‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 50 sur 91 · BAI F · texte numérisé non relu

BAI F

étudia sous des maîtres illustres, Cliarles Estienne, Bonamy, Végècc, Tussan, et finalement J. Daurat.

De bonne heure enrichi de trésors de connaissances et d'idées par l<;s plus laborieuses études, il coda, très jeune encore, à l'impérieux hesoin de les répandre, et, saisi du désir de la gloire, il aspira à se faire une place à part entre ses contemporains.

« Sortant de la \ulgaire trace.

Dans un nouveau sentier mov le premier je passe (dit-il). Ouvrant à nos François un passasse iuconnu. Que nul, parafant moy, dans France n'a tenu. Nul poète ne s'est yu tant osé entreprendre D'y entrer seulement. Par où m'y doy je prendre? Je n'y voy rien frayé, je n'y \oy rien ouvert, Je voy tout do haliers et de buissons couvert; Laysseray je d'aller ? La force et le courage Ne me faudrout jamais. J'ouvriray le passage, etc. »

Et cependant il n'a guère fait que des imitations, qui ne sont pas toujours heureuses. L'un des premiers, sinon le premier, il fit usage de la poésie rhyilimée à la manière des Grecs et des Latins. Il aspira, sans la réserve nécessaire, à tout renouveler, à tout réformer, dans l'alphabet, dans les lettres, dans l'écriture, dans l'orthographe, dans la versification, dans le rythme et dans la mesure; mais sa part de vraie originalité littéraire est faible. L'inspiration chez lui n'égala pas l'érudition. Aussi les contemporains estimaient-ils beaucoup plus ses connaissances que sa poésie.

Cependant, quand ou a lu toutes ses œuvres, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il est, à plusieurs égards, digne du souvenir de la postérité.

Les œuvres de Baif, le poète le plus fécond de son temps, se composent de neuf livres de Poèmes, sept livres à'Amours, cinq livres intitulés les Jeux, cinq livres intitulés les Passe-temps, dixneuf Eglo(jues, neuf Devis des Dieux, traduits librement de Lucien, des Mimes, enseignements et proverbes, outre quantité de poésies, originales ou traduites, dont l'énumération serait trop longue.

Nous ne nous arrêterons que sur ce qu'il a fait de plus important.

Le livre des Météores, Vnn des plus considérables parmi les Poèmes, est une espèce de traité de physique et d'astronomie.

Une grande pièce du second livre des Poèmes est consacrée h célébrer les exploits du roi Charles IX à la chasse. Le poète courtisan ne fait pas difficulté de le comparer à Hercule, et même de lui adjuger la préférence sur ce héros.

114 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Les sept livres d'Amours en sonnets ne sont que plaintes, larmes et soupirs fades et affectés.

D'autres sonnets de Jean-Antoine obtinrent assez justement une grande vogue. Celui qu'il « composa sur le sujet du fameux Roman de la Rose, et qui en contient en quatorze vers tout le véritable argument, passa de son temps, dit Colletet, pour une pièce si rare, et mesme si utile, que tous les curieux firent gloire de l'apprendre par cœur. » Un autre est différemment célèbre et lui a été beaucoup reproché, c'est celui où il applaudissait au massacre de la Saint- Barthélémy et insultait au cadavre de Coligny. La facture en est d'ailleurs énergique et magistrale.

La partie des poésies de Baîf qui prêterait le plus aux extraits intéressants, ce sont les Eglogues, au nombre de dix-neuf. Nous nous contenterons de citer l'églogue première, dont plusieurs détails sont du meilleur ton de la pastorale.

Églogue au roy'.

Charle, j'avoy joué sus ma basse musette De nos gentils bergers en mainte chansonnelle Les jeux et les débats, quand en songe voicy La maigre pauvreté, qui me reprend ainsy : « Brise tes chalumeaux, crevé ta cornemuse; Au malheureux mestier des Muses ne t'amuse. Pauvre homme, adonne toy plustost à besongner A quelque œuvre de main d'où tu puisses gaigner. Fay fiscelles '- de jonc à cailler des laitages ; Fay des formes d'osier pour faire des formages ^ ; Va les vandre en la ville, et raporte du gain Dont tu puisses chasser la misérable faim. » Elle me dit ainsi; et j'aloy dcsjà * prendre

1 Édition 1573, f° 1 r". — ^ Petits paniers tressés de jonc ou d'osier. — 3 Fromages. — * Aussitôt.

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Mes tuyaux pour les rompre, et sans plus rien attendre .l'alloyjetter au feu mes escorces de bois, Inscrites des chansons de ma rustique voix ; Ouand la Muse voicy (qui mit jadis Titire VA Tirse près des rois) qui l'oreille me tire VA me tance, disant : « Que veux-tu faire icy, Dans ce désert, où nul de tes vers n'a soucy, Nul que la vaine Echon* qui tes chansons recrie '' Par les monts caverneux, et semble qu'elle en rie? Tu meurs icy de faim : viens te monstrer aux lieux Oh les donneurs des biens, les bons et riches dieux Tiennent leur grande court; et fay la révérence Au grand Charle pasteur des peuples de la France. Depuis le grand Daphnis, nul d'im cœur plus entier N'a chéri ceux qui font des .Muses le mestier. »

Elle me dit ainsi : là dessus je m'éveille Plein de creinte et d'espoir, plein de douce merveille ' : Icy la pauvreté de frayeur m'étonnoit ; La Muse d'autre part bon confort me donnoit. A la fin j'arrestay de te choisir pour maistre, Charle, te présentant de ma muse champestre Les sauvages chansons, presens de petit pris; Car des petits bergers les presens sont petits ; INIais souvent les grands dieux d'une personne basse En aussi bonne part ont pris une foiiasse *, (Jue cent bœufs d'un plus grand, regardans au vouloir I^Ius tost qu'à ce que peut leur ofrande valoir.

Charle, bien que je vienne avecque ma musette, Yestu en vilageois, dans le poing la houlette. Affublé d'un chapeau, la surquenie ^ au dos,

' Éclio. — 2 Répète. — 3 ÉtonneniRnt causé par l'admiration. — * Fouace, sorte de petit paiit fait de fleur de farine, en forme de galette, et cuit sous la cendre. — ^ Souquenille, long surtout en grosse toile.

116 POÈTES DU XVl^ SIÈCLE.

Des guestres sur la jambe et chaussé de sabos,

Ta bonté pour cela ne laissera de prendre

En bonne part mon offre, et, sans me faire attendre,

(Possible ') tu voudras me départir de quoy

Je puisse m'adonner aux Muses à requoy 2.

Prince, ce que je veu n'est guère grande chose

Pour ta grandeur, qui fait que tout honteux je n'ose

Te demander si peu; ce peu qui ne t'est rien,

S'il te plaist l'ottroyer, me seroit un grand bien.

Je ne veu cent troupeaux en divers pasturages.

Je ne souhette point mille gras labourages,

Ny des cousteaux de vigne où cueillir mille muis;

Plus que ce qu'il me faut désirer je ne puis.

Je veux tant seulement pour un petit mesnage

Une maison petite; un petit pasturage

Pour un petit troupeau; avec un petit clos

Un petit champ fertil, pour en vivre en repos.

Sur tout j'aime les chams ; sur tout les Piérides *

Aiment les chams aussi, les fontaines liquides

Et les valons cachez, et les bocages noirs*

Et des antres déserts les retirez manoirs,

Que Pallas face cas de ses villes gentiles

Qu'elle a voulu garder; je n'aime point les villes,

Sur tout j'aime les chams; Adon ' les aima bien,

Aussi lit bien Paris le beau dardanien,

0 si je puis un jour avoir ma maisonnette

En des chams qui soyent miens ; si, comme je souhette,

Par toy j'ay tant de bien, ainsi que fit Titire,

D'une moins foible voix plus haut sujet élire

Après ces pastoureaux, lors si^ diroy des cieux

Les tournements "^ certains; et qui^ cache à nos yeux

* Peut-être. — * En repos. — ^ Les filles de Plérus, les neuf Muscs. — ^Noir dit trop; il faudrait plutôt sombre. D'ailleurs ces troi» vers sont d'une facture toute moderne. — ^ Adonis. — ^ Certes. — ' Mouvements circulaires. — 8 Qq quj^ quid.

BAIF. HT

La lune défaillante, et qui la monstre entière,

Et qui fait apparoir^ cornue sa lumière,

Œuvres de la nature admirable en ses fais,

De qui j'entreprendroy rechercher les essais.

Bon Prince, à ton aveu, voire en des vers plus graves.

De tes nobles ayeux les entreprises braves

Hardy je chanteroy; tes ancestres vaillans

Je feroy commander entre les bataillans,

Et chasser la frayeur de leur troupe animée

Sur l'ennemy qui fuit leur foudroyante armée;

Et je ne teroy- pas du grand Henry l'honneur,

Ny l'honneur de ses fils. Que tousjours le bonheur,

0 grand pasteur du peuple, et vous mené et vous suive

Contre vos ennemis ; et que long tems je vive

Pour chanter vos vertus, me couronnant le front

De palme et de lorier entrelacez en rond.

Tay •* ton petit flajol; ô petite musette,

Haussant ta faible voix ne fay de la trompette.

Garde qu'en te voulant sans forces eslever

Ton petit ventre enflé tu ne faces crever ;

Reprens ton premier ton, et sans avoir la grâce

De Gharle, n'entre pas en une telle audace.

Mais, Gharle, on ne sçauroit eslre petit sonneur^

Dès que on entreprend d'entonner ton honneur.

Or s'il te plaist chasser la pauvreté chetive

Qui retient les efforts de mon asme creintive,

Mon humble muse alors brave s'enhardira,

Et d'un plus grave son tes louanges dira.

Quand le repos heureux convenable à produire •"'

Des fruits de plus grand pris me laissera déduire

Des vers à mon loisir polis soigneusement,

A fin de contenter ton gentil jugement,

' Apparaître. — 2 Tairai. — ^ Fais taire. — * Celui qui fait résonner un instrument de musique. — ^ Composer.

Alors j'invoqueray Apollon pour m'apprendre Un chemin non frayé, par où j'aille entreprendre Un œuvre tout nouveau dont je te chanteray ; Apollon à mon aide alors j'invoqueray, Soit qu'il s'aille bagnant dans la belle eau de Xante, Soit qu'il prenne le frais en la Ibrest plaisante Dont Parnasse estvestu; l'ombre il délaissera Si Charle il m'oit nommer, le fleuve il quittera; Ou plus tost ta faveur sera ma Piéride, L'argument' de mes vers, et de mes vers la guide; Ton nom sera par tout; tu les commenceras, Tu seras au milieu, à la fin tu seras !

Le disciple de Théocrite et de Bion a traité quelquefois avec grâce le genre anacréontique, surtout dans plusieurs petites poésies traduites des anciens ; car cet infatigable translateur des petites et moyennes pièces des Latins et surtout des Grecs, « au milieu du fatras laborieux qu'il entassait, rencontrait parfois, comme dit Sainte-Beuve, de charmants hasards et dignes d'une muse plus choisie. »

Les Passe-temps renferment un grand nombre d'épîtres, de chansons, de stances, d'épigrarames, de quatrains, etc. Ils se terminent par ces vers au Liseur:

0 Toy qui lis ces gais passetenips.

Rien grave de moy tu n'attens :

Je le sçay bien, mais je te prie, Si de ma gave raillerie En quelque mot te penses poind 2, Pense que je n'y pensoy point. »

En efTet, les méchancetés deBaïf ne sont pas bien mordantes, mais ses plaisanteries sont quelquefois assez graveleuses.

Les réflexions que lui suggérèrent la maladie et l'indigence où il tomba pendant les troubles de la Ligue lui firent composer et publier,

1 Le sujet. — * Participe de poindre, piqué.

BAIF. 119

<Mi 1575, l'ouvrage moral intitule les Mime^, en seize cent soixante sixains. C'est un ensoniblo de proverbes et de fables empruntés aux auteurs licbreux, grecs, latins, français, italiens et espagnols, sans liaison régulière, mais formant une excellente règle de conduite pour tous les états de la vie. Aux maximes de morale, de politique et de pruiience, Baïf joint quelques tableaux des vices et des désordres do l'époque. Voici une peinture qui ne manque ni de couleur ni d'énergie.

Désordres et violences des temps de guerres civiles'

0 la honte de nos furies !

0 l'horreur de tant de turies De citoyens à citoyens !

Quelle façon d'indigne outrage Ne court forcenant de nostre âge Contre le droit de tous liens?

L'hoste desloyal vend son hoste, Ce temps maudit des maris oste Et rompt la saincte liaison.

Rien na valu le nom de père, Ny de fils, rien le nom de frère, Pour garantir de la traison.

Où ne s'est elle débordée Nostre jeunesse outrecuidee?

Où a t'elle eu davant ^ les yeux De Dieu vangeur la bonne crainte, Si bien (lu'elle se soit rétreinte^ De profaner les dignes lieux?

1 Édition 157G, C III, v». — » Devant. — ^ Retenue, de relrehvhe pour restremdre. A ce mot, comme à tant d'antres, le seizième siècle ne prononçait pas l's; c'est pourquoi elle était supprimée dan^ l'ccri ture par les auteurs qui, comme Baif, aimaient à écrire suivant la prononciation.

120 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

De quels temples la place pure Ont-ils sauvé de leur ordure, Qu'ils n'aient meschamment souillé ?

Et quelles personnes sacrées N'ont ils (les perdus) massacrées?

Quel sepulchre n'ont-ils fouillé ?

Des morts, aux caveaux des églises A sac par sacrilège mises, Ils ont troublé le saint repos ; Et les reliques tant prisées Arrachant des chasses brisées, Aux chiens en ont jette les os.

Des devotieux monastères Ils ont faict déserts solitaires, Le troupeau devôt banissans ; Les vierges à Dieu dédiées Ont incestement * mariées, Des vœux le respect honnissans.

Faisans jeu de grandes malices, Ont renversé les édifices En l'honneur divin consacrés, Dont les déplorables ruines De leurs impietez malines Sont les monuments exécrés.

Ce petit livret, formé de « discours entrerompus et coupez de telle façon qu'en bien peu se trouve une suite de propos liez et continuez *, » comme s'exprime l'auteur lui-même, est peut-être l'ou- Yrage le plus remarquable de Baïf. C'est certainement le plus utile.

' Incestueusement. — 2 Épître à MMi»«» de Joyeuse.

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