B.\IF
Le docte Baîf était un esprit hardi, tourmenté du besoin d'introduire des innovations et des .améliorations dans la grammaire, dans la langue et dans le style. Il inventa un nouvel alphabet composé de dix voyelles, dix-neuf consonnes, onze diphthongues et trois triphthongues. Il s'efforça d'imposer à notre langue les comparatifs et les superlatifs latins. 11 aurait voulu qu'on dît savantieur pour plus savant, savantime çonv très savant, pnidentieur pour plus prudent, prudentime pour très prudent. Tentative bizarre qui lui attira ce piquant sonnet de du Bellay :
.( Brav/?ne esprit, sur tous eice!lenl(me,
Qui, mesprisaiit de yanimes abois,
As devancé d'une haulim^- voix
Des savanti'ei/rs la troupe bruyantî'me,
De tes doux vers le siyle coulantime.
Tant estimé par les doclicurs François,
Justimemen? ordonne que lu sois
Par ton savoir à tous reverendî'me.
Qui mieux que toi, gentilUVne poëte
(Heur que chacun grandiwe/nen^ souhaite),
Façonne un vers doucimement naïf !
Ati ! nul, de toi hd.r<iieusement 1 en France
N'a pourchassé l'indoctime ignorance.
Docte, doctieur et doctime Baïfl
Mais son essai capital d'innovation est d'avoir tenté, en même temps que Jodelle, Moysset, Pasquier, Rapin, Scévole de Sainte-Marthe, et avec beaucoup plus de suite que tous ces écrivains, d'introduire la prosodie antique dans la poésie française. Il fit une traduction d'Hésiode et de Phocylide en vers dactyliques héroïques hexamètres, une ode au roi de Pologne en vers sapliiques, une pièce en vers ïambiques, une autre en hendécasyllabes, etc. Tous ces vers baïfins, mesurés par longues et par brèves, ne sont guère harmonieux ni agréables pour une oreille française ; cependant l'entreprise n'était pas puérile, et, sans adopter la versification métrique, il eût été à désirer qu'on étudiât et qu'on fixât mieux la quantité de notre langue.
A ces efforts pour imiter la facture du vers antique Baïf gagna au moins une chose, c'est qu'il assouplit singulièrement le tour de ses vers rimes qui sont scandes avec une variété de coupe, une liberté de rejets qui le distinguent de ses contemporains.
D^ailleurs notre poète, quoique souvent dur dans ses vers, avait un goût vif de l'harmonie et de la musique. A l'époque où il avait résolu de ne plus versifier qu'en vers mesurés, il se fit chef ou entrepreneur
* Plus hardiment que toi. De toi, pour que toi, est un italianisme.
122 POÈrES DU XVr SIÈCLE.
d'une académie de poésie et de musique françaises, la première académie, selon les expressions de Joacliim du Bellay, qui ait été instituée pour la langue uniquement. L'objet principal de celle de Baïf était de mesurer les sons élémentaires de la langue. Charles IX accepta, en 1570, le titre de protecteur et premier auditeur de cette académie, afin qu'elle fût « suivie et honorée des plus grands. » Dans l'espoir qu'elle deviendrait une pépinière de bons poètes et de bons musiciens, il lui accorda d^s lettres patentes, et exempta la compagnie de la juridiction de l'Université qui lui suscitait des embarras. Henri III lui accorda une protection encore plus déclarée. La condition imposée était que « les musiciens seroient tenus tous les dimanches chanter et réciter leurs lettres et musiq!!»^ mesurées, deux heures d'horloge durant, en faveur des auditeurs esprits au livre de l'Académie. »
Suivant le récit de Sauvai, un jour que Henri III était venu à l'académie de Baïf, Jacques Mauduit, greffier des requêtes, bon poète et encore meilleur musicien, « et même si grand qu'il s'est acquis le nom de père de la musique, » s'avisa de faire chanter à la fin de la séance des vers qu'il avait mis en cliant et en partie. Ce que Henri III trouva si agréable et si à propos qu'il lai commanda de continuer et voulut qu'à l'avenir l'assemblée se terminât toujours de même. Depuis il ne se fit plus de ballets ni de mascarades que sous la direction de Baïf et de Mauduit.
Cette intéressante académie fut anéantie par les troubles civils et par la mort de Baïf. Les principaux de ses membres avaient été, avec Antoine de Baïf, Amadis Jamyn, Guy de Pibrac, Bonsard, Desportes, Duperron.
En résumé, Antoine de Baïf n'est pas un poète aussi fort à dédaigner qu'on l'a souvent prétendu, et les citations que nous avons à dessein mnliipliées pourront montrer que les critiques ont généralement été trop sévères à son égard. Assurément ce fut avant tout un laborieux et passionné helléniste ; il avait néanmoins des parties de poète, de la fécondité, de la verve, de la variété, et quelquefois de l'agrément.
Sa langue n'est pas très franche, ni toujours élégante ; elle est mêlée de beaucoup de phrases incultes, de termes rustiques, de mots empruntés aux patois picard, parisien, tourangeau, poitevin, normand et champenois, qu'il avait appris pendant qu'il étudiait sous la discipline du docte Tussan, et dont, suivant ses propres expressions, il émnilla et fortifia son ramage amjevin. 11 le bigarre également d'archaïsmes :
0 Je romè vicus mots en usage •, »
* Les Mimes, liv. II, fo 91, v".
AMâDIS JAMYN. 123
(iit-il lui-môme. Un tel style clioquora souvent, et avec raison, les dtlicats et U'S puristes, mais les philologues pardonneront beaucoup à Baïf pour les richesses de locutions et de tours qu'il leur offre.
(ne vers 1530, mort vers 1585)
Ce poète était originaire de Chaource, en Champagne. Il vint à Paris où il se lia de bonne heure avec Ronsard (|ui, charmé de quelques-uns de ses vers, « le nourrit page et le fit instruire, » dit Claude Binet. 11 eut des maîtres illustres, Dauraf , Turnèbe et d'autres érudits fameux. Un passage d'une de ses élégies a fait conjecturer qu'il avait parcouru, dans sa jeunesse, une partie de la Grèce et de l'Asie Mineure, mais il visita certainement le Dauphiné, la Provence, le Poitou.
A la recommandation de Ronsard, il obtint la place de secrétaire de la chambre de Charles IX. Après la mort de son bienfaiteur, il quitta la cour et se retira dans sa ville natale, où il devait mourir en un âge peu avancé. Il laissait une réputation assez grande pour qu'on le regardât généralemetit comme l'émule de Ronsard, son ami.
Le recueil de ses Œuvres poétiques, publié en 15"o, est divisé en cinq livres. Le premier contient des pièces adressées à Charles IX ou à des seigneurs de sa cour, et les quatre suivants, des sonnets, des églogues, des élégies, et d'autres pièces qui sentent la licence et la corruption raffinée de son époque.
Janiyn est un des poètes de l'école savante de la Pléiade qui ont le style le plus naturel, le plus coulant, le plus naïf et le plus élégant. Il avait étudié avec soin et amour les langues latine et grecque; mais il n'avait pas pour cela perdu l'instinct du français. Aussi est-il moins hérissé que Ronsard de termes tirés du grec; et si l'on rencontre chez lui de ces composés que le chef de la Pléiade mit à la mode, comme dans ce passage :
« 0 donte-tout Eloquence, Tu amollis la fureur Des peuples guidez d'erreur, Par ta céleste puissance *..., »
1 Œuv. poét., Ode sur l'Éloquence, au roy Charles IX, éd. 1579, f''251, y°.
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il est loin d'en faire un aussi excessif abus que la plupart des poètes de la même école.
Il avait le sentiment de l'harmonie comme celui de l'élégance, et l'on pourrait s'en convaincre rien qu'à lire l'ode ù Al. Gantier:
« Garnier qui d'une ^oix hardie \us animant la tragédie, etc. »
et l'Ode des Estoiles, où il célèbre Charles IX :
« Descen du ciel, haute Uranie,
Qui tires ton beau nom des cieui, etc. 1. »
Enfin quelques pièces ont un accent presque moderne par le sentiment, par les détails, et môme par le style.
Ce sont toutes ces qualités élégantes et aimables qui valurent à Amadis une place à part parmi ses rivaux.
Le morceau qui nous paraît pouvoir donner la meilleure idée du style de Jamyn, c'est la description d'une chasse royale qu'on lit dans son Poème de la chasse, au roy Charles IX.
Une Chasse royale'.
Au devant du chasteau l'attend son équipage, Ses piqueurs, ses veneurs, ses limiers, ses valets, Et ses pages montez pour se mettre aux relais; Une belle noblesse est aussi toute preste, Joyeuse à vaincre au cours une sauvage beste. Sa carrosse ^ l'attend à quatre blancs cbevaux Plus vistes que les vents : ceux qui font les travaux Du chemin du soleil n'ont la course si promte ; Us font de leur blancheur à ceux de Phebus honte. Ou s'il monte à cheval, son cheval vigoureux, En la bouche maschantle frein d'or écumeux, Frappe du pié la terre, et sur l'échiné large Hannist de recevoir telle divine charge.
* (Euv. poét., f" Ts, V". — ' Œuv. poét., f° Gô, r", édit. 1577. — 3 Autrefois, on faisait souvent carrosse du féminin, comme l'italien carrozza, de carra, char, d'où il a été formé.
Ses archers de la garde environnent son corps,
Ainsin ' accompagné le roy marche dehors Avec tout l'attirail d'une aboyante chasse. Cent chiens promts à courir et flairer une trace Sont autour de ses flancs, dont les oreilles sont Pendantes, et la queue est droite encontremont. Apres que dans le bois, le gangnage^ ou la taille Cette chasse est venue ordonnée en bataille. Il s'avance à la queste en tenant son limier Rigaut, qui de haut nez est toujours le premier, Et qui rembuche^ mieux un cerf de hautes erres * D'un sentiment subtil panché contre les terres. Puis, quand ce grand veneur par la pince a connu Quelles voyes ou route ont le cerf détenu, Ou bien par le frayoir ^, par l'égail ^ et portées ', Il reprend les devants et jette ses brisées. Tous les autres veneurs et les valets aussi S'exercent par le bois d'un semblable souci, Non comme luy pourtant; car de nulle science (Grande ou petite soit) ne le fuit * l'excellence. Il sçait mieux que nul autre en ce dur passetemps Les ruses d'un vieil cerf, ou s'il va de bon temps ; Il sçait prendre le droit, et comme capitaine
î Ainsi. — 2 Terre labourable, terre labourée et ensemencée. On écrivait aussi gagnage, gaagnnge, etc. — ^ Yie l'allemand husch, anglais bush, buisson. Faire rentrer dans le bois. Au neutre, et au réfléchi, se remettre dans le bois. Substantivement, le moment où le cerf rentre dans le bois :
Bien demesler d'un cerf les ruses et la feinte. Le viei temps, le bon temps, l'essuy, )e rembuscher, ^Ro^■SARD, les Vers d'Eurym. et Callirée.)
* On dit d'un cerf qu'il va hautes erres, quand il suit ses anciennes voies. — * Lieu où les cerfs vont frayer en se frottant la tête contre les arbres. — « Comme aiguail, rosée du matin, vieux français aiguë, egue, eau. — ' Portée, en termes de cliasse, se dit des brandies du jeune bois, que le cerf a pliées ou rompues avec sa tête, quand il se rembusche dans son fort, par où on juge de sa qualité ou grandeur de sa perche. >' (Furetière, Dict.) — ^ Latinisme.
126 POÈTES DU XVl'' SIECLE.
Apprend à ses suyvansle chemin à la peine.
Comme le labyrinth par Dédale basli Viroit en cent destours aveuglement parti *, Qui trompoyent d'une voye en replis tortueuse Le pié des enfermez en celte erreur douteuse : Tel est le destourner d'un cerf malicieux, Qui r'entre et sort sur soy cent fois en mesmes lieux.
Tout le matin se passe à rabattre une beste, Puis au disner se fait le raport de la queste Failte en divers buissons : là se vante à propos Jacques plus que les chiens et les chevaux dispos, Qui de ses pieds venteux jamais loing n'abandonne La meute en tout pais : tant l'honneur l'esperonne D'estre veu de son maislre, et d'emporter le prix Dessus ses compagnons à courir bien appris. De complaire à son prince est louable l'envie ! Quand la soif est esteinte et la faim assouvie, Quand le rapport est faict en l'assemblée, alors Le roy monte à cheval et s'en retourne es forts...
Quand toute la brigade au buisson est allée De verd la plus grand part et de rouge voilée. L'enceinte retentistde trompes et d'abbois, Car chacun porte au col sa trompe par les bois Oh cent couples 'de crin pendillent cordelees. On suit le cerf lancé par monts et par valées, Par estangs, par buissons espineux et tranchans; Le cerf, en traversant l'ouverture des champs, Fait voler les sablons aux voyes de sa fuite. La meute dresse après d'une ardente poursuite. Des chiens bien ameutez l'abboy fait un grand bruit, Mais entre les veneurs personne ne le suit
' Partagé.
U'un tel cours que le roy volant par la campagne,
Et Fonteines quijoinct son cher maistre accompagne.
La pierre qui jaillist d'une fonde* en sifflant,
Les lévriers généreux qu'on va desaccouplant
Apres un lièvre viste, en leur course attendue
Nf partent si léger : ils se perdent de veuë
l'ijusjours dessous le vent la meute costoyant,
Pour lever les défauts s'il alloit tournoyant.
Le roy ferme à cheval d'une course legiere
Ceux-cy, ceux-là devance, et laisse loin derrière,
El premier comme en tout, aux abbois voit mourir
Le grand cerf mal mené haletant de courir :
De la beste \iclime à Diane sacrée
Aux chiens joyeux de sang on donne la curée.
|(i'est plaisir de les voir si tost qu'ils ont ouy
[Sonner etforhuer-, d'un eslan resjouy
Ils sortent du chenil : on en voit trois centaines,
Liris, blancs, noirs, accourir pour manger de leurs peines :
iïout le sang est meslé dans le pain rougissant,
Pesle-mesle affamez ils se vont repaissant.
< liacun des veneurs tient une souple houssine,
1^1 frape sur le chien qui, gourmand, se mutine :
I*iiis quand les retirer de la curée il faut
Le maistre du forhu ^ crie ty-ha hillaud ^ ! »
l'.ii 1584, Jamyn ajouta à son recueil, souvent si profane, un second vi'lume de poésies, consacré, en général, à des sujets clirétiens et t' rininé par des pièces morales en prose et par sept discours acadénii |ues; tout cela d'une mince valeur.
Outre les compositions originales dont nous avons parlé, ce poète grdcieux et délicat entreprit une oeuvre qui demandait un plus mâle
1 Fronde. — - Forhuer, v. a., terme de vénerie, appeler les cliiens à la chasse, pour leur donner quelque signal. Forhuer du cor, du cornet, du liuchet, de la bouche. (Furet., Dict.) — 3 For/m, s. m,, cri ou son du cor qu'on fait pour appeler les chiens. Le premier, le second forhu ou appel de chiens. On a fait le forhu en tel endroit. — * Taiaut.
et plus souple génie que le sien. Il voulut, pour achever la traduction d'Hugues Salel, mettre en vers français les treize derniers livres : de VIliade d'Homère. CoUetet appelle cette condnuuion a le plus fameux ouvrage d'Amadis Jamyn ». La critique contemporaine ne saurait sanctionner ces éloges d'une admiration complaisante. La version de Jamyn vaut un peu mieux que celle de Salel ; elle a plus de plénitude, plus d'élévation, et quelquefois plus de force etd'cclatj mais le principal mérite de Jamyn fat d'avoir observé rigoureusement le mélange des rimes masculines et féminines. Salel avait adopté le vers de dix syllabes, Jamyn préféra l'alexandrin comme plus propre, suivant le sentiment de Ronsard, à une traduction.