MARGUERITE D'ANGOULÊME. 3S
Les sentiments pieux de la reine de Navarre éclatent également dans deux poèmes moins considérables, VOraùonde l'âme fidèle, etc., et le Triomphe de fÂgneau.
On trouve encore dans les Marguerites de la Marguerite des princesses, l'Histoire des Satyres et Nijmphes de Dgane, cinq épîtres, dont quatre h François 1", et une au roi de Navarre malade; la Complainte de quatre Dames et quatre Gentilzhommes, le Coche, YUmbre, enfin la Mort et résurrection d'Amour.
Le recueil des poésies de François l" contient plusieurs pièces inédites qui toutes ont le roi pour objet.
L'âme aimante de Marguerite se montre à nu dans les poésies adressées au roi, ou qui le concernent. Elle ne laisse pas voir une sensibilité moins vraie et moins profonde dans une pièce peu connue, intitulée : Dialogue en forme de vision noctwne, entre trèsnoble et excellente princesfie madame Marguerite de Frayice, sœur du roy nostre sire, par la grâce de Dieu royne de Kavarre, duchesse dAlençon et Berry, et l'ame saincte de defuncte madame Charlotte deVraiice, fille aisnée dudit sieur, et iiiepce de ladite dame royne. Marguerite, désolée de la mort de sa nièce, l'entretient pour savoir si au moins elle est heureuse dans les lieux où son âme a été transportée. La fille de François \", en dépeignant sa félicité, verse dans le cœur de sa tante la seule consolation dont puissent être susceptibles ceux qui ont vraiment aimé, la certitude que la mort a été un bien pour les chers absents qu'ils retrouveront un jour.
Ce petit poème, excellent d'inspiration, mais d'une versification négligée et incorrecte, fut publié à Alençon, en 153-3.
A la fin de cette étude, un sentiment nous domine, c'est qu'en dépit de tant d'imputations flétrissantes, il y a plus de chances d'être juste à juger bien cette princesse qu"à la juger mal. Incontestablement elle fut bonne, tendre, bienfaisante, généreuse, goûtant les grandes idées et les grands sentiments de la religion, comme les charmes des lettres et de la poésie. N'en est-ce pas assez pour lui mériter indulgence et faveur?
La reine de Navarre à Clément Marot^.
Siceulx à qui devez, comme vous dictes, Vous congnoissoient comme je vous congnois, Quitte seriez des debtes que vous feistes Le temps passé, tant grandes que petites,
' C'est une réponse à une épigramme du poète. CEuvros de Cl. Marot, édition 1544, p. 372.
En leur payant un dixain toutesfoys, Tel que le voslre qui vault mieux mille foys Que l'argent deu par vous en conscience ; Car estimer on peult l'argent au poix, Mais on ne peult, et j'en donne ma voix, Assez priser vostre belle science.
Le vrai Chrétien.
Pour estre un digne et bon chrestien,
Il faut à Christ estre semblable,
Il faut renoncer à tout bien,
A tout honneur qui est damnable,
A la dame belle et jolie,
A plaisir qui la chair esmeut ;
Laisser biens, honneur et amie.
Ne fait pas ce tout là qui veut.
Les biens aux pauvres faut donner D'un cueur joyeux et volontaire^; Faut les injures pardonner.
Et à ses ennemis bien faire; S'esjouir en mélancolie Et tourment dont la chair s'esmeut; Aimer la mort comme la vie.
Ne fait pas ce tout là qui veut.
' Qui fait une cliose très volontiers et avec empressement. Signification usuelle au seizième siècle : a Je le mettois souvent en propos des dames de ceste ville, luy disant qu'elles sont volonluires à aimer les étrangers, spécialement gens de sa sorte. » (Fr,. d'Amboise, les Neapoiituineu, i, iv.) — « Je sçay que voua estes de ci;uk qui avcs esté des plus prompts et volontaires à exposer vos propres moyens pour mon service. « [Letl. miss, de Henri IV, 2 mars 1590, t. III, p. 154.) — « Il n'y a prince au monde qui ait la noblesse plus volontaire que le nostrc. Un petit sousrire do son niaistre eschauffe les plus refroidis. » (Montluc, Comm., II.)
MARGUEUITE D ANGOULEME. 57
Extrait de la chanson faicte par madame Marguerite dans sa lictière durant la maladye du roy^
0 Dieu, qui les vostres aymez, J'adresse à vous seul ma complainte; Vous qui les amys estimez, Voyez l'amour que j'ay sans feinte Où par vostre loy suis contrainte Et par nature et par raison :
J'appelle chacun saint et sainte Pour se joindre à mon oraison.
Las! celuy que vous aymez tant
Est détenu par maladie,
Qui rend son peuple mal content,
Et moy envers vous sy hardie.
Que j'obtiendray, quoy que l'on die,
Pour lui très parfaite santé ;
De vous seul ce bien je mendie
Pour rendre chacun contenté.
C'est celuy que vous avez oinct A roy sur nous par vostre grâce; C'est celuy qui a son cœur joint A vous, quoy qu'il die ou qu'il face : Qui vostre foy en toute place Soustient, laquelle le rend seur De voir à jamais vostre face :
Oyez donc les cris de sa sœur.
1 Elle fut ûomposée durant la semaine sainte de l'année 1547, pendant que M™' d'Alençon se rendait auprès du roi malade. Nous suivons le texte donné dans les Marguerites de la marguerite des prmcesses, édition 1547, p. 468.
Helàs ! c'est vostre vray David, Qui en vous seul a sa fiance ; Vous vivez en luy tant qu'il vit :
Car de vous ha vraye science, Vous régnez en sa conscience.
Vous estes son roy et son Dieu; En autre nul n'ha confiance, Ny n'ha son coeur en autre lieu.
Pour maladie et pour prison, Pour peine, douleur et souffrance, Pour envie ou pour trahison, N'ha eu en vous moindre espérance.
Par luy estes congnu en France Mieux que n'estiez le temps passé; Il est ennemy d'ignorance.
Son sçavoir tout autre a passé.
De toutes ses grâces et dons A vous seul a rendu la gloire ; Parquoy les mains à vous tendons, Afin qu'ayez de luy mémoire.
Puisqu'il vous plaist luy faire boire Vostre calice de douleur.
Donnez h nature victoire Sur son mal et nostre malheur.
0 grand médecin tout puissant !
Redonnez luy santé parfaite, Et des ans vivre jusqu'à cent, Et à son cœur ce qu'il souhaite.
Lors sera la joye refaicte Que douleur brise dens noz cœurs; Dont louenge vous sera faite De femme, cnfans et serviteurs.