‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 48 sur 91 · JOACHIM DU BELLAY · texte numérisé non relu

JOACHIM DU BELLAY

(1524-1559 ou 1560)

« Comme, environ l'an 1549, Joachim du Bellay retournoit de l'université do Poitiers, raconte CoUetet, il se rencontra dans une niosme host^llerie avec Pierre de Ronsard, qui, revenant du Poitou, s'en retournoit à Paris aussi bien que lui. De sorte que, comme d'ordinaire les bons esprits ne se peuvent cacher, ils se firent connaître l'un à l'autre, pour être non seuUement alliez de parentage.

92 POÈTES DU XVf SIÈCLE.

mais encore pour avoir une même passion pour les Muses, ce qui fut cause qu'ils achevèrent le voyage ensemble, et depuis Ronsard fit tant qu'il l'obligea de demeurer avec lui et Jean-Antoine de Baïf, au collège de Coqueret, sous la discipline de Jean Daurat, le père de tous nos plus excellents poètes. »

Heureuse rencontre qui donna à la France un écrivain dont l'influence devait être si grande sur les destinées de notre poésie.

Il paraît que Ronsard n'avait encore rien publié (juand du Bellay lança, au commencement de 1550, la Défense et Illustration de la langue française, cet éloquent manifeste qui provoqua toute une révolution dans notre littérature. L'initiative du mouvement n'en appartient pas moins à Ronsard, le véritable inspirateur des idées que rédigea son ami. Mais Ronsard a lui-même avoué que du Bellay eut la gloire de réveiller la poésie française, depuis loiigienips faible et languissante. 11 voulut, en s'adonnant à l'imitation des anciens Latins et des poètes italiens, « enrichir nostre vulgaire d'une nouvelle, ou plustost ancienne renouvelée poésie. »]

Comme l'a dit Vauquelin de la Fresnaye, du Bellay fut l'un des premiers qui « attirèrent d'Italie en France » et qui perfectionnèrent les sonnets amoureux, acclimatés en France par Marot et par Mellin de Saint-Gelais, qui n'en avaient composé qu'un fort petit nombre. Du Bellay, en cultivant de préférence et presque exclusivement le sonnet, l'assouplit, l'aiguisa, et, suivant l'expression de Vauquelin dans son Art poétique,

« Premier fit le sonnet sentir son cpigramme. »

Du Bellay consacra la forme de vers chérie de Pétrarque à célébrer une nouvelle Laure. Il s'était épris d'une belle daraoiselle parisienne de la noble famille des Viole, et, en anagrammatisant ce mot de Viole, il la célébra sous le nom d'Olive dans cent quinze sonnets.

Pasquier ne faisait pas grand cas de ïOlive, malgré le succès que ce poème avait obtenu dans sa nouveauté. Le tout lui paraissait « fort faible, » à l'exception de « trois ou quatre sonnets dérobés de l'italien. » Il s'en faut tenir à ce jugement. Le plus grand nombre des sonnets de ï Olive sont fort ennuyeux de monotonie. C'est toujours, comme dans les sonetti et canzoui de Pétrarque, l'ivoire du front, les deux soleils (les yeux), le corail des lèvres, les perles de la bouche. Il y manque cet idéal enchanteur du poète qui inaugura chez les modernes le sentiment délicat de la culture antique.

U Olive est suivie d'un petit poème intitulé la Musagnœomachie, c'est-à-dire la guerre des Muses et de l'Ignorance. C'est une agréable allégorie.

JOACIIIM DU BELLAY. 93

Du Bellay, à l'occasion d'un voyage que son oncle le cardinal lui lit faire :\ Home, et qui dura quatre ans (1551-155M, écrivitun autre poème considérable en sonnets, intitulé Regrets. Il est composé de cent quatre-vingt-trois sonnets, adressés la plupart i ([ueUiucs-uns de ses amis loin desquels il se consume d'ennui, et il est complété par un livre des Atitiqivtez de Rome, en trente-deux sonnets, et par un Songe, en quinze sonnets. Le poète y gémit continuellement sur son séjour à Rome, qu'il regarde comme un exil. Après trois ans d'absence, il languit et meurt du besoin de revoir sa patrie. Aussi tous ses accents sont-ils lugubres, toutes ses pensées sombres et quelquefois confuses. L'idée d'un prochain retour peut seule lui apporter consolation et joie.

Bien qu'il eût tant prêché l'art, il fut, dans les Regrets, familier et naturel comme le sujet le demandait. C'est peut-être ce qu'il a de plus élevé.

Plusieurs des sonnets qui composent ces espèces de Trisles sont célèbres. Nous en citerons trois :

Le Babylonien ses haults murs vantera Et ses vergers en l'air; de son Ephesienne La Grèce descrira la fabrique ancienne, Et le peuple du Nil ses pointes * chantera.

La mesme Grèce encor vanteuse publira De son grand Juppiler l'image Olympienne, Le Mausolé sera la gloire Carienne, Et son vieux Labyrinth' la Crète n'oublira.

L'antique Rhodien élèvera la gloire

De son fameux colosse au temple de Mémoire;

Et si quelque œuvre encor digne se peult vanter

De marcher en ce ranc, quelque plus grand' ^ faconde Le dira. Quant à moy, pour tous je veulx chanter Les sept costeaux romains, sept miracles du monde 3.

1 Pyramides. — 2 Cet adjectif n'avait primitivement qu'une forme pour le masculin et le féminin, comme tous ceux qui viennent d'adjectifs latins dont le masculin et le féminin sont semblables. — 2 Édition 1S75, ï'iddy.

94 POÈTES DU XVr SIECLE.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou comme cestuy là qui conquit la toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge!

Quand revoray-je, helas ! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Revoray-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province, et beaucoup d'avantage !

Plus me plaist le séjour qu'ont basti mes ayeux Que des palais romains le front audacieux; Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine ;

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin, Plus mon petit Lyre ^ que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la douceur angevine 2.

Dans le dernier sonnet qvie nous voulons citer, le poète ridiculise avec beaucoup d'esprit, comme il le fait dans plusieurs autres, l'affectation des manières des gentilshommes français résidant à Rome :

Marcher d'un grave pas et d'un grave sourci^ Et d'un grave soubris à chascun faire feste. Balancer tous ses mots, respondre de la teste. Avec un Messe?' non'^, ou bien un Messer si ^;

Entremesler souvent un petit è cosi ^,

Et d'un son se.rviior'^ contrefaire l'honneste,

1 Patrie de du Bf^llay, dans le Maine. — ' Edition 1575, f" 358 v". — 3 Sourcil. — * Non, monsieur. — ^ Oui, monsieur. — « Il en est ainsi, il mo semble. — "^ Votre serviteur.

JOACHIM DU BELLAY. O.i

Et, comme si l'on eiist sa part en la conquestc, Discourir sur Florence et sur Naples aussi ;

Seigneuriser 1 chascun d'un baisement de main, Et suivant la façon du courtisan romain, Cacher sa pauvreté d'une brave apparence :

Voilà de ceste cour la plus grande vertu,

Dont souvent, mal monté, mal sain et mal vestu,

Sans barbe et sans argent on s'en retourne en France 2.

Ce que les contemporains paraissent avoir le plus admiré dans les Regrets, c'est la force avec laquelle « il taxe les mœurs de son temps, selon que les sujets s'en présentaient à lui, » suivant les expressions de Richelet '. Ronsard, le comparant à l'un des poètes grecs les plus véhéments dans la satire, le nomme le grand Alcée angevin *.

Du Bellay a pu dire sans vanité, dans son ode à Ronsard, contre les envieux poètes:

« Par moy les grâces divines Ont faicl sonner assez bien Sur les rives ange\ines Le sonnet italien. «

Il n'a pas traité avec la même supériorité le genre de Pindare et d'Horace.

Pour établir sa réputation dans le genre do l'ode, du Bellay s'avisa d'une ruse qui pourrait paraître peu en rapport avec la noblesse naturelle de son caractère. Il trouva moyen de voir furtivement quatre livres d'odes que Ronsard se préparait à publier, s'ingénia d'en composer de pareilles, en s'efTorçant cependant d'imiter Horace plutôt que Pindare, et, pour prévenir la réputation de Ronsard, les mit en lumière l'an 15'i9,avec quelques sonnets, sous le titre de Recueil de poésies, à la grande indignation du poète qui se voyait ainsi joué par son ami, mais qui lui pardonna cependant, et l'exhorta à continuer dans l'ode. Le lyrique improvisé ne put parvenir à produire qu'un petit nombre de pièces remarquables. Sainte-Beuve indique des odes qui

' Traiter en soigneur. — » Edition 1575, f" 372 v*. — ' Comment, sur Ronsard. — * Odes, V, 8.

96 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

sont véritablement belles : l'une à madame Marguerite, sur ce qu'il faut écrire en sa langue, et qui exprime déjà les idées que du Bellay reprendra et développera dans son Illustratioti ; l'autre adressée au seigneur Bouju et inspirée en particulier par le Quem tu, Melpomene, semel, d'Horace : » Ce sont, continue l'habile critique, les conditions et les goûts du vrai poète, qui ne suit ni l'ambitieuse faveur des cours ni la tourbe insensée des villes, qui ne recherche ni les riches contrées d'outremer ni les colisées superbes,

« Mais bien les fontaines vives Mères des petits ruisseaux Autour de leurs vertes rives Encourtinés d'arbrisseaux... »

Et encore, toujours parlant du poète :

• Il tarde le cours des ondes, 11 donne oreilles aux bois, Et les cavernes profondes Fait rechanler l sous sa voix. »

On pourrait encore citer plusieurs odes, telles que l'hymne à la Surdité, adressée à Ronsard, et surtout des parties d'odes d'un véritable mérite et d'une belle inspiration. Mais le plus grand nombre sont faibles, médiocres, obscures et embarrassées.

Généralement peu élevé dans l'ode, du Bellay retrouve sa supériorité dans la satire.

Après avoir publié son fameux manifeste, il le fit suivre d'une satire contre la poésie à la mode, qu'il intitula le Poète courtisan : c'était la première fois qu'un poème français portait ce nom tout latin de satire.

Du Bellay y ridiculise la fatuité et l'ignorance de ces poètes qui insultaient îi l'érudition de la nouvelle école poétique, et dont tout le mérite était de savoir flatter les grands seigneurs et les grandes dames.

Cette satire était écrite en vers alexandrins, mesure que sa gravité avait fait abandonner presque généralement par nos anciens poètes pour un vers plus léger et plus conforme au badinage de leurs pensées.

Nous citerons dans son entier ce morceau, l'un des plus achevés que Joacliim du Bellay ait écrits.

' llésonncr.

JOACIIIM DU BELLAY. 97

Le Poète courtisan *.

Je ne veux point icy du maistre d'Alexandre,

Touchant l'art poëtic les préceptes t'apprendre :

Tu n'apprendras de moy comment jouer il fault

Les misères des roys dessus un eschafaut :

Je ne t'enseigne l'art de l'humble comédie,

Ny du Meonien la muse plus hardie :

Bref, je ne monstre icy d'un vers horatien

Les vices et vertus du poëme ancien :

Je ne dépeins aussi le poëte du Vide 2,

La court est mon autheur, mon exemple et ma guide '

Je te veux peindre icy, comme un bon artisan,

De toutes ses couleurs l'Apollon courtisan :

Oti la longueur sur tout il convient que je fuye,

Car de tout long ouvrage à la court on s'ennuye.

Celuy donc qui est né (car il se faut tenter

Premier que * l'on se vienne à la court présenter)

A ce gentil mestier, il faut que de jeunesse

Aux ruses et façons de la court il se dresse.

Ce précepte est commun, car qui veut s'avancer

A la court, de bonne heure il convient'* commencer.

Je ne veux que long temps à l'estude il pallisse, Je ne veux que resveur sur le livre il vieillisse, Feuilletant, studieux, tous les soirs et matins Les exemplaires grecs et les autheurs latins. Ces exercices-là font l'homme peu habile,

* Edition 1575, f° 113 V. — 2 Lucrèce. — s Guide était autrefois féminin, comme le mot italien dont il a été formé. — * Avant que. — Ml faut.

X\l' SIÈCLE. 6

Le rendent catarreux, maladif et débile, Solitaire, fascheux, taciturne et songeard ; Mais nostre courtisan est beaucoup plus gaillard. Pour un vers allonger ses ongles il ne ronge, Il ne frappe sa table, il ne rêve, il ne songe, Se brouillant le cerveau de pensemens divers, Pour tirer de sa teste un misérable vers Qui ne rapporte, ingrat, qu'une longue risée Partout où l'ignorance est plus authorisée.

Toy donc qui as choisi le chemin le plus court, Pour estre mis au rang des sçavans de la court, Sans mascher le laurier, ny sans prendre la peine De songer en Parnasse, et boire à la fontaine Que le cheval volant de son pied fit saillir. Faisant ce que je dy, tu ne pourras faillir.

Je veux en premier lieu, que sans suivre la trace

(Comme font quelques uns) d'un Pindare et Horace,

Et sans vouloir, comme eux, voler si hautement,

Ton simple naturel tu suives seulement.

Ce procès tant mené, et qui encore dure,

Lequel des deux vault mieux, ou l'art, ou la nature

En matière de vers, à la cour est vuidé;

Car il suffit icy que tu soyës guidé

Par le seul naturel, sans art et sans doctrine,

Fors cest art qui apprend à faire bonne mine ;

Car un petit sonnet qui n'a rien que le son,

Un dixain à propos, ou bien une chanson,

Un rondeau bien troussé, avec une ballade

(Du temps qu'elle couroit), vault mieux qu'une Iliade.

Laisse moy donques là ces Latins et Grégeois,

Qui ne servent de rien au poëte fiançois.

Et soit la seule court ton Virgile et llumere;

JOACniM DU BELLAY. 99

Puis qu'elle est (comme on dit) des bons esprits la mère,

La court te fournira d'argumens suffisans

El seras estimé entre les mieux disans,

Non comme ces rêveurs, qui rougissent de honte,

Fors entre les sçavans desquels on ne fait compte.

Or, si les grands seigneurs tu veux gratifier',

Arguments à propos il te fault espier,

Comme quelque victoire ou quelque ville prise,

Quelque nopce, ou festin, ou bien quelque entreprise,

De masque ou de tournoy, avoir force desseings

Desquelz à ceste fin tes coffres seront pleins.

Je veux qu'aux grands seigneurs tu donnes des devises,

Je veux que tes chansons en musique soyent mises,

Et à fin que les grands parlent souvent de toy.

Je veux que l'on les chante en la chambre du Roy.

Un sonnet à propos, un petit epigramme

En faveur d'un grand prince ou de quelque grand'Dame

Ne sera pas mauvais ; mais garde-toy d'user

Des mots durs, ou nouveaux, qui puissent amuser'-^

Tant soit peu le lisant; car la douceur du stile

Fait que l'indocte vers aux oreilles distille,

Et ne fault s'enquérir s'il est bien ou mal fait;

Car le vers plus coulant est le vers plus ' parfaict.

Si quelque nouveau poète à la court se présente,

Je veux qu'à l'aborder* finement on le tente :

Car s'il est ignorant, tu sçauras bien choisir

Lieu et temps à propos, pour en donner plaisir ;

Tu produiras partout ceste beste, et, en somme,

Aux despens d'un tel sot, tu seras gallant homme.

' Etre agréable à, grafus esse. — - Arrêter, retarder. — ^ Comparatif pour superlatif, comme nous en avons déjà vu de nombreux exemples. — •• Quand il aborde, dès le premier abord. « Je vous suyvray d'assez loing, afin de voir quelle mine elle tiendra à l'aborder. » (TouRNEBu, les Contens, IV, 5.)

100 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

S'il est homme sçavant, il te fault dextrement

Le mener par le nez, le louer sobrement,

Et d'un petit soubris et branlement de teste

Devant les grands seigneurs luy faire quelque feste,

Le présenter au Roy, et dire qu'il fait bien,

Et qu'il a mérité qu'on luy face du bien.

Ainsi tenant tousjours ce povre ^ homme soubs bride,

Tu te feras valoir, en luy servant de guide;

Et combien que^ tu sois d'envie epoinçonné

Tu ne seras pour tel toutefois soubçonné.

Je te veux enseigner un aultre poinct notable. Pour ce que de la court l'eschole c'est la table, Si tu veux promptement en honneur parvenir, C'est où plus sagement il te fault maintenir : Il fault avoir tousjours le petit mot pour rire, Il fault des lieux communs, qu'à tous propos on tire, Passer ce qu'on ne sçait et se monstrer sçavant En ce que l'on a lu deux ou trois soirs devant.

Mais qui des grands seigneurs veult acquérir la grâce

Il ne fault que les vers seulement il embrasse,

Il faut d'autres propos son stile déguiser,

Et ne leur fault tousjours des lettres deviser;

Bref, pour estre en cest art des premiers de son aage,

Si tu veux finement jouer ton personnage.

Entre les Courtisans du sçavant tu feras,

Et entre les sçavans courtisan tu seras.

Pour ce te fault choisir matière convenable. Qui rende son autheur aux lecteurs aggroable, Et qui de leur plaisir t'apporte quelque fruict.

1 Pauvre. — 2 Quoique.

JOACniM DU BELLAY. 101

Encores pourras-tu faire courir le bruit,

Que si tu n'en avois commandement du Prince

Tu ne l'exposerois aux yeux de ta province,

Ains te contenterois de le tenir secret :

Car ce que tu en fais est à ton grand regret,

Et à la vérité la ruse coustumiere

Et la meilleure, c'est, rien ne mettre en lumière,

Ains, jugeant librement des œuvres d'un chacun.

Ne se rendre subject au jugement d'aucun,

De peur que quelque fol te rende la pareille,

S'il gaigne comme toy des grands Princes l'oreille.

Tel estoit de son temps le premier estimé, Duquel si on eust leu quelque ouvrage imprimé, Il eust renouvelé (peut-estre) la risée De la montagne enceinte, et sa Muse, prisée Si hault auparavant, eust perdu (comme on dit) La réputation qu'on luy donne à crédit. Retiens donques ce poinct; et, si tu m'en veux croire, Au jugement commun ne bazarde ta gloire. Mais, sage, sois content du jugement de ceux Lesquels trouvent tout bon, ausquels plaire tu veux, Qui peuvent t'avancer en estats et offices. Qui te peuvent donner les riches bénéfices, Non ce vent populaire, et ce frivole bruit Qui de beaucoup de peine apporte peu de fruict. Ce faisant, tu tiendras le lieu d'un Aristarque, Et entre les sçavans seras comme un Monarque : Tu seras bien venu entre les grands seigneurs, Desquels tu recevras les biens et les honneurs, Et non la pauvreté, des Muses l'héritage, Laquelle est à ceux-là réservée en partage. Qui, dédaignant la cour, fascheux et malplaisans, Pour allonger leur gloire, accourcissent leurs ans.

Du Bellay ne sut pas toujours ôtre aussi sage. Un moment il sacrifia ses études et sa gloire au soin de sa fortune. Plus tard il se le reprochait dans des vers pleins d'harmonie, d'imagination et de douce mélancolie :

Las ! où est maintenant ce mespris de fortune ? Où est ce cœur vainqueur de toute adversité, Cethonneste désir de l'immortalité, Et ceste belle flamme au peuple non commune?

Où sont ces doulx plaisirs, qu'au soir, soubs la nuit brune, Les Muses me donnoyent, alors qu'en liberté, Dessus le verd tapis d'un rivage esquarté, Je les menois danser aux rayons de la lune?

Maintenant la Fortune est maistresse de moy, Et mon cœur, qui souloit estre maistre de soy, Est serf de mille maux et regrets qui m'ennuyent.

De la postérité je n'ay plus de soucy.

Ceste divine ardeur, je ne l'ay plus aussi,

Et les Muses de moy, comme estranges, s'enfuyent *.

Après avoir si longtemps manié « la lyre ethnique », comme il dit dans ?xn français grécisé, du Bellay, se souvenant qu'il était prêtre, voulut aussi faire résonner la lyre chrétienne; mais les quelques hymnes chrétiennes qu'il composa méritent peu de nous arrêter.

Nous ne nous sommes pas rigoureusement astreint à l'ordre chronologique en parlant des poésies de du Bellay; mais nous devons constater que le progrès du goût y est continu. Il a pu dire de ses Derniers Fruits — c'est ainsi qu'il appelle ses dernières œuvres, —

1 Edition 1575, f» 3ô2 v».

JOACniM DU BELLAY. 103

'iuc s'ils ne sont du tout si savoureux que les premiers, ils sont |ieii;-êtrc de meilleure garde.

Dans totis ses ouvrages, à l'exception de quelques parties du preiniiT recueil, si précipitamment composé et publié, son style, laborieusement soigné, est correct, facile et imagé. Il se garde de l'entlure des pindariseurs ; mais il a de la dignité, de l'énergie, surtout dr la douceur : sa douceur et sa grâce l'ont fait surnommer par les ciMitemporains, YOvide frafiçuis, II a bien plus que Ronsard, — qui «tait atteint de surdité, — le sentiment de l'iiarmonie. Quoi de plus iiu^iical que ce passage d'une hymne chrétienne :

« 0 Dieu guerrier, des victoires donneur. Donne à mes doigts ceste grâce et bonheur De n'accorder sur ma lyre d'yvoire, Pour tout jamais, que les vers de ta gloire. S'il est ainsy, arrière les vains sons, '

Les vains soupirs et les vaines chansons ! Arrière amour, et les songes antiques Elabourcz par les mains poétiques.

Ce n'est plus raoy qui vous doy fredonner : Car le Seigneur m'a commandé sonner 1 Non l'Odyssée, ou la grande Iliade, Mais le discours de l'Israeliade. »

Les pages écrites ainsi, d'un style nombreux et animé, abondent dans les poésies de Joachim du Bellay.

Il excelle déjà à trouver les épithètes riches de. pensée et d'haruiiiiiie. Un seul exemple.

Après avoir loué Henri d'avoir suivi dès son bas âge les traces de François 1'^, il ajoute :

t La biche ainsy, ou le jeune cheval, Ont vu de loin descendre conlreval Le lionceau hardy, qui les dévore Avec ses dents innocentes encore. »

(hi comprend que l'école moderne ait rendu hommage à des poètes qui avaient déjà de tels éclairs de poésie.

Four la langue proprement dite, chez du Bellay, comme chez tous les poètes de cette date, elle est assez composite. Il abuse moins que d'autres des termes tout grecs ou tout latins. Il aime cependant à i forger sur les vocables latins » des mots composés comme piésonncmt, porte-lois, porte-ciel, etc. Du Bellay revendiquait la paternité de ces mots et de quelques autres, comme cerve; mais ce dernier, tombé en désuétude au seizième siècle, avait été fort usité par nos vieux trouvères.

On pourrait encore citer comme des néologisraes l'emploi très fré-

< Faire réionner, chanter.

104 POÈTES DU XVl" SIÈCLE.

quent d'adjectifs pris neutralement et d'infinitifs employés pour des substantifs.

Il aimait également h employer certaines expressions archaïques qui lui semblaient « donner quelque majesté aux vers, comme endementiers pour cependant, galée pour galère, isnel pour léger, carollant pour dansant, etc. Ces vieux mots se rencontrent dans la traduction qu'il a faite de plusieurs livres de V Enéide.

Du reste, le courant de son style est sain, clair, nullement étrange.

Pour mieux faire apprécier la langue de Joachim du Bellay dans ce qu'elle a de plus naturel et de plus agréable, nous citerons encore ce petit poème qui ne doit rien à l'imitation.

Épitaphe d'un chat '.

Maintenant le vivre me fasche ; Et afin, Magny, que tu sache Pourquoy je suis tant esperdu, Ce n'est pas pour avoir perdu Mes anneaux, mon argent, ma bourse.

Et pourquoi est-ce donques? pource Que j'ay perdu depuis trois jours Mon bien, mon plaisir, mes amours.

Et quoy ? ô souvenance grève !

A peu que ^ le cœur ne me crève Quand j'en parle ou quand j'en escris.

C'est Belaud, mon petit cbat gris, Belaud qui fut par aventure ^ Le plus bel œuvre que nature Feit onc en matière de chats.

C'estoit Belaud, la mort aux rats, Belaud, dont la beauté fut telle Qu'elle est digne d'estre immortelle.

Donques Belaud premièrement Ne fut pas gris entièrement,

1 Edition 1575, f° ils V. — -On employait souvent à peuque à'\x\\% manière elliptique pour dire : il s'en faut peu que. — 3 Peut-être.

JOACIIIM DU BELLAY. 105

I Ny tel qu'en France on les voit naistre,

Mais tel qu'à Rome on les voit estre, Couvert d'un poil gris argentin, Ras et poly comme satin, Couché par ondes sur l'eschine, Et blanc dessous comme une ermine.

Petit museau, petites dents,

Yeux qui n'estoient point trop ardents,

Mais desquels la prunelle perse

Imitoit la couleur diverse

Qu'on voit en cest arc pluvieux

Qui se courbe au travers des cieux.

La teste à la taille pareille, Le col grasset, courte l'oreille.

Et dessous un nez ebenin* Un petit mufle lyonnin^, Autour duquel estoit plantée Une barbelette ^ argentée, Armant d'un petit poil folet Son musequin * damoiselet ^,

Jambe gresle, petite patte Plus qu'une moufle délicate, Sinon alors qu'il desgaynoit Cela, dont il egratignoit ; La gorge douillette et mignonne, La queue longue à la guenonne ^, Mouchettée^ diversement D'un naturel bigarrement ;

* Noir comme l'ébène. — 2 Pareil à celui du lion. — " Petite barbe. — * Museau. — ^ De damoiseau. — s A la manière d'une guenon. -^ ■> L'e muet compte ici dans le vers. C'était alors à peine considéré comme une licence.

106 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Le flanc haussé, le ventre large, Bien retroussé dessous sa charge, Et le dos moyennement long, Vray souriant s'il en fut onq.

Tel fut Belaud, la gente beste, Qui des pieds jusques à la teste De telle beauté fut pourveu Que son pareil on n'a point veu.

0 quel malheur? 0 quelle perte Qui ne peult estre recouverte ^ !

0 quel dueil mon ame en reçoit !

Vrayment la mort, bien qu'elle soit Plus fiere' qu'un ours, l'inhumaine.

Si de voir elle eust pris la peine Un tel chat, son cœur endurcy En eust eu, ce croy-je mercy, Et maintenant ma triste vie Ne hayroit de vivre l'envie.

Mais la cruelle n'avoit pas

Gousté les follastres esbas

De mon Belaud, ny la soupplesse

De sa gaillarde gentillesse.

Soit qu'il sautast, soit qu'il gratast,

Soit qu'il tournast, ou voltigeast

D'un tour de chat, ou soit encores

Qu'il prinst un rat, et or' et ores*

Le relaschant pour quelque temps

S'en donnast mille passetemps;

Soit que d'une façon gaillarde,

' De Syrie, — * Réparée. — ^ Pière est pris ici dans le sens d'insensible, cruelle (du latin férus). — * Par intervalles.

JOACIIIM DU BELLAY. iO?

Avec sa patte fretillarde, Il se frottast le musequin, Ou soit que ce petit coquin Privé sautelast sur ma couche; Ou soit qu'il ravist de ma bouche La viande sans m'outrager, Alors qu'il me voyoit manger; Soit qu'il feist en diverses guises^ Mille autres telles mignardises.

Mon Dieu ! quel passetemps c'esloit Quand ce Belaud vire-voltoit ^ Follastre autour d'une pelote !

Quel plaisir, quand sa teste sotte, Suyvant sa queue en mille tours, D'un rouët imitoit le cours; Ou quand, assis sur le derrière, Il s'en faisoit une jartiere, Et monstrant l'estomac velu De panne ^ blanche crespelu'^, Sembloit, tant sa trongne estoit bonne, Quelque docteur de la Sorbonne, Ou quand, alors qu'on l'animoit, A coup de patte il escrimoit; Et puis appaisoit sa cholere Tout soudain qu'on luy faisoit chère.... Belaud n'estoit point mal-plaisant, Belaud n'estoit point mal-faisant, Et ne feit onq' plus grand dommage Que de manger un vieux frommage.

Une linotte et un pinson,

< Manières. — * Faisait des tours et retours. — s Panne signifie proprement étoffe fabriquée à la façon du velours, mais dont le poi. est plus long et moins serré. — * Diminutif de cicpu.

108 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Qui le faschoient de leur chanson....

Belaud estoit mon cher mignon.

Belaud estoit mon compagnon A la chambre, au lict, à la table, Belaud estoit plus accointable* Que n'est un petit chien friand, Et de nuict n'alloit point criand Comme ces gros marcoux^ terribles En longs miaulemens horribles .• Aussi le petit mitouard ^ N'entra jamais en matouard * :

Et en Belaud, quelle disgrâce !

De Belaud s'est perdu la race.

Que pleust à Dieu, petit Belon, Que j'eusse l'esprit assez bon De pouvoir en quelque beau style Blasonner ta grâce gentille D'un vers aussi mignard que toy !

Belaud, je te promets ma foy, Que tu vivrois tant que sur terre Les chats aux rats feront la guerre.

REMT BELLEAU

Cet aimable poète naquit à Nogent-le-Rotrou. Il suivit en Italie le marquis d'Elbeuf, général des galères, comme professeur et gouver-

' Sociable. — * Gros cliats mâles. — ^ Mitou, raioct. — * Gros matou.

REMY RELLEAU. 109

ir de son fils, Charles de Lorraine, qui fut depuis duc d'Elbeuf et - and ocuyer de France. A son retour, il se lia avec les membres de I;' l'Iéiade, dont il fut bientôt run(3 des gloires.

A l'exemple de l'Italien Sannazar, l'auteur de VArcadie, il écrivit (li's Bergeries qui ravirent d'admiration ses contemporains, et lui attirèrent les éloges les plus oiilliousiastes. Philippe Desportes, son rival, ne voulait pas y reconnaître un mortel. Ce devait être Apollon, derechef contraint d'être pasteur, qui, pour charmer sa peine, avait fait ces vers, « témoins de son martyre '. »

Le gentil Bi'lleau. comme on l'appelait, est un poète épris des ijeautés et des plaisirs simples des champs. Il se plaît à en reproduire les images; les scènes champêtres abondent dans ses poésies, surtout dans les lirgeries; c'est bien un « peintre de la nature », cumme l'a nommé Ronsard.

Le gracieux et le tendre sont ainsi mêlés habituellement chez l'auteur des Bergeries.

L'aimable poète dos champs et de la nature s'est surpassé luinie dans la gracieuse pièce à' Avril, versifiée sur un rythme dé- -i et curieux, et où respire le souffle de l'auteur de la Cigale, de irentil .\nacréoii qu'il avait pris pour modèle, et dont il a traduit poésies aussi bien qu'on le pouvait alors, et beaucoup mieux j ne l'ont fait plusieurs de ceux qui l'ont suivi.

Avril 2.

Avril, l'honneur et des bois

Et des mois ; Avril, la douce espérance Des fruictz qui, sous le coton

Du bouton, Nourrissent leur jeune enfance;

Avril, l'honneur des prez vers,

Jaunes, pers, Qui, d'une humeur bigarrée, Emaillent de mille fleurs

De couleurs Leur pareure diaprée ;

' Bergeries de Philippe Desportes, Sur la Bergerie de RemyBelleau, - - Edition 157Î, f° 15 v".

XVl« SIÈCLE. 7

no POÈTES DU XVr SIECLE.

Avril, l'honneur des soupirs

Des Zephirs, Qui, sous le vent de leur aelle, Dressent encore es foretz

Des doux retz, Pour ravir Flore la belle ;

Avril, c'est ta douce main

Qui, du sein De la nature, desserre* Une moisson de senteurs

Et de fleurs Embasmant l'air et la terre.

Avril, la grâce et le ris

De Gypris^, Le flair et la douce alaine ; Avril, le parlun des dieux,

Qui, des cieux, Sentent l'odeur de la plaine ;

C'est toy, courtois et gentil,

Qui d'exil Retires ces passagères, Ces arondelles ^ qui vont,

Et qui sont Du printemps les messagères.

L'aubépine, et l'aiglantin *,

El le thin.

L'œillet, le lis, et les roses,

I Laisse échapper. — * La dû>sse de Chypre. — ^ Hirondelles. — * l.'églanlier.

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