulant fleurs et verdure, Dont le bault bruit jamais ne périra, Et ung Crétin tout plain de flouriture, 12 Que je conserve en vigbeur et nature; Et toy Dauton *^, car la tienne escripture Et ta cronicque a tousjours flourira.

1 Plaintifs, de queridus. — - Conviendrait. — 3 Assauts. — *Passereaux. — •> Alain Cliarlier. — sjacques Millet, auteur du roman de la Destruction de Troycs, 1544-5. — "^ Tristesse. — * .\uteur du mystère des Actes des Apôtres. — » Pris dans le sens du latin fabrica, qui signifiait toute espèce de travail d'art, deconstruction, etc. — '<* Secrétaire d'État, fut mêlé aux nombreuses négociations des règnes de François II et de Henri II. — <' Historien, chroniqueur et poète. — 1* Fleurs. — '^ Jehan d'Auton ou d'Authon, ciironiqueur et poète, historiographe de Louis XII.

Si ay je encor quelque autre amy en règne, Qui mon beau clos cultive a plaine resne, Et bien y scet maint plantaige i rengier; C'est ung second Robertet qui ahenne ^ Tousjours dedens, et jamais ne s'y tenne ^, Mais si très bien y touche et y assenne * Que c'est l'onneur de mon riche vergier. Doncq se tous ceulx en leur gloire sommaire Vivans du let ^ des Muses et grammaire Daignent icy leur chief d'euvre forger, Et desployer les biens de leur aumaire ^ Pour secourir leur humble Jehan le Maire, En lamentant ung si piteux affaire, Je les supply ne vouloir prolongier ''.

(né vers 1470, mortaprès 1536)

Cet auteur, longtemps oublié, est un des derniers représentants du i/ génie littéraire du moyen âge. Poète éminemment original, de la gaieté la plus épanouie au sein de la plus étroite misère, c'est à lui qu'on rapporte la création du joyeux type de Roger Bontemps. Mais il ne rit pas toujours. Le gai prince des Enfants sans-souci, ce précurseur de notre bohème, n'est que trop souvent le Povre infortuné tourmenté par le froid et par la faim, et luttant, délaissé de tout le monde, contre « faulte d'argent et plate bource ».

L'extrémité de la misère lui a inspiré sa plus belle pièce, la Complaincte de L'Infortuné et de regretz importuné. Comme l'ajustement remarqué l'éditeur de ses œuvres, ce morceau est un modèle de l'éloquence de ce temps, et les cinquante premiers vers sont écrits

' Plante, plantation. — - Laboure. Ahaner se dit encore dans le langage populairi! et rustique. — 3 Se fatigue. — * Y vise. — ^ Lait. — 6 Coffre, armoire. — ^ Différer.

22 POÈTES DU XVl'^ SIÈCLE.

avec une grandeur et une simplicité de style qu'on trouve bien rarement réunies à cette époque. D'ailleurs, le franc Parisien Roger a toujours un style naturel, net, facile et leste.

Complaincte de l'Infortuné -.

Considérant le cours de vie humaine,

Mon simple estât, train tel quel, et domaine

Qu'il n'est besoing le mettre en inventaire,

N'enregistrer, mais trop ^ mieulx de le taire,

Certain je suis que des biens terriens

Après la mort n'emporte en terre riens

Le riche et plain, soit il gras ou mesgret ^

Fors '* ung linceul. Posé qu'il soit esgret ^

Passer le pas, où le grant, le petit.

Comme je croy, n'y prend nul appétit,

Ce neantmoins, sans avoir ordonné ^,

Du Créateur a esté ordonné

Qu'il nous convient '^ tous mourir sans appel

Et délaisser en la terre la pel ^.

Oti l'âme va, je n'en sçaurois juger;

A Dieu en est, non à autre, adjuger ^

Se paradis ladicte ame possède,

Car lui tout seul le permect et concède.

Et pour autant que escuz, ducatz à veoir

Sont fort plaisans, il en faict bon avoir,

Pareillement revenuz et offices,

Meubles foison ^"^ et aussi bénéfices.

Sans les avoir injustement acquis,

Et en user ainsi qu'il est requis.

1 Édition de la iiibliotlièqne elzévirienne, p. 101. — 2 Beaucoup. — ' Mesfjret, pour )/iai;//-ef, diminutif do mairie. — ^ Excepté. — ^ 4j. grel, diminutif d"aigre. — 6 Sans richesses rassemblées. — ' Qu'il nous faut. — * La peau. — 9 Juger, décider. — i'^ Grande quantité de meubles.

Car il la fin il n'y a si ne qua *, Rendre il en fault le compte et reliqua.

Trop mieux vauldroit se veoir berger es champs Que d'estre au ranc et nombre des meschans, Et mal mourir. 0 terreur merveilleuse!

0 povre fin! 0 fin très périlleuse De ceulx qui sont ainsi prédestinez Vivre en péchez et en mal obstinez!

Hellas! hellas! qui bien y penseroit ^ Fier et hautain le pécheur ne seroit.

Nul, quel qu'il soit, n'a le ciel hérité,

Si par vertu il ne l'a mérité;

Car par avant que le ciel on hérite

Fault que premier précède le mérite;

Ne pensons point l'acquérir aultrement :

Sans ce point là, on perd l'entendement.

Le bien vivant va à salvation 3.

Le mal vivant va à dampnation ;

Riens n'emportons de ce monde terrestre

Que le bien faict, et le corps en terre estre.

Préméditant mes dessusdictz propos, En ung mating, tost après mon repos, Ma plume prins pour mettre parescript Comme et comment Fortune m'a prescript : Car tant ay eu sur ma personne envye Que suis privé de tous biens pour ma vie; Et * m'a contrainct de me destituer Du bien qu'ay eu, pour aultre instituer.

* Il n'y a aucune excuse qui vaille. — 2 Si on y pensait bien. — ' Salut. — 4 Sous-entendu elle (cette envye).

24 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Or, pour narrer ma fortune invincible, Est que j'ay mis en moy tout le possible De fréquenter les gens dignes d'honneur, Et supplier Jésus, le grant donneur, De me pourvoir ou de près ou de loing De ce qui m'est nécessaire au besoing A l'âme et corps, avant finer mes jours. Et délaisser du monde les séjours, Le requérant m'estre misericors ^ A l'âme plus qu'il ne convient au corps.

Nonobstant ce, ma requeste signée Encores n'est, n'aussi ^ entérinée.

Las! je ne sçay si c'est pour mon péché Que n'ay esté ouy et despesché ^, Ou que mon cueur n'a voulu consentir De ne fleurer* ce qu'il devoit sentir.

Or, povreté joieuse et voluntaire Seure vie est, et très fort salutaire ; Mais tant y a, avant que s'y offrir, Comme l'on dit, elle est griefve à souffrir.

Peu de gens a qui aujourd'huy la quierent, Ne de l'avoir le bon Dieu ne requièrent; Ce neantmoins, pour mon cas avérer, Délibéré je suis persévérer De le prier de très bon cueur, affln D'estre pourveu de luy avant ma lin. Plus ne me fault actendre à mes amys; Décédez sont, et en la terre mys, Qui m'a esté une excessive perte

1 Miséricordieux. — 2 Ni. — 3 Que je n'ai pas été entendu et que mon affaire n'a pas été expédiée. — * Flairer.

ROGER DE COLLERYE. 2î>

Que j'ay congnu et congnois bien aperte ^ Car j'ay depuis leur trespas et decez De povreté enduré les excès.

Nécessité tant m'a importuné Que me voyant ainsi infortuné Et desnué d'arays de grant valeur, Avec lesquelz souventes foys^ va l'heur, Advis m'est prins de tout point me tyrer Devers quelcun (et de moy retirer) Plain de valleur et de noble vouloir, Qui puissance a de me faire valloir ; Et lequel m'a doulcement accueilly Et de bottcueur receu et recueilly, Dont et de quoy en rends grâces à Dieu, Le suppliant luy donner place et lieu Lassus 3 es cieulx, au partir de ce monde, Où tout soûlas et toute joye habonde, Et inspirer le dict seigneur prédit * De me pourvoir, comme autrefoys m'a dit, De quelque bien, sans y contrevenir, Comme il verra, pour le temps advenir.

Faire le peult, s'il s'y veult employer. Sans son trésor nullement desployer; S'il me failloit, je n'ay aucune attente De nul qui soit, de quoy ne me contente.

Mais attendant sa grâce expectative, Plaine d'amour et très consolative, Je vacqueray ^, en dévote oraison.

Prier Jésus de luy toute saison, Si que de cueur et de bonne amitié L'Infortuné il regarde en pitié.

1 Évidente. — * Souvent. — * Lk en haut. — * Prœdidus, qui a été dit, nommé avant. — ^ Je m'appliquerai à.

SVIC SIÈCLE, 2

26 POÈTES DU XVl" SIÈCLE.

Avec Clément Marot apparaît le dernier des poètes du moyen âge, '^e premier des poètes modernes.

C'est le seul entre nos anciens poètes que cite Fénelon, dans sa lettre à l'Académie française, quand il regrette ce que notre vieux langage avait de concis, de naturel, de vif, de hardi et de passionné. C'est que, par le tour et par le style, Clément Marot est presque un ^classique ; entre lui et les poètes du dix-septième siècle, il n'y a guère, selon la pensée de la Bruyère, « que la différence de quelques mots 1. » Il est bien, comme l'appelle Henri Estienne, « le plus \,- gentil des premiers poètes françois ^ » ; i\ est aussi un des premiers entre les mains desquels la langue française s'est quelque peu limée, suivant une de ses expressions h lui-même '.

Le premier, il trouva le vrai tour du rondeau et des cpîtres naïves; le premier, il introduisit chez nous l'églogue, et imita en français l'élégie et Tépigramme des Latins. Il s'acquit ainsi de beaux titres à la gloire; mais son œuvre n'est pas aussi originale qu'on l'a longtemps prétendu, et il est inexact de dire qu'il ait montré pour rimer des chemins tout nouveaux. De plus, il y a bien du triage à faire dans ses poésies, car il s'en faut que tout y soit de même qualité. Sans le réduire à huit ou dix feuillets, selon la décision de Voltaire *, on aurait assez de peine à composer un juste volume de pièces vraiment supérieures et intéressantes. Sa première manière fut hésitante et faible. Jusqu'en 1525, c'est un poète ordinaire, presque toujours lourd et glacé. Ses premières élégies et autres \j pièces de pareille inspiration manquent de chaleur, de couleur, de vivacité et souvent de goiit. A l'exemple de Molinet et de Crétin, il fait encore des vers 't couronnés et des vers équivoques >», c'est-àdire des vers qui finissent par la mC'me syllabe deux fois répétée, comme 'o?i ton, son son, bo7i hon, et quelquefois par plusieurs mots semblables. Dans les genres sérieux et élevés, il est faible et froid, et, dans les sujets de sentiment, il présente peu de vers tendres. Il a su exprimer la galanterie bien plutôt que l'amour, et encore une galanterie souvent fort i)cu délicate.

Marot a un mérite borné, spécial, et fait pour être goûté presque uniquement dans son pays. Ses ouvraj;es ne peuvent guère passer dans les langues étrangères ; aussi n'a-t-il presciue jamais été counu

' Caractrres, I, Des ouvrages de l'esprit. — - Apologie pour Hérodote, c. ,\vii. — 3 Dans l'Enfer. — * Le Teiiqde du goût.

hors de sa patrie. Par contre, ses poésies ont un grand intérêt his-

^ torique. Presque tous les événements considérables du règne de

François pr y sont chantés; les principaux personnages do cette cour

brillante et galante y sont points et célébrés; enfin on y trouve, en

Nvers faciles et agréables, la plus piquante gazette du temps.

Clément Marot naquit, en 1495, Ji Caliors, où il resta jusqu'à l'âge de dix ans. Son père le mena alors à Paris. Il y reçut une pitoyable éducation, à en juger par sa plainte célèbre ;

« En effet c'estoyent de gi-ans bestes Que les regens du temps jadis.

Jamais je n'entre en paradis, S'ils ne m'ont perdu ma jeunesse 1. «

Il dit aussi, dans son Enfer, qu'il apprit grassement la paternelle langue française.

Cependant il avait appris assez de latin pour pouvoir traduire la première églogue de Virgile, et, plus tard, imiter de Catulle le Chant nuptial, qu"il appliqua au mariage d'Hercule, duc de Ferrare, et de Renée de France, fille de Louis XII, enfin pour traduire assez fidèlement les deux premiers livres des Métamorphoses d'Ovide.

Son humeur aventureuse le porta d'abord à s'engager dans la troupe des enfants de Sans-souci, auteurs et acteurs de farces ou de sotties.

Jean Marot, son père, n'ayant pas de fortune, eut le bon sens, tout poète qu'il était, de vouloir lui donner un état qui le fît vivre honorablement. Il lui fit quitter les tréteaux et le plaça chez un praticien. Mais la chicane ne pouvaitaller à ce nourrisson desMuses.

Il entra en qualité de page chez Nicolas de Neufville, chevalier, seigneur de Villeroy. Pendant le peu de temps qu'il y demeura, il composa, pour plaire h. ce gentilhomme, le Temple de C«/;2rfo?2, petit poème allégorique dans le goiît de la Description fie Chapelle d'amours, que Martin le Franc avait insérée dans son Champion des Dames. Cette « queste de ferme amour », comme il l'appelle, est son véritable début poétique. Il en fit hommage, en 1515, à François pr. \\ avait environ vingt ans. Le seigneur de Pothon le présenta, de la part du roi, à Marguerite, duchesse d'Alençon et de Berri (plus tard reine de Navarre), qui le reçut, en 1518, dans sa maison, en qualité de valet de chambre. Comme cette princesse tardait à le coucher sur l'état de sa maison, il lui écrivit l'épître célèbre :

« Princesse au cœur noble et rassis^ etc. » 1 Episire XLIU.

28 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Il suivit François pr à Reims et à Ardres,en l')20; le duc d'Alençon au camp d'Attigny, en 1521. Il se trouva aussi, la même année, à l'armée de Hainaut, que François !"■ commandait en personne. Ces diverses expéditions militaires où il assista furent pour lui l'occasion de signaler, non sa valeur, mais son génie poétique.

En 1525, il assista à la bataille de Pavie. Il y fut blessé et fait prisonnier. Il en parle ainsi dans sa première élégie :

<c Là, fut percé tout outre rudement Le bras de cil qui t'ayme loyaument; Non pas le bras dont il ha de coustume De manier ou la lance ou la plume..;.

Finalement avec le roi mon maistre, Delà les monts prisonnier se vit estre Mon triste corps. »

Ce courage militaire fut-il l'origine de ce grand goût de Turenne pour Marot, sur lequel la Fontaine nous a donné de si piquants détails?

Une captivité plus pénible que celle qu'il avait subie en Italie l'attendait à son retour en France.

Il parait avoir été victime du ressentiment de quelques femmes blessées de ses épigrammes contre leur beauté.

Dans sa détresse, Marot écrivit à Lyon Jamot une lettre où, en faisant une application très plaisante et très piquante de la fable du Rat et du Lion, il l'engageait à venir solliciter sa liberté. Voici cette épltre, dont la Fontaine s'est plus tard inspiré avec beaucoup de bonheur, ne surpassant guère son modèle que par le goût, s'il est vrai qu'il l'ait surpassé.

La Détresse du poète. — Le Rat et le Lion^

Je ne t'escry de l'amour vaine et folle,

Tu voys assez s'elle sert ou affolle;

Je ne t'escry ne ^ d'armes ne de guerre,

Tu voys qui peult bien ou mal y acquerre ^;

Je ne t'escry de Fortune puissante,

Tu voys assez s'elle est ferme ou glissante;

Je ne t'escry d'abus trop abusant,

Tu en sçais prou *, et si ^ n'en vas usant ;

1 Édition 1544, p. 13 5. — ' Ni. — ^ Acquérir. — * Beaucoup. — * Cependant.

Je ne t'escry de Dieu ne sa puissance, C'est à luy seul t'en donner congnoissance.

Je ne t'escry qui est rude ou affable ; Mais je te veulx dire une belle fable, C'est assavoir du Lyon et du Rat. Cestuy Lyon, plus fort qu'un vieil verrat, Veit une fois que le Rat ne sçavoit Sortir d'un lieu, pour autant qu'il avoit Mengé le lard et la chair toute crue; Mais ce Lyon, qui jamais ne fut grue, Trouva moyen et manière et matière, D'ongles et dens, de rompre la ratière Dont maistre Rat eschappe vistement; Puis meit à terre ung genouil gentement. Et en estant son bonnet de la teste, A mercié mille foys la grand' beste, Jurant le Dieu des souris et des ratz Qu'il luy rendroit. Maintenant tu verras Le bon du compte. Il advint d'aventure Que le Lyon, pour chercher sa pasture, Saillit dehors sa caverne et son siège Dont, par malheur, se trouva pris au piège Et fut lié contre un ferme posteau.

Adonc le Rat, sans serpe ne cousteau, Y arriva joyeulx et esbaudy ^, Et du Lyon, pour vray, ne s'est gaudy 2, Mais despita ^ chatz, chates et chatons, Et prisa fort ratz, rates et ratons, Dont ^ il avoit trouvé temps favorable

* Réjoui. — 2 Moqué. — ^ Méprisa. — 4 A cause que.

30 POÈTES DU XVl" SIÈCLE.

Pour secourir le Lyon secourable ; Auquel a dit : — « Tais toy, Lyon lyé Par moi seras maintenant deslyé; Tu le vaulx bien, car le cueur joly as ; Bien y parut quant tu me deslyas :

Secouru m'as fort lyonneusement *, Or secouru seras rateusement 2. »

Lors le Lyon ses deux grands yeulx vertit ' Et vers le Rat les tourna un petit, En luy disant : — « 0 povre vermyniere, Tu n'as sur toy instrument ne manière, Tu n'as Cousteau, serpe, ne serpillon, Qui sceust coupper corde ne cordillon Pour me jecter de ceste estroicte voye. Va te cacher, que le chat ne te voye ! »

— (( Sire Lyon, dit le filz de Souris,

De ton propos certes je me soubris ;

J'ay des cousteaulx assez, ne te soucie,

De bel os blanc plus trenchans qu'une sye * ;

Leur gaine, c'est ma gencive et ma bouche.

Bien coupperont la corde qui te touche

De si très près, car j'y mettray bon ordre. »

Lors sire Rat va commencer i\ mordre

Ce gros lien. Vray est qu'il y songea

Assez longtemps, mais il le vous rongea

Souvent et tant qu'à la parfin ^ tout rompt;

Et le Lyon de s'en aller fut prompt,

Disant en soy : « Nul plaisir, en efl'ect,

Ne se perd point, quelque part où soit faict. »

1 A la manière d'un lion. — 2 A la manière d'un rat. — ^ Tourna. — * Scie. — » Tout à la fin.

Yoyla le compte en termes rithmassez i ; Il est bien long, mais il est vieil assez, Tesmoing Esope, et plus d'un million.

Or viens me veoir, pour faire le Lyon, Et je mettray peine, sens et estude D'estre le Rat exempt d'ingratitude; J'entens, si Dieu te donne autant d'affaire Qu'au grand Lyon, ce qu'il ne vueille faire.

Jamet s'entremit activement et trouva un puissant auxiliaire dans l'évêque de Chartres, Cliarles Guiart, qui était secrètement-favorable à la réforme. Guiart lança, en lô2o, un mandat d'arrêt contre Marot, comme si le poète n'avait pas été déjà sous la main de la justice. Ce mandat reçut son exécution. Marot, remis aux officiers de l'évêque, fut transféré à Chartres, et eut pour prison rhôtellerie de l'Aigle, en face de l'évêché, où il fut visité et fêté par tout ce qu'il y avait de considérable dans la ville.

Il reprit sa gaieté et le goiit do la poésie, et composa dans cette prison fort douce son célèbre Enfer, satire virulente contre les gens de justice. C'est là également qu'il fit la révision du Roman de la Rose, imprimée d'une manière très incorrecte, en 1527, par Galiot Dupré, en caractères gothiques, in-folio, et, deux ans plus tard, en lettres rondes, in-octavo. En lô35, il en donna une nouvelle édition totalement retouchée.

A la langue de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung, qu'il n'entend pas toujours, Marot substitua la langue du seizième siècle. Cependant, remarque E. Pasquier, « par une grande prudence, il y voulut laisser quelques vieilles traces en la fia de plusieurs vers, pour ne sortir du tout des termes de la vénérable ancienneté -. »

Çà et là il accompagna le texte de citations de divers auteurs et de réflexions morales. Le tout forme un composé assez hybride.

En 1527, s'ctant avisé d'arracher des mains des archers un homme qu'on menait en prison, il y fut mis lui-même. Au bout de quinze jours, il écrivit au roi, pour solliciter sa délivrance, cette épître qui est justement citée comme un chef-d'œuvre de familiarité décente et d'exquis badinage :

Rimes, rimaillés. — 2 Recherches, VIII, 3.

Epitre de Marot à François I'^ "■. — Son emprisonnement '

Roy des Françoys, plein de toutes bontez, Quinze jours a (je les ai bien comptez), Et des demain feront justement seize, Que je fuz faict confrère au diocèse De sainct Marry ^, en l'église sainct Pris : Si vous diray comment je fuz surpris, Et me desplaist qu'il fault que je le die. Trois grans pendars vindrent à l'estourdie En ce palais, me dire en desarroy :

« Nous vous faisons prisonnier par le roy. » Incontinent qui fut bien estonné?

Ce fut Marot, plus que s'il eust tonné. Puis m'ont monstre un parchemin escrit, Ou n'y avoil seul mot de Jesuchrist.

Il ne parloit tout que de playderie, De conseillers, et d'emprisonnerie ^.

« Vous souvient-il, (ce me dirent-ilz lors),

Que vous estiez l'autre jour là dehors

Qu'on recourut ^ un certain prisonnier

Entre noz mains?» Et moy, de le nier:

Car soyez seur, si j'eusse dict ouy,

Que le plus sourd d'entr'eulx m'eust bien ouy :

Et d'autre part j'eusse publiquement

Esté menteur. Car pourquoy, et comment

Eusse je peu un autre recourir

Quand je n'ai sceu moy mesmes secourir?

Pour faire court, je ne sceu tant prescher,

1 Édition 15i4, p. 1C9. — ^ Saiut-Merri. — ^ Emprisonnement. - * Délivra.

Que ces paillars me voulsissent lascher. Sur mes deux bras ilz ont la main posée, Et m'ont mené ainsi qu'une espousee, Non pas ainsi, mais plus royde un petit : Et toutesfois j'ay plus grand appétit De pardonner à leur folle fureur, Qu'à celle là de mon beau procureur:

Que maie mort les deux jambes luy casse, Il a bien prins de moy une beccasse, Une perdrix, et un levrault aussi ; Et toutesfois je suis encor icy.

Encor je croy, si j'en envoyois plus, Qu'il le prendroit : car ilz ont tant de glus Dedans leurs mains, ces faiseurs de pipee. Que toute chose ou touchent est grippée.

Mais pour venir au poinct de ma sortie : Tant doulcement j'ay chanté ma partie, Que nous avons bien accordé ensemble :

Si que n'ay plus affaire, ce me semble, Sinon à vous. La partie est bien forte : Mais le droict poinct, ou je me reconforte, Vous n'entendez procès, non plus que moy : Ne plaidons point, ce n'est que tout esmoy. Je vous en croy, si je vous ai mesfaict, Encor posé le cas que l'eusse faict.

Au pis aller n'y cherroit ^ qu'une amende. Prenez le cas que je la vous demande, Je prens le cas que vous me la donnez : Et si plaideurs furent onc estonnez Mieux que ceulx ci, je veulx qu'on me délivre, Et que soudain en ma place on les livre.

* Conditionnel du verbe choir.

34 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Si VOUS supply, Syre, mander par lettre, Qu'en liberté vos gens me vueillent mettre: Et si j'en sors j'espère qu'a grand'peine M'y reverront, si on ne m'y rameine.

Très humblement requérant vostre grâce, De pardonner à ma trop grand'audace, D'avoir emprins i ce sot escript vous faire : Et m'excusez, si pour le mien afaire 2 Je ne suis point vers vous allé parler; Je n'ay pas eu le loisir d'y aller.

François l'r, justement charmé de cette cpltre, écrivit lui-môme à la cour des aides pour que la liberté fût rendue au spirituel prisonnier.

Il ne jouit pas d'un long repos. Plus d'une indiscrétion, plus d'une cause grave avaient renouvelé les soupçons contre sa foi. La justice saisit ses papiers et ses livres. Il se sauva à la hâte en Béarn, à la cour de Marguerite. C'était en 1535.

Peu de temps après il trouva plus siir pour lui de se réfugier à Ferrare, auprès de la duchesse, madame Renée de France, toute dévouée aux novateurs. Mais cet asile ne lui parut pas encore propre à le rassurer, parce que le duc, attaché au pape et dévoué à l'empereur, regardait de mauvais œil les religionnaires français qui se reliraient dans ses États.

Le poète banni se retira à Venise. Le regret de la patrie le saisit bientôt. Il écrivit au dauphin une épître fort spirituelle, où. il conjurait ce prince de s'employer h obtenir de son père un sauf-conduit de six mois, pour qu'il pût aller voir ses a petits Marotteaui, « donner ordre à une affaire importante, dire adieu h ses amis et à ses vieux compagnons, que son départ précipité l'avait empêché de voir, enfin pour qu'il piît encore une fois accole)' la cour du roi, sa tnaîtresse iVécolr. Que si le roi voulait le rappeler et le rétablir dans son ancien état, il ne dit pas qu'il ne le prît en gré,

€ Car un \as3al est subjecl à son prince.

Du reste, on n'aurait h craindre aucune nouvelle indiscrétion de sa part. Le roi lui accorderait assurcment son retour, s'il savait comme depuis un peu il parle sobrement :

1 Entrepris. — 2 Autrefois ce mot était masculin, logiquement, puisque c'est un infinitif (à et faire), et que tous les infinitifs pris substantivement sont mascuUns.

" Car ces Lombars avec qui je chemine M'ont fort apiiris à faire hoiiuc mine, A un mot seul de Dieu ne deviser, A parler peu, et à poltroniser ; Dessus un mot une heure je m"arreste, S'en parle à moy, je rcspons do la teste. >>

Il ne saura pas so tenir assez strictement dans les bornes de cette circonspection tant promise; car au bout de quelques années il sera encore forcé de se retirer à Genève.

Ses protestations furent écoutées. Il obtint son rappel en France pt ensuite à la cour, moyennant une abjuration solennelle qu'il fit ;'i Lyon, entre les mains du cardinal de Tournon.

Plus de prudence dans sa conduite et plus de réserve dans ses écrits lui valurent quehiue temps de tranquillité. Mais son repos fut d'^ nouveau troublé par la publication de sa traduction des psaumes. Il avait entrepris cette œuvre à la sollicitation de quelques savants, et surtout du célèbre Valable, professeur du roi en hébreu, qui avait publié, en 1534, un psautier. Il donna en 153G, et dédia à François I^r !a traduction des trente premiers psaumes. Il disait au monarque :

« Mais tout ainsi qu'avecques diligence Sont esclaircis par bons esprits rusez Les escriteaux des vieux fragments user, Ainsi, ô roi, par les divins esprits Qui ont sous toy hebrieu langaf;e appris. Nous sont jetiez les pseauraes en lumière, Clairs, et au sens de la forme première. Dont après eux, si peu que faire sçay, T'en ay traduit, par manière d'essay, Trente, sans plus, en ton noble langage, Te suppliant les recevoir pour gage Du résidu qui Jà t'est consacré, Si les voir tous il te venoit à gré. »

La traduction de Marot fut reçue à la cour avec enthousiasme. François I^r et Charles-Quint donnèrent à l'auteur d'éclatants témoignages de leur admiration. François I'^"' prenait plaisir à fredonner le> nouveaux psaumes. A son exemple, les courtisans et les dames, même les moins vertueuses, se mirent h les apprendre, et, avant 'lu'ils fussent mis en musique réglée, à les chanter sur les airs les plus en vogue, et quelquefois les plus profanes ou les plus burlesques. Cet engouement devint encore plus vif sous le successeur du roi chevaleresque.

Cet abus et ce scandale devaient mécontenter le clergé. Mais, en outre, la Faculté de Paris découvrit, dans cette traduction si vantée, de graves erreurs. Elle en lit la censure, et adressa des remonti-ances et des plaintes au roi. François I«'^ n'usa pas envers le pnète des mesures de rigueur que la Faculté avait cru devoir provoquer ; il

lui laissa même comprendre qu'il désirait voir la suite de sa traduction. C'est pourquoi Marot, bravant fièrement ses censeurs, écrivait au roi, le l*' août 1543 :

« Puis que voulez que je poursuire, ô Sire,

L'œuvre royal du pseautier commencé,

Et que tout cueur aimant Dieu le désire,

D'y besoDgner me tiens pour dispensé ••

S'en sente donc qui voudra offensé;

Car ceux à qui un tel bien ne peut plaire

Doivent penser si jà ne l'ont pensé,

Qu'en vous plaisant me plaist de leur desplaire. >

Malgré la protection dont le souverain couvrait un poète qu'il aimait, la Faculté de théologie continua ses poursuites, réitéra ses plaintes et ses remontrances au roi, et enfin défendit la vente de la traduction entachée d'hérésie. Marot fut alors privé de son emploi, et la reine de Navarre lui retira sa protection. Alarmé, il quitta la France et se réfugia à Genève, où il traduisit encore vingt psaumes, auxquels il joignit la traduction du décalogue, non sans y glisser des traits où l'on sentait le protestant *.

C'est ainsi qu'il s'attira dos traverses et des déboires pour une œuvre qui devait peu servir à sa gloire Plusieurs contemporains de mérite donnèrent, il est vrai, d'extrêmes éloges à ces psaumes, dont le débit fut longtemps extraordinaire. Jacques Peletier déclarait que la traduction des psaumes était une « œuvre pour vivre autant que l'ouiet lenenni, tant pour la matière que pour la forme '^. » Et cependant on ne peut nier que ce ne soit une œuvre manquée. Il n'appartenait pas à Marot de manier la lyre, et surtout la lyre sacrée. Comme le disait Racan, « pour avoir plus afi"ecié la qualité de bon traducteur que de bon poète, il est tombé en de si déplorables défaillances, que ceux même qui louent sa fidélité ont pitié de sa langueur *. »

Quant à la valeur religieuse et théologique de cette traduction, voici le jugement qu'en a porté saint François de Sales, écrivant à messieurs de la ville de Thonneins et de la religion prétendue réformée : « Je tiens, pour moi, qu'on ne peut chanter sans péché la yersion des psaumes de Marot, qui sont tous mal traduits, et que c'est au moins une grande irrévérence de les permettre dans votre église prétendue réformée, parce qu'il n'y a ni esprit ni vérité. Spiritus est Deus, et eos qui udovant Deum opoitet spirilu et veritate adorare,

1 Autorisé. — 2 II traduisait ainsi le second commandement :

« Tailler ne te feras image De quelque chose que ce soit ; Si honneur lui fais et liommage, Ton Dieu jalousie eu reçoit, ■

— î UAvtpoét., p. 14. — * Racan, Psaum., Lett. à l'Acad.

Et, en effet, dans cette ridicuic rimailleric bien souvent vous attribuez au Saint-Esprit les conceptions de Marot, contre la vérité. »

Les protestants de France, en adoptant et en consacrant la traduction de Marot, justifièrent pleinement les docteurs qui avaient incriminé la foi du poète.

A Genève, le pieux traducteur des psaumes s'attira de nouvelles disgrâces par la licence de ses mœurs. Convaincu, dit-on, d'un adultère qui l'aurait fait condamner ;\ une mort ignominieuse, si le crédit do Calvin n'eût adouci les juges en sa faveur, il dut quitter la capitale du protestantisme pour la ville de Turin. Il s'y fixa en 1543, et y mourut, l'année suivante, dans l'indigence, sans faire le moindre acte de catholicisme.

Malgré ses professions de foi si souvent renouvelées, si explicites, malgré toutes les pièces de dévotion qu'il a écrites, malgré même certains rondeaux concluant à noyer et à brûler ces ^ols séditieux,

« Lesquels, en lieu des diTines paroles, Preschect au peuple ung tas de monopoles, Pour esmouvoir débats contentieux, »

Marot était calviniste par le fond du cœur. Conversation, langage, relations, tout en lui trahissait l'hérétique, mais plus encore le libertin.

Nous avons vu combien ces passions anticatholiques et antireligieuses troublèrent son repos. Son talent et sa gloire y perdirent beaucoup aussi.

Cependant, au milieu de toutes ses traverses, parmi toutes ses courses errantes, il ne cessait pas d'écrire.

Mais une autre passion partageait sa vie et l'entraînait encore plus puissamment, c'était le plaiaii^^

Le génie de Marot s'altère et baisse dans la dernière partie de sa vie. Le goût de la volupté dégénère en licence cynique, et l'assombrissement que lui causèrent ses disgrâces lui fit perdre la délicatesse, l'élégant enjouement et l'aimable facilité qui caractérisent la poésie de ses belles années. Ce sont les productions de sa maturité qui peuvent seules donner la mesure de son talent.

Pour une partie de ses œuvres, pour plusieurs de ces cpîtres familières, de ces rondeaux, de ces ballades, de ces madrigaux qu'il a maniés avec tant de finesse et avec une grâce si piquante, c'est un des poètes français les plus assurés de vivre, et il ajustement prédit son immortalité quand il a dit :

• Et tant que ouy et nenny se dira Par l'univers le monde me lira. »

Mais nous insisterons sur cette pensée que c'est l'immortalité d'un poète aimable, gracieux, élégant, non pas l'immortalité d'un grand

38 POÈTES DU XVl" SIÈCLE.

poète. Ce qui l'honore le plus, c'est que, dans le genre de beautés qui lui est propre, il est resté sans rival, bien que beaucoup d'auteurs se soient étudiés h sa manière. Du style de Marot, on ne sut imiter que sa vétusté. On afifecta ce genre d'écrire qui offrait des facilités engageantes, en particulier dans la liberté d'employer ou de retrancher les articles, et parce qu'on trouvait commode de recourir aux vieux termes quand les modernes ne se prêtaient pas à la mesure. Aussi ce qu'on nomme le style marotique n'est-il pas du tout le style de Marot. Le moindre défaut de ces pièces pseudo-maroliques est d'offrir, à la suite d'un vers dans le goût du seizième siècle, d'autres vers, et quelquefois toute une suite de vers dans le goiit du jour. J.-B. Rousseau, malgré l'engouement qu'il étala dans la dernière partie de sa vie pour tnaître Clément, le grand forgeur de mètres, le grand poétiqueur, ne l'a guère plus heureusement imite que les autres.

Après avoir montré les diverses vicissitudes de la vie de Marot et donné une idée générale de son talent et de ses diverses compositions, il nous reste à revenir avec quelques détails sur les différents genres auxquels il s'est appliqué, et où il a plus ou moins réussi, églogues, épîtres, élégies, ballades, rondeaux, chansons, chants royaux, cantiques, épigrammes, épitaphes, étrennes.

I. CoUetet accorde à Marot l'honneur d'avoir été le premier de nos poètes français qui ait fait des églogues de son invention, et ce titre ne peut pas lui être disputé.

Ses poésies pastorales sont tantôt des imitations des Bucoliques de Virgile, tantôt des poésies de circonstance, à la manière des Espagnols et des Portugais. Parmi ces dernières, l'églogue a sur la naissance du fils de monseigneur le Dauphin » était fort goûtée de du Bellay, qui l'appelle « un des meilleurs petits ouvrages que fitoncques Marot ». Aujourd'hui elle paraîtrait fade et maniérée.

Plusieurs des églogues de notre poèie sont écrites dans le goût italien le plus mauvais, et sont remplies des pointes les plus ridicules, telle est celle où le berger Colin s'exprime ainsi sur la mort de Louise de Savoie, mère de François I'^ :

n Rien n'est çi-bas qui celte mort ignore : Coignac s'en coigue en sa poitrine blesme, Ruraoranlin la perte rcnieniote, Anjou fait joug, Augoulesrae de mesme, Auiboise en boit une amertume cxtresme, Le Maine en meine un lamentable bruit... »

Ne croirait-on pas lire du Crétin plutôt que du Marot? Et quoi de

moins idyllique ? Clément a bien quelquefois le ton de la poésie pastorale, mais ce n'est pas dans l'églogue, c'est dans l'épître familière, où il lui échappe des traits pleins de naturel et de charmante simplicité, comme dans cet agréable passage :

« Sur le priateraps de ma jeunesse folle, Je resserablois l'arondelle qui vole, Puis çà, puis là l'aage me conduisoit, Sans peur ue soin, où le cœur me disoit; En la forest (sans la crainte des loups) Je m'en allois souvent cueillir le houx, Pour faire glus a prendre oyseaux ramages 1, Tous differens de chantz et de plumages; Ou me souloys ^, pour les prendre, entremettre A faire bries 3, ou caiges pour les mettre ; Ou transnooys * les rivières profondes, Ou renforçoys sur le genouil les fondes 5; Puis d'en tirer droict et loin j'apprenois. Pour chasser loups et abattre des noix 6. »

II . Infiniment supérieures aux Eglogues, les Epîtres réunissent tous les genres d'agréments. Jamais avant Marot on n'avait possédé cet art de badiner avec les princes, et ce talent de passer du ton de la plaisanterie :\ celui de la satire. Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'éloge. Nous avons déjà fait lire la charmante épître qu'il adressa au roi sur son emprisonnement, et celle à Lyon Jamet. C'est assez pour faire apprécier tout ce que Marot possédait, dans ce genre, de finesse et d'originalité. Citons encore une épître aussi justement célèbre. Des voleurs lui avaient pris sa bourse, ses habits et son cheval, peu de jours après qu'il eut reçu des gratifications du roi, et sa détresse avait augmenté par une maladie qui, en 1531, était venue le réduire à l'impuissance d'agir et de paraître. Dans cette extrémité, sonigénie ne l'abandonna pas. Il écrivit une de ses pièces les plus correctes, les plus achevées et les plus admirables, l'épître xxviii, à François I"', peinture non moins enjouée que vive de ses malheurs et de sa détresse.

Ëpitre de Clément Marot au roi, sur ses malheurs'^.

On dict bien vray, la maulvaise fortune Ne vient jamais, qu'elle n'en apporte une,

' Qui vit dans les arbres, dans la ramée. — 2 J'avais coutume. — ' Engins pour prendre les oiseaux. — * Passais à la nage. — * Frondes. — ^ Epistre à Papillon, contre le fol amow. — '' Edition 1544, p. 173.

iO POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Ou deux, ou trois avecques elle, Syre.

Vostre cueur noble en sçauroit bien que dire :

Et moy cbetif, qui ne suis roy, ne rien,

L'ay esprouvé. Et vous compteray bien.

Si vous voulez, comment ^ vint la besogne.

J'avoys ung jour ung valet de Gasconguo,

Gourmant, yvrongne, et asseuré menteur,

Pipeur, larron, jureur, blasphémateur.

Sentant la hart de cent pas à la ronde,

Au demeurant, le meilleur filz du monde.

Ce vénérable billot ^ fut adverty

De quelque argent que m'aviez departy,

Et que ma bourse avoit grosse apostume :

Si se leva plus tost que de coustume,

Et me va prendre en tapinoys icelle;

Puis la vous raeit très bien soubz son esselle,

Argent et tout (cela se doit entendre);

Et ne croy point que ce fust pour la rendre,

Car onques puis n'en ay ouy parler.

Brief, le villain ne s'en voulut aller

Pour si petit : mais encor il me happe

Saye, et bonnet, chausses, pourpoint, et coppe :

De mes habits (en effect) il pilla •

Tous les plus beaux : et puis s'en habilla

Si justement, qu'a le voir ainsi estre.

Vous l'eussiez prins (en plein jour) pour son maistre.

Finablement^, de ma chambre il s'en va

Droit à l'estable, et deux chevaulx trouva,

Laisse le pire, et sur le meilleur monte,

Picque, et s'en va. Pour abréger le compte *,

i Ellipse pour : Si vous voulez que je vous dise, si vous voulez savoir comment. — - Diniimitif gascon de fils, pour signifier un petit valet, surtout dans un sens défavorable. On disait aussi hillotin. — ' Finalement. — *Le conte. Compte et conte, de computare, sont étymologiquement le môme mot.

Soyez certain qu'au partir diidict lieu

N'oublia rien, fors à me dire adieu.

Ainsi s'en va chatouilleux de la gorge

Ledict valet, monté comme un sainct George;

Et nous laissa monsieur dormir son saoul,

Qui au resveil n'eust sceu fjner d'un soûl.

Ce monsieur là, Syre, c'estoit moy mesme,

Qui, sans mentir, fuz au matin bien blesme,

Quand je me vey sans honneste vesture,

Et fort fasclié de perdre ma monture :

Mais de l'argent, que vous m'aviez donné,

Je ne fuz point de le perdre estonné,

Car vostre argent (très débonnaire Prince),

Sans point de faulte est subject à la pince ^.

Bientost après ceste fortune là,

Une autre pire encores se mesla

De m'assaillir, et chascun jour m'assault,

Me menaçant de me donner le sault,

Et de ce sault m'envoyer, à l'envers,

Rlthmer soubz terre et y faire des vers ^ :

C'est une lourde et longue maladie

De trois bons moys, qui m'a toute eslourdie *

La povre teste, et ne veult terminer,

Ains me contrainct d'apprendre à cheminer ;

Tant affoibly m'a d'estrange manière.

Et si m'a faict la cuysse heronniere *,

L'estomac sec, le ventre plat et vague

Que diray plus? au misérable corps Dont je vous parle il n'est demouré fors Le povre esprit ^ qui lamente, et soupire, Et en pleurant tasche à vous faire rire,

* Sujet à la pince, est une locution encore usitée, pour signifier sujet à être pris. — 2 Mauvais jeu de mots. — 3 Alourdi, accablé. — * Maigre comme la cuisse d'un héron. — ^ 1\ n'est rien demeuré que le pauvre esprit.

Et pour autant, Syre, que suis à vous,

De trois jours l'un viennent tasler mon poulx

Messieurs Braillon, le Coq, Akaquia,

Pour me garder d'aller jusque à quia.

Tout consulté, ont remis au printemps

Maguerison; mais, àce que j'enlens,

Si je ne puis au printemps arriver,

Je suis taillé i de mourir en yver,

Et en danger, si en yver je meurs.

De ne veoir pas les premiers raisins meurs.

Voyla comment depuis neuf moys en cà

Je suis traicté. Or ce que me laissa

Mon larronneau, longtemps a, l'ay vendu,

Et en sirops, et julez ^ despendu :

Ce neantmoins, ce que je vous en mande

N'est pour vous faire ou requeste ou demande :

Je ne veulx point tant de gens ressembler ^,

Qui n'ont soucy autre que d'assembler *.

Tant qu'ilz vivront, ilz demanderont, eulx;

Mais je commence à devenir honteux,

Et ne veulx plus à voz dons m'arrester.

Je ne dy pas, si voulez rien prester.

Que ne le prenne. Il n'est point de presteur

(S'il veult prester) qui ne fasse ung debteur^.

Et sçavez vous, Syre, comment je paye?

Nul ne le sçait, si premier ne l'essaye ;

Vous me devrez (si je puis) du retour,

Et vous feray encores un bon tour :

A celle ^ fm qu'il n'y ayt faulte nulle,

Je vous feray une belle cedulle ^

A vous payer (sans usure il s'entend)

1 Je suis menacé de. — 2 juicps. — s Ressem/jlpr à tant de pcns. Ressembler s'employait souvent comme verbe actif. — * Accumuler. — s Débiteur. — 6 Cette. — '' Promesse de payer sous seing privé.

Quand on verra tout le monde content;

Ou (si voulez) à payer ce sera,

Quand vostre loz et renom cessera.

Et si sentez que soys foible de reins

Pour vous payer, les deux princes lorrains

Me piégeront ^. Je les pense si fermes,

Qu'ilz ne fauldront pour moy à l'un des termes.

Je sçay assez que vous n'avez pas peur

Que je m'en fuye, ou que je soys trompeur

Mais il faict bon asseurer ce qu'on preste.

Brief, vostre paye (ainsi que je l'arreste)

Est aussi seure, advenant mon trespas,

Comme advenant que je ne meure pas.

Advisez donc : si vous avez désir

De rien prester -^ vous me ferez plaisir;

Car puis un peu, j'ay ^asty à Clément,

Là ou j'ai faict un grand desboursement;

Et à Marot, qui est un peu plus loing ^ :

Tout tombera, qui n'en aura le soing.

Voylà le poinct principal de ma lettre,

Vous sçavez tout, il n'y fault plus rien mettre :

Rien mettre, las ! certes, et sy feray.

Et ce faisant, mon style j'enfleray,

Disant : 0 roy amoureux des neuf Muses,

Roy, en qui sont leurs sciences infuses,

Roy, plus que Mars, d'honneur environné,

Roy, le plus roy qui fut onc couronné,

Dieu tout puissant te doinct * (pour t'estrener)

Les quatre coings du monde gouverner.

Tant pour le bien de la ronde machine.

Que pour autant ^ que sur tous en es digne.

Me cautionneront. — -Do prêter quelque chose : rien, de rem. — ''Il suppose plaisamment qu'il possède deux terres portant ses deux noms. — * Te donne. — ^ Pour cette raison que.

Écrivant à un de ses amis, au sujet de ce même prêt, il jette ce trait plein de finesse et de gaieté :

« Puisque le roy a désir de me faire, Ed mon besoÎDg, quelque gracieux prest, J'en suis content; car j'en ai bien affaire, Et de signer ne fus oncques si prest : Pourquoi tous pri sçavoir de combien c'est Qu'il veut cedule, afin qu'il se contente. Je la ferai tant seure, si Dieu plaist, Qu'il n'y perdra que l'argent et l'attente. »

Les Epîtres de Marot sont en général écrites avec autant de naturel et de correction que d'esprit et d'agrément. Cependant plusieurs sont détestables, de mauvais goût, en particulier celles qui sont en yers équivoques, à l'exemple de Crétin,

Le bon Crétin au vers équivoque.

III. Le naïf, le vif, le piquant auteur des Epîtres ne garde pas sa supériorité dans l'élégie, bien qu'il brille souvent par l'élégance et la correction du style.

IV. La ballade est un genre où 1» poésie française ne saurait guère exceller. Ces combinaisons si difficiles de rimes, de coupes, de refrains, sont peu en harmonie avec le génie de notre idiome. Elles ne conviennent qu'à ces langues plus souples, plus riches, plus musicales, où la mélodie des sons peut suppléer à l'indigence de la pensée. Idées, style et harmonie manquent généralement aux ballades de Clément Marot, comme à la plupart de celles de ses prédécesseurs.

V. Dans le rondeau, Marot n'a point dépassé les Charles d'Orléans, les Jean Marot, les collaborateurs du Recueil de toute joyeuseté; mais il a, comme eux, laissé de fort jolies pièces.

Voici quelques-uns des plus gracieux rondeaux de Clément :

Rondeau sur un gage.

Je n'en veulx point, reprenez votre gaige, Ne pensez pas m'abuser de langaige; Car Dieu mercy sans vous j'ai prou de bien, Et qui plus est, d'estre femme de bien J'ai tousjours eu le vouloir et couraige. Si vous voulez vous monstrer homme saige. Autour de moy ne querez advantaige ;

Vous perdez temps de me présenter rien, Je n'en veulx point.

Certes pourtant si je suis jeune d'aage, Je n'ay le cueur si legier ne volage, Que je voulsisse ' estre folle en maintien. Toutes les fois que vous me direz : Tien, Je respondray : Donnez à vostre page.

Je n'en veulx point.

Rondeau à Jehanne Gaillarde, Lyonnoise «.

D'avoir le prix en science et doctrine. Bien mérita de Pisan la Christine ^ Durant ses jours : mais ta plume dorée D'elle seroit à présent adorée, S'elle vivoit par volonté divine.

Car tout ainsi que le feu l'or affine, Le temps a faict nostre langue plus fine. De qui tu as l'éloquence asseuree D'avoir le prix.

Donques, ma main, rens toy humble et bénigne, En donnant lieu à la main féminine :

N'escris plus rien en rithme mesurée. Fors que tu es une main bienheuree

1 Voulusse. — 2 Édition 15i4, p. 294. — ^ Christine de Pisan ou de Pise était fille de Thomas de Pisan, astronome bolonais qui se fixa en France en 1370, et jouit de toute la confiance de Charles V. Elle naquit à Venise en 136'î, fut amenée en France par son père, reçut à la cour une éducation brillante, et épousa Etienne du Castel, gentilhomme picard. Veuve à vingt-cinq ans, avec trois enfants, elle chercha sa consolation dans les lettres. Elle écrivit quantité de ballades, de rondeaux, de lais ou de virelais, des pastorales, des dits moraux, etc., et des compositions historiques dont la principale est le Livre des faicts et bonnes mœurs du sage roi Charles V.

46 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

D'avoir touché celle qui est tant digne D'avoir le prix.

Les Règles du rondeau '.

En un rondeau, sur le commencement, Un vocatif, comme, Maistre Clément, Ne peut faillir rentrer par huys ou porte : Aux plus sçavans poètes m'en rapporte, Qui d'en user se gardent sagement.

Bien inventer vous fault premièrement, L'invention deschilfrer proprement.

Si que raison et rithme ne soit morte En un rondeau.

Usez de motz receuz commimement, Rien superflu n'y soit aucunement.

Et de la fin quelque bon propos sorte. Clouez tout court, rentrez de bonne sorte : Maistre passé serez certainement En un rondeau.

Mais il no faudrait pas juger tous les rondeaux de maître Clément par ceux que nous venons de citer. Quelques-uns sont détestables et consistent uniquement en insipides jeux de mots.

VI. On n'a pas retenu autant de chansons que de rondeaux de Clément.

Parmi les chansons qui ne pèchent pas par l'immoralité, il en est peu, surtout des premières, qui ne soient gâtées par l'affectation. De fades jeux de mots en font la principale beauté. Quel(iues-unes sont fastidieuses, comme la chanson sur la Serp:;Ue ou serpilette, ou serpillonnetle qui sert aux vignerons pour tailler la vignette ou vignO' lette.

VII. Les Chcmts royaux sur des sujets de piété sont médiocres.

1 Édition lôii, p. 285.

Les Cfiant.i ou Cantiques se font admirer par le goût, par la délicatesse, par l'esprit et l'enjouement, et mémo quelquefois par la dignité.

Celui qui mérite le mieux d'être cité, à notre avis, est le cantique xxi, ;\ la reine de Navarre, qui lui avait envoyé une épître en vers. Il était alors retiré à Venise, après avoir été obligé de (juitter Ferrare, en 1636, avec la plupart des Français qui avaient suivi madame Renée de France, ou qui s'étaient réfugies auprès d'elle pour échapper aux poursuites dirigées contre les hérétiques, Marot fait à la sœur de François P"' un tableau vif et touchant des afflictions que madame Renée eut à soufl'rir de la part du duc Hercule de Ferrare, son mari, qui s'était alors, comme tous les petits princes d'Italie, entièrement livré :\ Charles-Quint, et invite le roi et la sœur du roi à venir en aide à cette parente infortunée :

« Plaigne les morts qui plaindre les voudra; Tant que ïivray, mon cueur se resouldra A plaindre ceux que douleur assauldra En cette vie. »

Nous indiquerons encore, comme remarquable, le Cantique de la ChrestieJité, sio' ta veîiue de l'empereur et du roy, au voyage de Nice, en 153S, où les deux souverains, sans se voir, firent la paix par la médiation du pape Paul III :

« Approche toy, Charles, tant loing tu sois,

Du magnanime et puissant roy François;

Approche toy, François, tant loin sois tu.

De Charles plein de prudence et vertu ;

Non pour tous deux en bataille vous joindre,

Ne par fureur de vos lances vous poindre;

Mais pour tirer paix la tant désirée !

Du ciel très haut, là où s'est retirée, u

VIII. Les Epiyrammes sont, avec les Epilres, la partie la plus durable de l'œuvre do Marot. Une très grande partie des Epigrammes, trente-cinq environ, sont imitées et quelquefois copiées de Martial. Mais, en général, les pièces empruntées ne sont pas celles où le poète a le mieux réussi. Elles ont au moins le défaut de n'avoir pas une couleur franidie, un accent décidé. Comme l'a remarqué la Monnoie, « il ajuste à la mode de son temps la plupart des sujets de son auteur; ce qui fait une espèce de parodie d'une langue à une autre. » Les epigrammes qui viennent proprement de son crû sont les meilleures et les plus approchantes de ce que les anciens ont produit de plus parfait en ce genre.

Voici une petite^ épigramme à la grecque digne encore d'être mentionnée :

Au Roy.

Si mon seigneur, mon prince, et plus que père, Qui des François, François premier se nomme, N'estoit point roy de sa France prospère, Ne prince avec, mais simple gentilhomme, J'irois autant dix fois par delà Romme, Que j'en suis loing^ cercher son accointance, Pour sa beauté qui plus fort le couronne Que sa vertu et royalle prestance.

Mais souhaitter cas de telle importance Seroit vouloir mon bien particulier, A luy dommage, et tortfait * à la France, Qui a besoin d'un roy tant singulier.

Plusieurs de ces épigrammes sont aussi innocentes que spirituelles; mais la plupart sont licencieuses et même d'une grossièreté qui ne respecte rien, ou d'un mauvais goût repoussant.

Un grand nombre des épigrammes de Marot expriment des pensées de galanterie : c'est ce qu'on a appelé depuis des madrigaux.

Aux Epigrammes se rattachent naturellement les Épitaphes satiriques ou badines. Les personnages à qui elles s'appliquent sont presque tous imaginaires. Elles sont suivies d'un recueil de pièces nommé Cimetière : ce sont des épitaphes à la louangô de ceux dont parle le poète.

Marot a encore écrit des espèces d'épitaphes sous le titre de Complaintes. Plus étendues que celles du Cimetière, elles contiennent également l'éloge de ceux qui en sont l'objet avec des regrets sur leur perte.

Une autre sorte de petites poésies généralement élogieuses, les Ètrennes, renferment, dans un cadre très étroit, une pensée gracieuse ou une saillie piquante.

La langue de Marot est habituellement si correcte que Ménage a

1 Tortfait, forfait, tortfet, torfet, tortfaict, etc., en un mot, ou en deux mots, tort, dommage, préjudice.

Page 1