FRANÇOIS
A rechauter le liault nom après toy De ce gland dieu que faut je ramentoy Car c'est celuy par qui foisonnera Ton champ, ta vigne, et qui te donnera Plaisante loge entre sacrez ruisseaux, i
Presque tous les poètes do cour chantèrent le génie du roi, et plusieurs, comme Mellin de Saint-Gelais, conservèrent dans leurs œuvres quelques-uns de ses vers. Mais quand il fut mort, les hommages et la pensée se portèrent d'un autre côté, et les poésies de François I'^"' tombèrent bientôt dans un oubli dont elles ne devaient sortir que de nos jours.
Le premier des Valois mérite de tenir un rang lionorable parmi les poètes qui fleurirent sous son règne. Cependant il ne faut pas surfaire sa valeur. Ses poésies n'ont rien de bien supérieur, et que de défauts les déparent ! Dans un grand nombre de ces vers royaux, on voit un style recherché, des sentiments ahimbiqués, un excès d'allégories, de l'emphase, de la monotonie dans le mouvement et dans le tour, enfin l'esprit se montrant bien plus que le cœur. Mais en revanche plusieurs pièces sont comparables aux meilleures de Clément Marot par le naturel, par le bon goût et par l'agrément d'un style poli et gracieux. Ce sont surtout des poésies légères, des chansons, des rondeaux, des dizains. Dans les morceaux d'une certaine étendue, dans les épîtres, dans la relation de la campagne d'Italie, le style royal manque d'aisance, de noblesse et de chaleur.
Lettre que le roy escript à Frotté, son secrétaire, estant avec la royne de Navarre en Gascongne, luy commandant pressentes à ludicte dame les etrennes qu'il lui envoyé avec la ballade cy-après escripte.
« Frotte, je vous envoyé ung crucifix accompaigné d'une ballade que je vueil que vous presenties de ma part à ma seur, pour ses estreiines, suyvant ce que je vous commandé à vostre partement.
« Sur quoy faisant fin, je priray Dieu, Frotté, qu'il vous ait en sa garde.
« Escript k Fontainebleau, le septiesme jour de février 1543. »
52 POÈTES DU XVf SIECLE.
Ballade envoyée par le roy à la royne de Navarre ^
C'est vous, Seigneur, pendant en ceste croix, Qui montrés bien que, cloué et lyé, Vous commandés aux princes et aux roys, L'humble haulsant, le fler humilié ^ ; Et je ton serf, Seigneur, t'ay supplyé. Tu m'as ouy, selon mon seur espoir, En me donnant, ne m'ayant oublyé, Gonqueste, enffans, et defence et pouvoir.
0 seur ! oyés que respond ce pendu :
« Qui son estolle en mon sang lavera
De tous perilz il sera deffendu,
Tant du présent que cil qu'il adviendra.
Et seurement son honneur deffendra
En assaillant et saigement pourvoir,
Et soubz rtia main par longs jours conservra
Gonqueste, enffans, et defence et pouvoir. »
Reviens donq, seur, affin que de taveue, Non de l'ouïr, aye seur tesmoignage Gombien de gloire en ta maison est creue ! Tant de conqueste, honneur, que de lignaige, Et ton revoir y soit joinct davantage, Et tous ensemble 3 rendons humble devoir Au libéral, qui rend pour peu de gaige Conqueste, enffans, et defence et pouvoir.
Louange à toy, ô inOny donneur, Mon seul salut et mon certain sçavoir
» Edition Cliainpollion-Fi^oac, p. 187. — * Non pas, comme on l'a dit, pour la rime au lieu de humiliez; c'est ici une sorte d'ablatif absolu. — ' L'e muet no couiptc pas ici pour la mesure.
MARGUERITE D'ANGOULÉME. 53
Tu m'as donné, dont je te rendz l'honneur, Gonqueste, enffans, et defence et pouvoir.
MARGUERITE D'ANGOULÉME
Il faut lire, étudier et goûter la sœur après le frère. Et la reine de Navarre mériterait d'être placée ici avant le roi de France, car elle eut sur les lettres une influence plus directe, et leur accorda une protection plus active. En outre, elle fut véritablement auteur, et elle résume même tout le mouvement littéraire de son époque,
Son éducation avait été bien plus soignée que celle de son frère. Elle parlait parfaitement l'espagnol et l'italien, et avait reçu des leçons d'hébreu de Paul Paradis, dit le Canosse.
Comme son frère, elle aima de bonne heure à s'entourer d'un cercle de lettrés : du Moulin, Gruget, de la Haye, Boaystuau, Quantilly, Denisot, Sainte-Marthe, Peletier, des Périers,Mellin,Marot, etc., lui formaient une cour savante.
Quelle part tous ces écrivains prirent-ils à la rédaction des ouvrages de leur protectrice? Oh ne peut pas le préciser. Certainement ils n'y demeurèrent pas étrangers, mais si Marguerite fut aidée, du moins sut-elle garder son individualité et son originalité; car dans tout ce qui porte son nom se retrouve un caractère qui est bien à elle, et à elle seule. Elle a des pensées qui sont siennes, un style qui est sien.
Presque tous ses vers paraissent avoir été composés à l'itopromptu ; elle les dictait, comme ses lettres, à un secrétaire, et souvent, diton, deux secrétaires étaient occupés à la fois, l'un à écrire ses lettres, l'autre les vers qu'elle improvisait, souvent dans sa litière, en voyageant par pays. Son style porte l'empreinte de cette hâte ; on sent que le travail y a manqué ; mais en outre il est souvent archaïque i, obscur, embarrassé et surchargé de faux ornements.
1 On lit dans le Coche :
« Et Dieu et saints requérant et priant
Pour mon aide :
Car je n'y ■voy sans miracle reniide. •
Façon vieillie de parler, ou altération pour la rime, cela sent bien son quinzième siècle.
S4 POÈTES DU XVl" SIÈCLE.
Rien, dans cette poésie, ne paraît jaillir d'une vive source. Les contemporains furent assurément flatteurs dans leur reconnaissance, quand ils appelèrent Marguerite la dixième Muse et la quatrième Grâce.
Cependant il n'était bruit que do son talent, et sa réputation poétique se répandait jusque dans les contrées étrangères. Un jour elle recueillit un témoignage bien flatteur de l'estime qu'on faisait d'elle dans un pays rival de la France. Trois sœurs anglaises, non moins distinguées par leurs connaissances et par la délicatesse de leur esprit que par leur naissance, Anne, Marguerite et Jeanne de Seymour, composèrent en son honneur un poème de cent distiques, qui fut traduit en plusieurs sortes de vers par Jean Daurat, Joachim du Bellay, Jean-Antoine de Balf et Nicolas Denisot.
A lire attentivement la Marguerite des Marguerites, on ne saurait se prendre d'un aussi vif enthousaisme. Sa gloire est moins dans ce qu'elle a produit elle-même que dans les efforts qu'elle a faits pour soutenir, pour encourager et pour provoquer les talents.
Cette princesse, qui semble avoir réuni tous les contrastes, et sur laquelle l'histoire ne saurait se prononcer avec certitude, a laissé des ouvrages bien variés de forme et d'inspiration. Les poésies de Marguerite no furent pas négligées par les contemporains, comme celles de son royal frère. Jean de la Haye, un de ses savants valets de chambre, les recueillit et les publia, en 1547, sous ce titre, conservé dans les nombreuses éditions qui suivirent : Les Marguerites de la Marguerite des princesses, très illustre Royne de Navarre.
Les principaux ouvrages dont se compose ce recueil sont quatre mystères ou comédies pieuses, de l'an 1545, la Comédie de la Nativité de Jésus-Christ, la Comédie de l'Adoration des i?-ois Rois à Jésus-Christ, qui renferme un Noël curieux, la Comédie des Innocents, et la Comédie du Désert; deux farces intitulées Comédie de deux Filles et deux Mariées, et T7-op, prou, peu, jnoins; la Complainte pour u?i détenu prisonnier, composée probablement à l'occasion de la captivité de François I''; plusieurs chansons spirituelles, dont les deux premières sont relatives, l'une à la maladie, l'autre à la mort du roi; enfin plusieurs pièces sur des sujets pieux, dont la plus remarquable est un poème en vers de dix syllabes intitulé : Le Miroir de l'âme pécheresse, ou le Miroir de Irès-Chrestienne Princesse Marguerite de France, Royne de Navarre, Dtichesfe d'Alençon et de Rerry : auquel elle voit et so7i néant et son tout. C'est une sorte de commentaire sur le Cor mundum créa in me, Deits, du psaume l. Il n'est pas de meilleur témoignage des sentiments profondément chrétiens qui étaient au fond de l'iâme de la sœur de François I". Non seulement ce poème annonce une grande connaissance de l'Écriture sainte, à cliaque instant citée en marge, mais il ne respire qn'onction, humilité ou piété sincère. Malheureusement on crut y voir des traits contre l'Ëglisa romaine, qui rendirent suspecte d'hérésie madame Marguerite, alors ducliesse d'Alençon.