‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 47 sur 91 · JEAN BOUCHET · texte numérisé non relu

JEAN BOUCHET

(né en 1475, mort en 1555)

L'estimable procureur Jean Bouchet, Poitevin, eut, à son époque, surtout en province, une très grande réputation d'écrivain et de poète. Il égalait la renommée de Crétin, surpassait celle de Clément Marot, et passait pour un oracle. Sa position sociale servit certes beaucoup à recommander ses nombreux écrits; car ses vers comme sa prose s'élèvent rarement au-dessus du médiocre.

D'ailleurs, d'après son propre aveu, ses vers n'ont été pour lui qu'un passe-temps, et il y dépensait au plus une heure par jour. Cette heure quotidienne fut si bien ménagée qu'il put, dans sa longue carrière, écrire cent mille vers, pratiquant, suivant son expression^ toutes les tailles de rimes.

Parmi tant d'ouvrages dus à cette soigneuse économie du temps le plus digne d'être encore ouvert, ce sont les Epistres morales et familières du Traverseur, 1545, in-S».

Les EjÀstres morales, au nombre de vingt-sept, sont des traités moraux où le religieux auteur parle des devoirs de toutes les conditions de la vie et de tous les états de la société i.

On y rencontre çà et là, des traits curieux et piquants.

Dans l'épître « à Messieurs les marchands » on lit ces vers :

« Par ces moicns et aultres grans praticques Qu'on ne congnoist, les petites boutiques Deviennent grand', et en moins de vingt ans Les accroistront de trente mille francs 2. a

Gagner trente mille francs en vingt ans ! Certes, « messieurs les marchands » d'aujourd'hui ne se contentent pas d'aussi peu.

On ne lira pas non plus sans intérêt l'épître ii, ■< à Messieurs les cénobites, c'est-à-dire religieux de religion reiglée et claustrale, » et l'épître III, « à Messieurs les prédicateurs, concionateurs et déclamateurs du Verbe divin. » Dans cette dernière épître, on trouve des traits de satire forts et liardis.

1 Lire en particulier la deuxième partie de l'Épître V, D\ seigneurs tant ancienz que modernes. — ^Episi. mor., II, 9.

'aucuns

JEAN BOl'CIIET. Cl

L'épUre « à Messieurs les escoliers de l'université de Poictiers contenant louange des sciences et estât de scolarité, » renferme des détails assez exacts sur les écrivains les plus célèbres dans les divers genres, en particulier chez les anciens.

Le principal mérite des Epistres morales de Bouchet, pour les contemporains, c'était de se laisser lire couramment, et d'être pour eux plus agréables que les traités didactiques en prose sur les mômes matières.

Une autre production célèbre du procureur de Poitiers, c'est son livre du Renmd traversant les voyes périlleuses de la vie. Sous l'emblème de renards ravageant les champs par où ils passent, faisant de grands désordres dans les maisons, fermes et métairies de diflférents paysans, mangeant les poules, dispersant les troupeaux et détruisant les moissons, l'auteur a pour objet de peindre les vices qui corrompent tous les états, de faire connaître les effet-; de ces vices, et d'en détourner en en inspirant l'horreur. Ne se bornant pas à des descriptions générales, il attaque chaque condition en particulier, et montre que chacun est coupable du vice qu'il combat. Cet ouvrage allégorique n'est pas tout en vers; il contient de longues moralités ou de longues satires en prose.

Les Epistres familières, au nombre de cent vingt-sept, parmi lesquelles vingt adressées à l'auteur par des amis, sont utiles pour connaître l'état des lettres dans le quinzième siècle et au commencement du seizième. C'est ainsi qu'on lira avec intérêt et profit VEpistre de l'acteur à fabbé de la Fontaine-le-Conte, conteriant les regrets de la mort du père Jun d'Authon i, en son vivant abbé d'Angle, et ses louanges avec aucunes choses moralles, et d'aucuns orateurs décédez.

Les Epitres dites familières sont loin d'être toutes sur des sujets familiers, ni toutes adressées à de simples amis de l'auteur, un grand nombre sont sur des sujets solennels et s'adressent à d'illustres personnages, ou sont écrites en leur nom.

Toutes ces épîtres se recommandent par l'intérêt historique. D'autres servent à faire connaître et l'homme et l'époque; telles sont les épîtres cxiii et cxiv, où Bouchet laisse éclater l'ardeur de son zèle contre les hérétiques, et démasque sans ménagement leurs vices et leur hypocrisie.

1 Historiographe et chroniqueur du roi Louis XII, qu'il accompagnait partout; auteur dune chronique recommandable par son exactitude et son impartialité.

XVic SIÈCLE. 4

Parmi les ouvrages les plus importants de Bouchet, il faut encore indiquer ses Opuscules, qui contiennent, outre une épître sur la justice dont nous avons déjà parlé, le Chnpelet des princes (1525), les Cluints royaux, la Déploralioji de VEglise militante. Nous en détacherons une Ballade sur ce que l'auteur n'a esté homme de court 1. 0:! y trouvera, avec des vers assez bien faits, quelques traits qui peignent l'homme.

Quant je oy parler d'ung prince et de sa court EL qu'on me dist: Fréquentez y, beau sire. Lors je respons : Mon argent est trop court; Je y despendrois, sans cause, miel et cire; Et qui de court l'atichement^ désire Il n'est que ung fol, et fust ce Parceval, Car on se veoit souvent (dont j'ay grant ire) Très bien monté, puis soubdain sans cheval.

Adverty suis que tout bien y acourt, Et que d'argent on y treuve a suffire, Mais je sçay bien qu'il difflue ^ et decourt * Comme argent vif sur pierre de porphire : Argent ne craint son maistre desconfire, Mais s'esjouist aller par mont et val, En le rendant, pour en deul le confire. Très bien monté, puis soubdain sans cheval.

Homme qui a l'entendement trop lourd Rien n'y vaudroit fors pour souffrir martyre, Et qui l'esprit a trop gay, prompt et gourd ^

1 Édition gothique, sans date, M III. — 2 Ce mot désigne tout ce qui attire et captive. — s Se répand, diffluit. — * Court çà et là, decurrit. — "^ Gourd, perclus par le froid, engourdi; ne s'emploie plus au figuré. Un poète du seizième siècle a dit : « Eq esloignaiit de vous ceste (/ourdi paresse. »

(Jacques de la Taille, Alex., III.)

Dans le Loiret, dans le Cher et dans le Maine, on dit encore : Les gens de co pays sont gourds.

JEAN DOUCIIET. 63

Y pert son temps, malheur à luy se tire. Esprit moien chevance ^ à luy retire; Mais le danger est de ruer ^ val '^, Car la court rend le mignon qu'elle attire Très bien monté, puis soubdain sans cheval.

Prince, vray est, on ne m'en peult desdire, Que la court sert ses gens de bien et mal. Et qu'elle rend l'homme, sans contredire, Très bien monté, puis soubdain sans cheval.

Dans ses vers comme dans sa prose, le procureur Jean Bouchet est grave, sérieux, moral : c'est bien, comme l'appelle Charles Fontaine, un « cliaste et chrestien scripteur », mais presque toujours banal, lourd, verbeux, pédantesque et soporifique. Il sait bien couper le vers, il soigne la rime, et s'efforce de rivaliser d'exactitude avec Jean Chopinel, Castel, Jean le Maire, Meschinot, Octavien de Saint- Gelais ; mais parmi tant de milliers de vers, on aurait peine à en citer quelques-uns qui fussent vraiment remarquables et frappes à un coin original. Le plus souvent, rien de moins poétique que son style de procureur, son « style palatin s », comme il l'appelle. Presque partout on est choqué de la « rudité de son style », ainsi qu'il s'exprime lui-même * ;

« Ainsi l'ay faict à maints auUres estatz Ausquelz j'escrips d'epistres un grand tas, îs'on en poly ne suave langage, Mais grossement, en naturel lamage. »

Ailleurs il qualifie ses vers de « rudes, agrestes et divers ». Ce qui les rend surtout lourds et fastidieux, c'est qu'ils sont constamment gâtés par la langue pédantesque des latiniseurs de la Renaissance. Et lui-môme sent si bien que ce n'est pas là le vrai français, que quelquefois il retraduit en termes vulgaires ses mots savants, comme dans Ces vers :

« Que sa grand'robbe estoit inconsutille Et sans cousture, à façon très subtile 5. »

C'est aussi l'un des grands partisans des rimes équivoquées. Ses

1 Bien, richesse. — 2 D'être précipité à bas. — ' De palais. — * Epist. fam., LXXII. — 3 Ibid., XI.

64 POÈTES DU XVl" SIÈCLE.

poésies sont remplies de gentillesses et de tours de force dans ce genre :

« Par ce ne fault qu'aucun se passionne

Des biens mourans (qu'on ne faict pas) si on ne

Veult delinquer, mais prier Dieu pour eulx

Et n'estre plus de la mort tant paoureux i. •

« Par ceste la, qui ayine chasteté

El qui de cueur a tousjours chaste esté -. i

Et tout cela se lisait, était goîité, vanté, récompensé. Non seulement Bouchot voyait ses poésies recherchées par les amateurs de littérature, mais il obtenait encore dans d'illustres salons des suffrages et des succès bien capables de flatter sa vanité. Il est un château où il fut plus que partout ailleurs accueilli avec honneur et distinction, c'est le château de Thouars, résidence de la famille de la Trémouille, qui lui avait confié le soin de ses affaires. La belle, sage et spirituelle Gabrielle de Bourbon, épouse de Louis la Trémouille, auquel il s'était attaché très jeune, trouvait un grand plaisir dans sa société. Elle aimait, ainsi que son mari, à l'entendre chanter des ballades et réciter des poèmes allégoriques dont les allusions étaient toujours flatteuses pour les dames.

Il devint l'instituteur et ensuite le protégé et l'ami du prince de Talmont, fils du seigneur de la Trémouille. Malheureusement ce prince trouva la mort dans les combats, à peine âgé de trente ans. Bouchet célébra la mémoire de son jeune bienfaiteur dans un ouvrage intitulé : Tiniple de la bonne renommée. Le seigneur de la Trémouille, remplissant généreusement les intentions de son fils, mit Bouchet à môme de pouvoir se livrer entièrement à son goût pour les lettres.

En 180S, en plein empire, dans un coin retire de la Normandie, un jeune poète, qui est devenu un personnage, Pierre Lebrun, ayant par liasard ouvert un Pionsnrd, — ce poète qui depuis longtemps n'était plus goîité que par quelques étrangers, comme l'Italien Maflei et l'Allemand Goethe, — y découvrit tant de beautés

Epist. fam., LXVIII. — « Ibid,, XCIII.

inattendues, qu'il eut le courage d'en lire trois cent mille vers. C'était un présage de la réhabilitation dont le jour allait bientôt se lever. Depuis, un critique illustre, Sainte-Beuve, et plusieurs écrivains de mérites divers, Théophile Gautier, Ampère, Saint-Marc Girardin, Gandar, ont vengé le chef de la Pléiade de l'injurieux dédain de Boileau, et montré que Pierre de Ronsard fut véritablement un poète. Nous dirons plus : le célèbre Vendômois fut, à tout prendre, le plus grand poète du seizième siècle; ce qui ne veut pas dire qu'il eût toutes les qualités du poète.

L'auteur de l'ode sur la Prise de Namur et du sonnet sur la Mort de la "eune Oronte a dit, dans son Art poétique :

t Ronsard qui le suivit, par une autre méthode, Réglant lout, brouilla tout, lit un art à sa mode, Et toutefois longtemps eut un heureux destin; ilais sa muse, en français parlant grec et latin. Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque. Tomber de ses grands mots le faste pédantesque. »

L'étude que nous entreprenons montrera l'iniquité de cette sentence, et prouvera que c'est vraiment par un retour grotesque qu'on a vu tomber si bas dans l'opinion un poète qui avait rempli de sa renommée tout le seizième siècle; qui, au sentiment général des contemporains, « représentait en nostre langue un Homère, Pindare, Théocrite, Virgile, Catulle, Horace, Pétrarque, » et dont les œuvres, au témoignage de Duperron, se lisaient publiquement jusqu'en Moravie, jusqu'en Pologne, jusqu'à, Dantzig '.

Voulant

« Égaler les vers des antiques Par un oser ingénieux -, »

il eut le tort de rompre violemment avec le vieil esprit gaulois, et sacrifia des grâces qui, à la vérité, avaient fait leur temps.

Au début, admirateur trop servile des anciens, il échoua dans ses ambitieux efforts, et proposa h l'admiration de ses contemporains de tristes replâtrages de Pindare et d'Homère, dans une langue qui n'était pas du grec et n'était pas du français. Mais se débarrasse-t-il de son bagage hellénique, on voit apparaître un poète non seulement élevé, mais charmant, qui offre par milliers des traits exquis de naturel et de naïveté, de la grâce, de la fraîcheur, du pittoresque; admirable non seulement dans les petites od^s, dans les tendres sonnets auxquels le goiit de notre siècle se reprit d'abord, mais même, parfois, dans les longues odes, dans les hymnes, et jusque dans maintes pages de la Frandade.

Imagination inventive, féconde, noble et hardie, plein de verve et d'enthousiasme, comme le reconnaissait la Bruyère, il fut un des

« Orais. fun. de P. Rons. — ^ Oi., V, 2.

créateurs de la langue, il lui donna un essor nouveau, remédia à son indigence, lui communiqua de la force et de l'éclat.

Il imagina une grande variété de rythmes lyriques reproduisant le mouvement général des rythmes grecs et latins, inventa de nouvelles formes de strophes, dont plusieurs, après avoir été abandonnées par Malherbe, devaient être reproduites par la nouvelle école poétique du dix-neuvième siècle.

L'un des premiers, si ce n'est tout le premier, il condamna l'hiatus, sans se l'interdire absolument, comme le fit plus tard une réforme tyrannique et arbitraire, qui, chose prodigieuse! a su se faire obéir jusqu'à nos jours. Perpétuellement préoccupé de l'harmonie de notre poésie, il se fit de l'entrelacement régulier des rimes masculines et féminines une loi obligatoire qu'on appela Vor-donnance de Ronsard. Voulant donner en tout l'exemple en même temps que le précepte, il embrassa toutes les parties de la poésie; il aspira généreusement à « représenter toutes les Muses ensemble, h posséder pleine et entière la gloire de la poésie i ; » il fut l'introducteur du classique eu France, il fit triompher le classique, bien que, de nos jours, ce soient les romantiques qui aient relevé sa statue ren-. versée dans la boue.

A dire vrai, ce qu'il prit des poésies antiques, ce fut surtout leur ordonnance, leur forme, leur dessein, leur mouvement métrique. Il eut du moins le mérite de faire remonter jusqu'à ces hautes sources d'inspiration, ubandonnces depuis si longtemps. Enfin il a déblayé le chemin, il a montré la voie, il a préparé Malherbe et Boileau, qui, sans lui, probablement, n'auraient pu être ce qu'ils ont été, faire l'oeuvre qu'ils ont faite.

Pierre de Ronsard naquit, en lô24, dans le Vcndômois. Il se lassa de l'étude après un court séjour au collège (ie Navarre, et entra au service du duc d'Orléans, fils de François 1"', puis à celui de Jacques d'Ecosse. Il suivit Lazare de Buîf en Allemagne, et le capitaine Langey du Bellay en Piéiuont.

Il fut alors atteint d'une grave surdité et entra, vers 1541 ou 1542, au collège de Coqueret, où il étudia pendant sept ans sous la direction de Jean Daurat; il y eut pour condisciples et pour amis Jean- Antoine de Baif, Remy Bclleau, Lancelot de Caries et Marc-Antoine Muret.

Ce n'est qu'au sortir de cette longue et studieuse retraite, en 1548 ou 1549, qu'il se hasarda à répandre ses premiers essais parmi les érudits et les courtisans.

Quand il débuta, il était plein du génie d'Homère. 11 avait étudié

' Odes, Èpistre au lacL, en tête de la prem. édit.

et étudié passionnément, non pas le faux Homère dont s'était épris le moyon âge, mais l'Homère authentique ; non pas les poèmes apocryphes de Dictys ou de Darôs, mais Ylliade et ÏOdyssce lues dans le texte môme.

n Homère, qui servit aux Neuf Muses de guide, »

fut une des principales sources de son inspiration, tellement qu'il est peu d'épisodes qu'il n'en rappelle ici ou là par quelque trait.

H avait étudie avec la même ardeur et avec le même enthousiasme Pindare, et c'est avec ce poète qu'il s'efforça d'abord de rivaliser. Sa plus grande ambition était d'être le Pindare et le Callimaque de la France. Trouvant qu'EIorace avait eu l'audace basse et lente i en n'osant pas s'élever jusqu'à l'imitation franche du poète de Thèbes, il se proposa pour principal modèle ce lyrique, qui était resté ignoré à la France jusqu'à l'édition des Aides, publiée en lôl3, dont les œuvres n'avaient encore été accessibles qu'à bien peu de personnes, mais auxquelles il avait été initié par Daurat.

Enivré du charme des beautés antiques qu'il reproduisait, qu'il imitait, ou dont il inspirait sa verve, il ne feignait pas de s'appeler « le premier auteur lyrique français, et celui qui a guidé les autres au chemin de si honneste labeur 2. » Il ouvrait en effet la voie et il avait le droit de se vanter d'avoir le premier en France, dès son enfance, pindarisé '^, et osé, le premier des nôtres, enrichir sa langue de ce mot o<le'''. Aspirant à une gloire toute nouvelle, il s'essaya à l'imitation des lyriques anciens, « dès le mesme temps que Clément Marot se travailloit à la poursuite de son psautier ». a II voulut les « pourtraire dessus le moule des plus vieux «. „

Malgré toutes les qualités qu'on peut et qu'on doit reconnaître à cet élève de Pindare, de Callimaque et d'Horace, il faut bien déclarer que ce qu'il y a de moins lisible, et quelquefois de plus maussade dans Pionsard, ce sont ses odes prétendues pindariques, au nombre de quatorze ou de quinze, et qui sont toutes datées de sa jeunesse. Le poète vcndômois avait quelque chose du génie de Pindare ; mais le genre pindarique, môme traité avec un talent supérieur, est bien peu fait pour satisfaire le goût français.

Les fictions mythologiques des anciens charmaient Ronsard, et il aimait à en relever presque tous les sujets qu'il traitait, mais il ne faisait ainsi, la plupart du temps, que les affadir et les glacer. L'ode à Phébus pour guariv le roi Charles IX '' est un modèle de ce genre ennuyeux et ridicule.

Un exemple fera sentir comment Ronsard pindarisé tous les sujets. Il veut chanter trois doctes filles d'Angleterre, les trois sœurs Anne,

1 XI' ode pindarique. — 2 Préf. de la l""' éd. des Odes. — ^ Of/e5, II, 2, àCalliope. — * 76., Epistre au lect. delà l'" édit. — 3 Ibid. — 6 Od., V, 2. r- '' Livre V, ode C.

Marguerite et Jeanne de Seymour, qui avaient été instruites par Denisot, surnommé comtR d'Alsinoys, et avaient composé, en latin, un livre de distiques dédiés à Marguerite, sœur de François l", qu'on avait aussitôt traduits en grec, en italien, en français. Voyez quel appareil mythologique il déploie :

Ode en l'honneur d'Anne, de Marguerite et de Jeanne de Seymour.

Quand les filles d'Achelois ^ Les trois belles chanteresses, Qui des hommes par leurs vois Estoient les enchanteresses, Virent jaunir la toison, Et les soldats de Jason Ramer- la barque argienne Sur la mer sicilienne,

Elles, d'ordre 3, flanc à flanc, Oisives au front des ondes, D'un peigne d'yvoire blanc Frisotoient leurs tresses blondes.

Et mignotant^ de leurs yeux Les attraits délicieux, Aguignoient ^ la nef passante D'une œillade languissante.

Puis soupirèrent un chant De leurs gorges nompareilles, Par douce force alléchant Les plus gaillardes aureilles ; Afin que le son pipeur

1 Achéloûs, père des sirènes. — * Emploi ancien, faire avancer h. force de rames. — s En ordre. — * Rendre mignons, gentils. — s Lorgnaient. On dit encore, quelquefois, guigner.

Frnndast le premier labeur Des chevaliers de la Grèce Amorcés de leur caresse.

Jà ces demi-dieux estoient Prêts de tomber en servage, El jà domptés se jettoient Dans la prison du rivai^e, Sans Orphée, qui soudain Prenant son luth en la main, Opposé vers elles, joue Loin des autres sur la proue,

Afin que le contre-son De sa repoussante lyre Perdist au vent la chanson Premier qu'entrer^ au navire, Et qu'il tirast des dangers Ces demi-dieux passagers Qui dévoient par la Libye Porter leur mère affoiblie.

Mais si ce harpeur fameux

Oyoit le luth des Serenes

Qui sonne aux bords escumeux

Des Albionnes arènes,

Son luth payen il fendroit

Et disciple se rendroit

Dessous leur chanson chrestienne

Dont la voix passe la sienne.

Car luy, enflé de vains mots,

' Premier que, s'employait souvent pour avant que.

10 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Devisoit à l'aventure

Ou des membres du Chaos

Ou du sein de la Nature;

Mais ces vierges chantent mieux

Levray manouvrier* des cieux,

Et sa demeure éternelle,

Et ceux qui vivent en elle.

Las ! ce qu'on void de mondain Jamais ferme ne se fonde, Ains fuit et refuit soudain Comme le branle d'une onde Qui ne cesse de rouler.

De s'avancer et couler, Tant que rampant il arrive D'un grand heurt contre la rive.

La science, auparavant Si long temps orientale.

Peu à peu marchant avant, S'apparoist^ occidentale, Et sans jamais se borner N'a point cessé de tourner, Tant qu'elle soit parvenue A l'autre rive incogneue.

Là de son grave sourcy Vint affoler le courage De ces trois vierges icy, Les trofs seules de nostre âge, Et si bien les sceut tenter.

Qu'ores ^ on les oit chanter

1 Celui qui a fait de ses mains; de main et œuvre. — -Ap}iaraitre s'employait souvent comme verbe réfléchi. — ^Maintenant.

Maint vers jumeau qui surmonte *

Les nostres, rouges de honte.

Par vous, vierges de renom, Vrais peintres de la mémoire, Des autres vierges le nom Sera clair i en vostre gloire.

Et puis que le ciel bénin Au doux sexe féminin Fait naistre chose si rare D'un lieu jadis tant barbare,

Denisot^ se vante heure ^ D'avoir oublié sa terre Et passager demeuré Trois ans en vostre Angleterre, Et d'avoir cogneu vos yeux, Oii les amours gracieux Doucement leurs flèches dardent Contre ceux qui vous regardent ;

Voire et d'avoir quelquefois Tant levé sa petitesse, Que sous l'outil de sa vois Il polit vostre jeunesse, Vous ouvrant les beaux secrets Des vieux Latins et des Grecs, Dont l'honneur se renouvelle Par vostre muse nouvelle.

' Illustre, comme le latin clams. — * Nicolas Denisot (1515-1559), auteur des Cantiques du premier ndvene'ned de JésusChrist (1553). — -^Heureux. On le trouve dès Is treizième siècle :

i< Moult me tien ;i bon heure Quant... »

{Cleomadès, v. 57.

72 POETES DU XVr SIECLE.

lo * ! puis que les esprits D'Angleterre et de la France, Bandez d'une ligue, ont pris Le fer contre l'ignorance, Et que nos roys se sont faits D'ennemis amis parfaits, Tuans la guerre cruelle Par une paix mortelle.

Advienne qu'une de vous, Nouant^ la mer passagère.

Se joigne à quelqu'un de nous Par une nopce étrangère ; Lors vos escrits avancez Se verront recompensez D'une chanson mieux sonnée, Qui cri'ra vostre hymenée, {Odes, V, 3 ; édition de la Bibliothèque elzévirienne, t. II, p. 308.)

Le système prête fort à la critique ; mais assurément celui qui savait chanter de ce ton n'était pas seulement le commencement et la matière d'un poète, comme disait Balzac, aux yeux de qui Godeau était un plus grand poète que Ronsard.

Si ambitieux et si déplaisants que puissent paraître le pindarisme et le mythologisme de Ronsard, ce n'est pas de quoi décrier en lui le poète lyrique ; car les odes de ce genre sont en petit nombre dans son recueil, qui en renferme, au contraire, un grand nombre d'une conception simple et franche et d'une facture aisée et naturelle.

Il baissa si bien son ton que les personnes qui, lors de ses débuts, lui reprochaient d'être trop pompeux et trop solennel, en vinrent à le blâmer d'être trop simple et trop familier.

Veut-on entendre une ode de la plus exquise simplicité, pleine d'accents doux, tristes, mélancoliques, et par moments élevés, avec une couleur pastorale pleine de naturel? Qu'on écoute cette ode en petits vers d'un effet saisissant et d'une merveilleuse richesse de rimes

' Exclamation. — - Traversant sur un vaisseau, passant à la nage.

De l'Élection de son sépulcre.

Antres, et vous, fontaines, De ces roches hautaines Qui tombez contre-bas D'un glissant pas ;

Et vous, forests, et ondes Par ces prez vagabondes.

Et vous, rives et bois, Oyez ma vois.

Quand le Ciel et mon heure Jugeront que je meure, Ravi du beau séjour Du commun jour;

Je défens qu'on me rompe Le marbre, pour la pompe De vouloir mon tombeau Bastir plus beau.

Mais bien je veux qu'un arbre M'ombrage au lieu d'un marbre, Arbre qui soit couvert Toujours de verd.

De moy puisse la terre Engendrer un lierre M'embrassant, en maint tour, Tout à l'entour :

Et la vigne tortisse ' Mon sepulchre embellisse, Faisant de toutes parts Un ombre espars !

Là viendront chaque année A ma feste ordonnée, Avecques leurs taureaux, Les pastoureaux :

Puis, ayans fait roffice * Du dévot sacrifice,

Parlans à l'Isle" ainsy, Diront cecy :

« Que tu es renommée D'estre tombe nommée D'un de qui l'univers Chante les vers 1

Qui oncques en sa vie Ne fut bruslé d'envie D'acquérir les honneurs Des grands seigneurs ;

N'y n'enseigna l'usage De l'amoureux breuvage, Ny l'art des anciens Magiciens ;

> Flexueuse. — * Il songeait sans doute, dit Sainte-Beuve, en faisant clioixde ce lieu, à son prieuré de Saint-Cosme en l'Isle, duquel Du Perron, en sou oraison funèbre du poète, a dit : » Ce prieuré est situé en un lieu fort plaisant, assis sur la riviore de Loire, accompagné de bocages, de ruisseaux et de tous les ornements naturels qui embellissent la Touraine, do laquelle il est comiue l'œil et les délices, » et où Ronsard revint mourir.

Mais bien à nos campagnes Fit voir les Sœurs compagnes Foulantes l'herbe aux sons De ses chansons.

Car il fit à sa lyre Si bons accords eslire, Qu'il orna de ses chants Nous et nos champs.

La douce manne tombe A jamais sur sa tombe.

Et l'humeur que produit En may la nuit!

Tout à l'entour l'emmure L'herbe et l'eau qui murmure, L'un tousjours verdoyant, L'autre ondoyant.

Et nous, ayans mémoire De sa fameuse gloire, Luy ferons, comme à Pan, Honneur chaque an. »

Ainsy^ dira la troupe, Versant de mainte coupe Le sang d'un agnelet Avec du lait,

Dessur moy% qui à l'heure Seray par la demeure Où les heureux Esprits Ont leur pourpris.

La gresle ne la nege N'ont tels lieux pour leur siège, Ne la foudre oncques là Ne dévala.

Mais bien constante y dure L'immortelle verdure, Et constant en tout temps Le beau printemps.

Le soin, qui sollicite Les rois, ne les incite Leurs voisins ruiner Pour dominer;

Ains^ comme frères vivent, Et morts encore suivent Les mestiers qu'ils avoient Quand ils vivoient.

Là, là, j'oiray d'Alcée La lyre courroucée, Et Sapphon * qui sur tous Sonne plus dous.

Combien ceux qui entendent Les chansons qu'ils respandcnl Se doivent resjouir De les ouïr;

Quand la peine receuë Du rocher est deceuë,

» Mais plutôt, de an te. — 2 Saplio.

Et quand le vieil Tantal' N'endure mal ' !

La seule lyre douce L'ennuy des cœurs repousse, Et va l'esprit flattant De l'escoutant.

Plusieurs odes dans le genre d'Horace ont un grand charme, ;!iarme païen, disons-le. Il reproduit, sans en varier beaucoup l'expression, l'épicuréisme du poète de Tibur.

Le nom d'ode présente généralement l'idée de quelque chose d'assez monotone. Mais Ronsard, dans les siennes, est très varié. Il y traite toutes sortes de sujets.

Plusieurs de ses odes célèbrent de grands événements du temps : la paix faite en 1550, entre Henri II et Edouard VI, roi d'Angleterre; la victoire remportée à Cérisoles par François de Bourbon, comte (i'Enghien ; le combat singulier entre le sieur de la Châtaigneraie et !iui de Chabot, seigneur de Jarnac; la mort de Charles de Valois, Juc d'Orléans, troisième fils de François I"; la naissance de Francis, dauphin de France, fils du roi Henri II; le mariage d'Antoine Ac Bourbon et de Jeanne, reine de Navarre; les ordonnances faites :!n 15.Î0 par Henri II ; la mort de la reine de Navarre ; la maladie de ilharles IX.

Pionsard ne doutait pas plus que Pindare et Horace de l'immortalité de ses odes.

Que le poète, audacieux introducteur parmi nous d'un genre si difficile, se soit fait quelque illusion sur le mérite et la durée de son œu\Te, qui l'en blâmera? Ce qui est incontestable, c'est qu'une partie de ses odes ont assez de mérite pour le placer au rang de nos plus grands lyriques.

A la classe des odes se rattachent les hymnes.

Il y a beaucoup de solennité, mais aussi beaucoup d'ennui et d'obscurité dans les hymnes que ilonsard a composés à l'imitation d'Homère, d'Orphée et de Callimaque, et qu'il essaya plusieurs fois de consacrer aux saints de l'Église. Dans tous, les allusions mythologiques, les allégories astronomiques sont trop nombreuses, trop savantes, il y est fait un mélange trop bizarre de christianisme et de platonisme, pour que nous puissions, comme les contemporains, trouver un grand charme h ces laborieux pastiches, bien que quelques-uns, les hymnes de la Philosophie, de l'Éternité, de la Justice, par exemple, aient des parties supérieures.

' Puisque Sisyphe lui-même en oublie son rocher et Tantale sa soif. (Sainte-Beuve.)

78 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Xous avons parlT- d'abord des odes, parce qu'elles sont le principal honneur de Ronsard. Mais le premier recueil de poésies qu'il lança dans le public, ce furent les Amours de L'assandre, en sonnets, où il imitait le gentil Marulle, le voluptueux Jean Second et le langoureux Pétrarque : c'est ce qu'on appelle les Premières Amours, Les Secondes et les Troisièmes Amours, ou Marie et Hélène, vinrent beaucoup plus tard.

On a souvent cité le sonnet à Marie qui renferme ces jolis vers :

« Le temps s'en va, s'en va, madame.

Las! le temps, non; mais nous nous en allons, »

et qui est imite de l'ode d'Horace, Postume, Postume.

Ronsard, si fin et si hardi dans l'ode, si varie dans le sonnet, a, dans l'élégie, égalé et même surpassé la douceur de du Bellay, le maître du genre au seizième siècle. « Chacun, dit Pasquier, lui donne la gravité et à du Bellay la douceur. Et quant à moy il me semble que quand Ronsard a voulu doux-couler, comme vous voyez dans ses élégies, vous n'y trouverez rien de tel en l'autre. » Dans plusieurs on trouve, comme a dit Millevoye, « du nombre, de l'élévation, d'heureuses formes poétiques, m

Une partie des pièces que Ronsard nous a laissées sous le nom à'é/égies ne répondent nullement à l'idée traditionnelle que nous nous formons de ce genre. Allégories recherchées, descriptions vagues, ennuyeuses digressions, étalage de moralités banales, chansons bachiques et licencieuses, épitlialames, invectives grossières et dialogues cyniques, le poète novateur ne craint pas de baptiser tout cela du nom d'élégies. ïibulle et Ovide l'entendaient autrement.

Très inégal, mais souvent supérieur dans l'élégie, Ronsard est presque toujours médiocre dans l'églogue.

Vauquelin de la Fresnayc a beau dire que Ronsard u emboucha le flageol ' bravement ~, » nous sommes, cette fois, plutôt du sentiment de Boileau qui tenait en grand mépris les « idylles gotliiques » du Vendômois. Idylles ou églogues seulement de nom, elles n'ont rien de pastoral, rien de tendre, rien de délicat.

1 Le flageolet. — - hbjlL, II, C5, AB. de S.-Franç.

Quelquefois les personnages jouent des rôles fort peu appropriés. Ainsi la bergère Margot fait l'éloge des fameux liellcnistes ou hébraisants Turnèbe, Hudé, Valable.

Une partie des églogues sont dc>tinées à, célébrer dos solennités lo circonstance, des noces, des naissanci;s, des funérailles.

Les églogues proprement dites ont pour suit»; le Bocage royal, ^orte de pendant aux Silves de Stace. C'est un recueil d'épîtres fort adulatoires adressées aux rois Ciiarles IX, Henri III, aux reines Catherine de Médicis, Elisabeth d'Angleterre, etc., sous les noms de Henriot, Carlin, la grande Catin, etc. Quelques conseils hardis, quelques leçons courageuses font à peine pardonner les flatteries prodiguées à des personnages odieux.

Le IjTique et l'élégiaque Ronsard fut aussi un satirique distingué. Les calamités, les désordres et les crimes dont il fut témoin lui inspirèrent des accents énergiques et indignés. Il parle ainsi à Henri III.

Peinture des calamités et des crimes de l'époque.

Sire, voici le mois où le peuple romain

Donnoit aux serviteurs, par manière de rire,

T-ongé ^ de reconter tout ce qu'ils vouloient dire :

Donnez-nous, s'il vous plaist, un semblable congé...

Oui, bon Dieu ! n'escriroit, voyant ce temps ici?

Quand Apollon n'auroit mes chansons ^ en souci,

(Juand ma langue seroit de nature muette,

Encore par dépit je devieudrois poëte.

C'est trop chanté l'amour et en trop de façon :

La France ne connoist que ce mauvais garçon,

Que ses traits, que ses yeux. Il faut qu'une autre voye

Par sentiers inconnus au Parnasse m'envoye.

Pour me serrer le front d'un laurier attaché,

D'autre main que la mienne encore non touché.

Si quelqu'un en faveur de sa faveur abuse,

1 Permission. — 2 chants en général, comme carmina en latin, et •nnzoni en italien.

S'il fait le courtisan et s'arme d'une ruse, Si quelque villoteur *, aux princes devisant, Contrefait le bouffon, le fat ou le plaisant ; Si nos prélats de cour ne vont à leurs églises ; Si quelque trafiqueur qui vit de marchandises Veut gouverner l'Estat, faisant de l'entendu; Si quelqu'un vient crier qu'il a tout despendu En Pologne, et qu'il brave 2, enflé d'un tel voyage, Et pour le sien accroistre, à tous fasse dommage; Si plus, quelque valet de quelque bas mestier Veut par force acquérir tous les biens d'un cartier; Si plus, nos vieux corbeaux gourmandent vos finances; Si plus, on se destruict d'habitz et de despenses; Et si quelqu'affamé nouvellement venu Veut manger en un jour tout vostre revenu. Qu'il craigne ma fureur ! De l'encre la plus noire Je lui veux engraver^ les faicts de son histoire D'un long traict sur le front, puis aille où il pourra, Toujours entre les yeux ce traict lui demourra.

J'ai trop longtemps suivi le mestier héroïque, Lyrique, elegiaq', je serai satyrique, Disois-je à vostre frère, à Charles, mon seigneur, Charles qui fut mon tout, mon bien et mon honneur; Ce bon prince en m'oyant se prenoit à sourire, Me prioit, m'exhortoit, me commandoit d'escrire, D'estre tout satyrique instamment me pressoit. Lors, tout enflé d'espoir dont le vent me paissoit, Armé de sa faveur, je proraettois de l'estre, Cependant j'ay perdu ma satyre et mon maistre.

• Qui s'amuse à la ville au lieu de travailler, débauché, libertin. On disait plus souvent villotier, qui est encore usité dans quelques départements, notamment dans le liaut Maine, pour désiiiner une personne qui préfère le séjour de la ville à celui do la campagne. — ' S'habille avec luxe. — ^ Synonyme de graver.

On retrouve encore le ton de la satire dans les passages de l'élé-

ii' citée plus haut, la Dryade violée, où le poète charge d'invectives ( harlcs IX même, l'auteur de la destruction de l'antique et superbe 'f'iètde Gastine. Ce roi avait commandé îi Ronsard de ne pas l'éparl'iior. Il usa fort librement do cette permission.

Dans une autre pièce satirique intitulée la Truelle crossée, il reprocha au roi, non sans aigreur, les bénéfices qu'il accordait aux [crsonnes chargées de ses bâtiments, entre autres à Philibert Delorme.

Le môme caractère satirique se retrouve encore dans beaucoup (1 autres pièces du fameux lyrique du seizième siècle.

F.onsard était célébré comme le Pindare, l'Horace et le Pétrarque de la France ; il voulut en être THomère, le Virgile, l'Apollonius. A l'imitation des trois fameux épiques, il entreprit de donner à sa patrie son poème héroïque. Avant le Tasse, il avait songé à chanter la délivrance de Jérusalem. Il abandonna ce projet pour chanter le 1)( rceau de la monarchie française. Il présenta comme le père des Sicambres et des Valois Francus ou Francien, fils d'Hector, conformément à une opinion étrange, provenue de souvenirs confus, et dont Grégoire de Tours s'était fait l'écho.

Ce Francus, aïeul des aïeuls de nos rois, est le même qu'Astyanax. L'implacable fureur des Grecs avait fait précipiter du haut d'une U'ur ce malheureux fils d'Hector. Mais Jupiter, pour le soustraire à a mort, le fit enlever, au milieu de sa chute, par Mercure qui le transporta en Épire, et le remit entre les mains d'Hélénus, fils de i'iiam, qui vivait assez paisiblement dans cette contrée, et avait même épousé Androniaque, veuve en premières noces d'Hector, et en st-condes de Pyrrhus. Astyanax ou Francus, ainsi rejoint à sa mère, fut élevé avec soin et mystère. Quand il fut assez grand, on l'envoya voyager, pour lui faire connaître les mœurs des difl'érents peuples. A son retour, Hélénus, qui était devin, reconnaissant que Sun neveu était destiné à devenir le chef d'une grande nation et d'une race de héros, s'arrangea pour le faire partir, pendant la célébration des fèies de Cybèle, avec une troupe déjeunes Troyens, déguisés en curetés et en corybanies, qui devaient, avec lui, gagner les mers d'Europe et l'embouchure du Danube.

Nous ne suivrons pas le poète dans la complication d'aventures qu'il imagine. L'intérêt en est médiocre ; point de vie, point d'animation, de fastidieux détails, des longueurs infinies, de maladroites imitations du merveilleux ancien, le tout en un style prolixe, semé d'expressions familières jusqu'à la bassesse. Les quatre premiers chants de la Franciade, les seuls que Ronsard

ait écrits, parurent à un moment bien peu favorable, le 13 septem-

82 POÈTES DU XVf SIÈCLE.

bre 1572, vingt jours après la Saint-Barthélémy. Mais les circonstances les plus heureuses n'auraient pu faire vivre une œuvre si mal venue.

Ronsard avait contribué, avec du Bellay, à réhabiliter le vers alexandrin; il l'avait déclaré propre aux sujets graves, lui avait le premier donné son vrai nom, vers héroïque, et en avait souvent fait usage dans ses premières poésies, en particulier dans ses Hymnes; cependant il adopta le vers de dix syllabes pour la Francinde. Dans la préface de ce poème, il prononce que les alexandrins, qui ressemblent moins aux magnanimes ve7's d'Homère et de Virgile qu'aux senaires de la tragédie ancienne, « sentent trop la poésie très facile, sont trop énervés et flasques, si ce n'est pour les traductions auxquelles, à cause de leur longueur, ils servent de beaucoup pour interpréter le sens de l'auteur. » Il leur reproche aussi « d'avoir trop de caquet, s'ils ne sont bâtis de la main d'un bon artisan. »

Ronsard employa les derniers temps de sa vie à opérer une révision totale de ses œuvres et à y faire des changements et des retranchements considérables. Pasquier eût préféré de beaucoup que l'illustre Vendôniois, <c grand poète entre les poètes, mais très mauvais juge et Aristarque de ses livres, » eût laissé ses poésies dans leur première forme.

Binet et Colletet ont exprimé le même jugement. Au point de vue du goût, les critiques de notre époque partagent l'opinion de Pasquier, et reprochent à Pionsard d'avoir affadi ses ouvrages, et d'en avoir gâté la langue en introduisant très souvent, à la place devers simples et naturels, dos vers ridiculement ampoulés. C'est surtout dans ces révisions tardives qu'on pourrait trouver dos exemples de ce mauvais goût, quelquefois grotesque, qu'on lui a tant reproché.

C'est ici le lieu de dire qu'il y eut en Ronsard plusieurs poètes dont les manières furent très dilTérentes. Dans sa pre^mière jeunesse, il est tout préoccupé de décalquer la forme comme l'idée de la poésie grecque.

Il s'écriait avec douleur :

« Ah! que je suis raarry que la muse françoise Ne peut pas s'exprimer comme fait la grégeoise. •

II disait II son luth :

(1 Pour te monter de cordes et d'un fust, Voire d'un son qui naturel te fust, Je pillai Thebe et s.iccageai la Pouille, T'ciirichissant de leur belle despouille. »

C'était alors qu'il se souciait fort peu d'accommoder à l'air de I :aiice SCS mots grecs travestis '. Il ne craignait pas de faire un vers ut grec :

€ Ocymore, dyspotme, oligochronien, »

P lur dire passagfr, d'un mauvais destin, de peu de durée

çais

Aussi pouvait-il déclarer à tous ceux qui ne savaient que le fran- 1, que l'entrée de ses vers leur était fermée :

i( Les François qui mes vers liront, S'ils ne sout et Grecs et Humains, Au lieu de ce livre ils n'auront Qu'un pesant faix entre les mains 2. "

Introduire un certain nombre de mots nouveaux ne lui suffisait pas. Les ricliesses des langues anciennes lui faisaient tellement envie, qu'il aurait voulu les faire entrer toutes dans notre langue. Il se proposait d'enseigner, dans une continuation de son Abrégé de l'art poétique, » comment il faut composer des verbes fréquentatifs, inchoatifs, des noms comparatifs, superlatifs, et autres tels ornements de nostre langue pauvre et manque ^ de soy. »

Il aurait voulu qu'on fît encore pius pour l'enrichissement du français. Trouvant que la langue grecque devait une partie de ses richesses à la variété de ses dialectes, d'où sont venues « une infinité de phrases et manières do parler qui portent encores aujourd'huy sur le front la mar(iue de leur paîs naturel, lesquelles estoient tenues indifféremment bonnes par les doctes plumes qui escrivoient de ce temps-là, » il conseille d'enrichir de même la langue française en recourant h ses divers patois. Il dit dans son Abrégé de l'art poétique : « Tu sçauras dextrement choisir et approprier à ton œuvre les mots plus significatifs des dialectes de nostre France, quand mesmeraent tu n'en auras point de si bons ny de si propres en ta nation ; et ne se faut soucier si les vocables sont Gascons, Poictevi?is, ^'ormans, Manceaux, Lionnois, ou d'autres paîs, pourveu qu'ils soient bons, et que proprement ils signifient ce que tu veux dire, sans affecter par trop le parler de la cour, lequel est quelquefois^très mauvais pour cstre langage de damoiselles et jeunes gentilshommes qui font plus profession de bien combattre que de bien parler. »

Dans la préface de la Franciade, il engage à a remettre en usage les antiques vocables de toutes les provinces de France, et principalement ceux du langage wallon et picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue françoise. »

' Sorel, Biblioth., ex. — ' En tête des poésies en l'honneur de Charles I\. — 3 Défectueuse, comme la latin mancus, dont le premier sens est manchot.

84 POÈTES DU XYl^ SIÈCLE.

11 voulait aussi qu'on rajeunît les mots les plus expressifs du vieux français littéraire, surtout ceux qui avaient laissé des traces dans la langue, et qu'il était possible de provigner, d'amender et de cultiver *.

Afin que le poète pût varier à son aise l'expression, il l'excitait encore à « prendre la sage hardiesse d'inventer les vocables nouveaux, pourvu qu'ils fussent moulés et façonnés sur un patron déjà reçu du peuple '^. »

Enfin, pour que notre poésie s'enrichît de « belles inventions, descriptions, comparaisons, qui sont les nerfs de la vie du livre, qui veut forcer les siècles pour demeurer de toute mémoire victorieux et maistre du temps, » il invitait son disciple à « pratiquer bien souvent les artisans de tous mestiers, comme de Marine, Vénerie, Fauconnerie, et principalement les artisans de feu. Orfèvres, Fondeurs, Mareschaux, Minérailliers. » De là, disait-il, « tu tireras maintes belles et vives comparaisons, avecques les noms propres des mestiers, pour enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et parfait. »

Telle était, pour ne parler que de ce qu'il y a diî plus essentiel, la poétique innovatrice de Ronsard. Quelques conseils en sont bons, étant bien appliqués ; les théories paradoxales ou excessives, Ronsard, pour son compte personnel, sut assez bien s'en garder, ou s'il tomba dans des abus, dans celui du grccisme notamment, ce ne fut qu'à ses débuts. L'élève enthousiaste de Daurat commence par s'égarer dans les nuées. Mais, à partir de 1564, sa muse devient plus humaine, plus familière. Quittant les régions empyrées, il redescend sur la terre. Les défauts qui ont ridiculisé le nom de Ronsard sont peu sensibles dans ce qu'il a écrit de 1554 à 15G4. Ses poésies de 1564 à 1585 sentent un homme attristé par les malheurs publics, et découragé par la mort de ses protecteurs, par l'isolement et la médiocrité pénible où il est laissé. Dans ces années extrêmes, il a cependant écrit des pages d'une poésie émue ; et il a parfois retrouvé des accents d'une dignité et d'une fierté qui font songer à d'Aubigné en ses meilleurs morceaux.

Dans cette carrière poétique de quarante ans, et renfermé dans la solitude à laquelle le condamnait sa surdité, il composait presque sans cesse. Toujours il se montra curieux et passionné de son art. Peu de poètes eurent une abondance aussi facile. 11 écrivait deux cents vers avant le repas et deux cents après, comme le dit Balzac dans une lettre latine à M. de Billion. « Ducenfos versus ante cibutn, et iotideni cœnatus scripsisse amabat. » Mais il ne se contentait pas

1 Préf. de la Franciade. — s Abrégé de l'Art poétique, QEuv., in-f. 16:C, t. II, p. Ju28.

d'un premier jet, il montra constamment une patience à soigner, à revoir, h. retouciier cent et cent fois ses poésies dont personne n'avait encore donné l'exemple en France. Il s'était fait une telle réputation de pureté de style et d'exactitude de langage, qu'on avait pris l'habitude de dire proverbialement : Il a donné un soufflet à Roiisard, pour signifier : il a péché contre la pureté de la langue, et ce proverbe était encore fréquemment employé à une époque où le style de Ronsard était depuis longtemps vieilli. L'art et l'exactitude de sa versification sont souvent admirables, et lui-môme il a pu dire :

« Rien de luy ne part Qui ne soit bien poli, son siècle le confesse 1. 1

On lui a souvent reproché son obscurité ; mais il faut bien reconnaître que cette obscurité ne tient guère aux mots ni aux tours qu'il emploie. Elle vient surtout de ses éruditions prodiguées, de ses allusions trop savantes, trop recherchées et trop étrangères à nos habitudes.

Dans ses morceaux excellents, on pourrait relever des beautés de style de tous les genres, des ricliesses d'expression dont on n'avait pas la moindre idée avant lui, des créations pittoresques telles que Malherbe ni Boileau n'en ont jamais imaginé, (-liez lui, la rose s'environne des plis d'une robe de pourpre, la châtaigne, d'un rempart épineux. Les grandes et fières images abondent sous sa plume. La fortune, parlant au duc de Guise, lui dit : Quand mon heureuse main t'aura fait monter

« Au plus haut des honneurs, où souvent je me joue, Je te serai fidèle et briserai ma roue -. »

Dans une ode, de 1550, à Michel-Pierre deMauléon, protonotaire de Durban, qui fut retranchée de sa dernière édition, il dit, en débutant :

u Je ne suis jamais paresseux

A consacrer le nom de ceux

Qui sont altérez de la gloire,

Et nul mieux que moy, par ses vers,

Ne leur bastit dans l'univers

Les colonnes d'une mémoire 3. »

En même temps, il a des vers d'une simplicité énergique qui honoreraient les plus beaux passages des maîtres :

Il Voyez cet avocat qui nous vend son caquet Pour tuer l'innocent et sauver le coupable! »

1 Pièces retranchées des Amours, XXI. — 2 Poèm,, II, Lesc. — » Odes retranchées, Bibl. elz., t. II, p, 423.

86 POÈTES DU XVf SIÈCLE.

Il appelle les courtisans :

' Misérables \alcts, vendant leur liberté Pour un petit d'honneur servement acheté! »

La fortune est cette force aveugle,

« Qui n'a jamais nostre plaincte escoutée. Qui dompte l'univers et qui n'est point domptée. »

Le sentiment et l'amoui" de la nature éclatent en vingt endroits d'une façon charmante, comme en celui-ci : « Je ri'aiais pas douze ans, qu'ail profond des vallées, etc. o Parfois il a quelque chose de l'abandon mélancolique, de l'imagination attendrie d'un poète moderne de l'école d'André Chénier ou do Lamartine. Déjà vieux et regrettant son Vendômois, il adresse ces vers à des grues qui s'envolent pour retourner dans leur patrie :

n Les regardant voler, me disois en moi-même : Je voudrois bien, oiseaux, pouvoir faire de même Et voir de ma maison la llamme voltiger Dessus ma cheminée, et jamais n'en bouger, Maintenant que je piirte, injurié par l'aage, Mes cheveui aussi gris comme est vostre plumage... Allez en vos maisons ; je voudrois faire ainsi : Un homme sans foyer vit tousjours en souci. Mais en vain je parlois à l'escadron qui vole; Car le vent emportoit, comme lui, ma parole. «

Dans la décadence de sa vieillesse, il revint avec exagération à son système de grécisme et de latinisme, et cependant, au moment même qu'il gâtait ses vers, dans sa relouche finale, en substituant l'emphase au naturel, le grécisme à la bonne langue courante, il disait aux jeunes poètes qui venaient le consulter : « Respectez la langue française, ne battez pas vostre. mère. Je vous recommande par testament les vieux mots françois que l'on veut remplacer par des termes empruntés du latin. Conservez bien et défendez ces paroles : adlauder, contaminer, blasonner, ne valent pas louer, mespriser, blasmer.

On peut composer et on a déjà composé tout un volume, et môme plusieurs volumes agréables à lire, de pièces et de morceaux remarquables de Ronsard, et vingt pièces, cinquante pièces de sa bonne époque sont vraiment admirables.

Nous demandons si l'on ne doit pas admirer comme un modèle de style simple la pièce suivante, où Ronsard décrit son genre de Yie :

Réponse à quelque ministre.

M'esveillanl au matin devant que faire rien, J'invoque l'Elernel, le père de tout bien, Le priant humblement de me donner sa grâce Et que le jour naissant sans l'ofTenser se passe; Qu'il chasse toute secte et toute erreur de moy, Qu'il me vueille garder en ma première foy, Sans entreprendre rien qui blesse ma province ^ Très-humble observateur des loix et de mon prince.

Après je sors du lict, et quand je suis vestu Je me range à l'estude et apprens la vertu, ('omposant et lisant, suivant ma destinée, Qui s'est dès mon enfance aux Muses inclinée : Quatre ou cinq heures seul je m'arreste enfermé ; Puis, sentant mon esprit de trop lire assommé-, J'abandonne mon livre et m'en vais à l'église; Au retour, pour plaisir, une heure je devise.

De là je viens disner, faisant sobre repas; Je rends grâces à Dieu; au reste je m'esbas. Car si l'après-disnée est plaisante et sereine, Je m'en vais pourmener tantost parmi la plaine, Tantost en un village, et tantost en un bois, Et tantost par les lieux solitaires et cois. J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage, J'aime le flot de l'eau qui gazouille au rivage :

Là, devisant sur l'herbe avec un mien amy,

1 Latinisme, pour dire : qui nuise à ma cbarge, à ma fonction, * A bout, ud suminam reductus.

88 POÈTES DU XVr SIECLE.

Je me suis par les fleurs bien souvent endormy A l'ombrage d'un saule, ou, lisant dans un livre, J'ay cherché le moyen de me faire revivre, Tout pur d'ambition et des soucis cuisans, Misérables bourreaux d'un tas de mesdisans. Qui font (comme ravis) les prophètes en France, Pippans les grands seigneurs d'une belle apparence.

Mais quand le ciel est triste et tout noir d'espesseur, Et qu'il ne faict aux champs ny plaisant ny bien seur *, Je cherche compagnie, ou je joue à la prime ; Je voltige, ou je saute, ou je lutte, ou j'escrime; Je dy le mot pour rire, et à la vérité • Je ne loge chez moy trop de sévérité.

Puis, quand la nuict brunette a rangé les estoilles, Encourtinant le ciel et la terre de voiles, Sans soucy je me couche; et là, levant les yeux Et la bouche et le cœur vers la voûle des cieux, Je fais mon oraison, priant la bonté haute De vouloir pardonner doucement à ma faute. Au reste je ne suis ny mutin, ny meschant Qui fay croire ma loy par le glaive tranchant. Voilà comme je vy; si ta vie est meilleure, Je n'en suis envieux, et soit à la bonne heure.

Nous nous contenterons de rappeler encore, sans croire nécessaire de les citer, les fameux vers aux Calvinistes :

a Christ n'est que charité, qu'amour et que concorde, »

qui ont été vantés par M. Nisard lui-même.

Le Discows des misères de ce ter?ips, la Remontrmicc au peuple de France, sont d'un bout à l'autre écrits avec le naturel le plus franc, avec la correction la plus élégante. Là, pas de mots nouveaux. pas d'inversions forcées, pas d'allusions obscures.

ï Sûr. Lu prononciation était dill'érente.

Une louange qu'il ne faut pas oublier d'accorder à ce grand admirateur de l'antiquité, c'est d'avoir puissamment contribué îi faire abandonner les compositions latines, et d'avoir plus que personne excité à la culture du français, langue, suivant lui, supérieure h toutes les langues vivantes. Il voulait, qu'après avoir appris diligemment les langues grecque et latine, et môme espagnole et italienne, on se retirât en son enseigne comme un bon soldat, et qu'à l'exemple des anciens eux-mêmes on composât dans sa langue maternelle.

Ronsard coula les dernières années de sa vie dans son pays natal, le Vendômois. Après la mort de Charles IX, dont l'amitié ne lui permettait guère de quitter la cour, il s'était retiré à son abbaye de Croix-Val, sous l'ombrage inspirateur de la forêt de Gastine et au bord de cette forêt Bellerie, qu'il a tant chantée. En 158ô, accablé d'infirmités, il se fit transporter dans son prieuré de Saint-Cosme» près de Tours, où il mourut le 29 décembre de la même année.

Ce poète, qui s'était déclaré lui-même « gourmand de gloire * » et a glouton de louange 2 », mourut plein de gloire comme il l'avait désiré. Peu de poètes, en aucun temps, s'étaient vus entourés d'autant d'admiration et de respect.

Le Tasse, étant venu à Paris, s'estimait heureux de lui être présenté et d'obtenir son approbation pour deux chants de \à Jérusalem, dont il lui fit lecture. La reine Marie Stuart se consolait de sa captivité en le lisant, et lui envoyait un Parnasse d'argent avec cette inscription :

A r.ONSARD, l'APOLLO DE LA SOURCE DES MUSES.

Charles IX se délectait à la lecture de ses poésies, et le combla de distinctions et de présents; Enfin, ce qui devait le plus flatter son orgueil, tous ceux qui étaient « de la volée des poètes du règne de François pr ' » baissèrent pavillon devant lui; et, si quelqu'un prétendait égaler la lyre quercinoise à la vendômoise, ses partisans s'en indignaient et criaient presque au sacrilège *.

« Nul alors, nous dit Pasquier, ne meltoit la main à la plume qui ne le celebrast par ses vers. Sitost que les jeunes gens s'estoient frottés à sa robe, ils se faisoient accroire d'estre devenus poètes ^. » L'auteur des Rec/ierches de la France, dont nous avons déjà vu les paroles éloquentes, ne pensait pas que Rome eût jamais produit un plus grand poète que Ronsard, et ne craignait pas de soutenir qu'en

' Préface de la Franciade. — 2 Préface mise au-devant de la première édit. de ses Œuvres, t. II, p. 173. — * Pasq., Recherches, VII, e. — * Voir A. de Rivaudeau, OEuv. poét., éd. 1859, p. 223 — 5 Recherches, VIII, 3.

90 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

imitant les anciens, il les avait surpassés ou pour le moins égalés. L'historien Belleforest l'appelait le Virgile gaulois i. Tahureau chantait, dans une poésie à madame Marguerite :

« Que -veux-tu dire, Ronsard, Qui le premier de ton pouce Nous has tous instruis en l'art D'animer la tiarpe douce ? »

Et dans une ode au roi :

« Taisez-vous donc, mes écris, Vos chants ne seroyeiit que cris, Gazouillant dedans cet hymne, Au regard du Vendômois, Dont la biendisante voix Surpasse celle du cygne. »

Un autre l'appelait prodige de la nature, miracle de l'art. Enfin, c'était à qui l'encouragerait dans cet orgueil allier qui lui faisait voir à cent piques au-dessous de lui ses contemporains et ses prédécesseurs, et lui faisait dire que ses rivaux auraient beau frapper la table plus de cent fois et se gratter autant la tête, ils ne parviendraient jamais à imiter la moindre gentillesse de ses vers *.

Sa mort fut presque regardée comme une calamité publique. Le cardinal Duperron prononça pompeusement son éloge.

Ronsard garda des partisans longtemps après sa mort : Mathurin Régnier, Théophile, Scudéri, Saini-Amant, la Calprenède, Chapelain, CoUetet, Brébeuf, Cyrano de Bergerac, étaient ses disciples avoués. Malherbe avait le premier réagi contre cette admiration exagérée, mais était allé trop loin dans un autre sens. Il n'avait voulu reconnaître aucun mérite au poète si longtemps glorifié. Il effaçait dédaigneusement la moitié de son Ronsard, et, de crainte de paraître approuver le reste, il biffait le tout devant ses disciples. Racan, Yvrande, Coulomby. Vint Boileau, qui voulut porter les derniers coups à cette gloire trop résistante, et y réussit si bien que, quelques années plus tard, personne n'eût osé se vanter déposséder un Ronsard, et encore moins de l'avoir lu 3. Ronsard avait éclipsé Clément Marot, ISoileau sacrifia complètement Ronsard h Marot.

L'élégant Hamilton ne voyait dans « le vieux Ronsard » qu'un a ennuyant babillard, un sot », un « ostrogot », dont « le style pédant » l'ennuyait '>. A partir de ce moment, on ne lui fit môme plus l'honneur de le lire, et l'on se contenta de répéter dédaigneusement l'arrêt de maître Nicolas.

1 Chron. et ann. df. Fronce, De la majesté des roys de Fr., f» 4 r". — * Ep. au lect., Œuv., in-folio. — ^ C'est ce qu'>. dit la Monnoye, dans son édition des Alenagiana. — * Lettre à M"' de la Force.

JOACIIIM DU BELLAY. 91

Boileau mettait Marot infiniment au-dessus do Ronsard. On doit penser qu'il avait étudié quelques-unes des pièces de ce poète les plus remarquables par un élégant badinage ; mais on pourrait affirmer qu'il ne connaissait pas toutes ses œuvres, et qu'il ne se faisait pas une idée bien exacte de ce qui constituait son originalité; car il a entassé les erreurs sur son compte. Il prétend que Marot montra pour rimer des chemins tout nouveaux : or Marot se contenta de suivre le chemin battu; qu'il tourna des triolets : or on n en trouve aucun dans ses ouvrages; que c'est lui qui à des refrains réglés asservit les voîideaux : or Villon avait eu ce mérite avant Marot. Certes on ne peut guère parler moins pertinemment d'un auteur.

Si Boileau s'était mieux rendu compte des rôles que jouèrent dans notre poésie Clément Marot et Ronsard, on peut supposer qu'il en aurait porté des jugements difTérents. C'est à la critique du dix-neuvième siècle, elle qui a pu ;i loisir examiner les pièces du procès et faire des études comparatives pour lesquelles le dixseptième siècle n'était guère préparé, c'est à la critique du dixneuvième siècle qu'il appartient du redresser ces erreurs et de rendre pleine justice à qui de droit. Pour ce qui concerne les poètes dont nous nous occupons, on peut, dès maintenant, croyons-nous, prononcer ces décisions : Clément Marot, l'auteur du VEpistre à François I", de VE/iistve à Lyon Jamet, du Di dogue de deux Amoureux, du Eondean sur l'Amour au bon vieux temps, de VEiifer, q\.c., fut un poète charmant, mais peu élevé; Ronsard fut un poète très 'égal, un poète chez qui l'on rencontre des défauts choquants, mais, somme, un grand poète; l'un eut un talent agréable et facile, 1 lUtre eut du génie. Ronsard est un ancêtre d'André Chénier.

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