ETIENNE JODELLE
faits, que le prévôt Etienne Boileau n'hésitera pas à faire pendre son filleul haut et court.
En 1548, un arrôt du parlement interdit aux confrères, qui venaient de s'établir à l'hôtel de Bourgogne, de représenter des mystères tirés de l'Écriture sainte, et ne leur permit que les sujets profanes, lionmHes et licites. Quatre ans après, Jodelle inaugurait la tragédie antique.
Les vices de l'ancien théâtre furent alors bien plus sensibles et de tous côtés on les attaqua sans ménagement. Ils furent en butte aux coups des partisans mêmes des anciens genres. Des Autels, dans sa réplique aux furieuses défenses de Louis Maigret, imprimée à Lyon l'an 1551, est obligé de reconnaître que la Moralité esi avec raison n improuvée des doctes gens, veu le desordre que par ignorance y commettent ceux lesquels indignement et, comme l'on dit, sans laver les mains la veulent manier. » Ce sont les mêmes raisons qui inspirèrent à Joachim du Bellay tant de dcgoiit pour nos vieilles moralités.
C'est ainsi que le genre si florissant des mystères et des moralités tomba dans le dernier discrédit. Cependant les mystères se maintinrent un assez long temps, surtout en province. Il s'en représenta encore h l'hôtel de Bourgogne, jusque vers la fin du siècle, sous le nom déguisé de bergerie ou à'églogue, et le public, malgré son engouement pour les tragédies et les comédies à l'antique, continua d'accueillir avec faveur les farces qu'on jouait habituellement comme lever de rideau.
LAZARE DE BAïF (mort avant IbSO). — Etienne jodelle (1532- 1573). — JE.\N DE LA PÉRCSE (mort vers 15o3).
La Réforme du théâtre au seizième siècle.
C'est surtout le peuple, les classes illettrées qui avaient fait le succès de ces mystères, de ces moralités, de ces sotties, représentés par les soins des corporations de métiers ou aux frais des compagnies de judicature, sur les places ou dans les salles des maisons de ville. Ce furent les classes lettrées qui donnèrent la vogue aux tragédies et comédies que les poètes savants composèrent selo7i les préceptes, qu'en ont demies Aristote et Horace *, et elles eurent l'honneur d'être jouées aux collèges de Boncourt, d'Harcourt, de Beauvais, ou bien à l'hôtel de Reims, devant Henri II et ses courtisans, et devant des lettrés illustres, comme Turnèbe et Daurat.Ces émules
* Ce sont les expressions de Jacques Grévin, dans la préface de son César.
198 POÈTES DU XVr SIÈCLE.
des anciens n'écrivaient pas pour la populace en sabots, mais bien pour les nobles et les princes. Aussi, naïvement persuadés qu'ils égalaient les Sophocle et les Ménandre, ou tout au moins les Sénèque, les Plaute et les Térence, combien ils étaient fiers, et qu'ils avaient en mépris les farces et les farceurs !
Les premiers introducteurs en France du système dramatique des anciens sont Lazare de Baîf et Ronsard. En 1637, Lazare de Baif fit représenter et imprimer la traduction en vers français de l'Electre de Sophocle. Si cette pièce atteste sa profonde connaissance du grec, elle laisse infiniment à désirer pour la grâce et l'élégance. Il traduisit de même l'Hercule d'Euripide, en s'appliquant, comme pour VÈlectre, à rendre son auteur quasi vers pour vers. Ces tentatives sont faibles; mais ce sont de premières tentatives; il faut savoir gré à l'auteur d'en avoir affronté les difficultés.
En 15i9, trois ans avant l'apparition de Jodelle, Ronsard, alors qu'il achevait ses études au collège de Coqucret, mit en vers français et représenta avec ses condisciples, devant Daurat, le Plutus d'Aristophane. (Tétait l'essai d'une nouvelle manière; mais il n'y avait là aucune part de création. Etienne Jodelle fit un pas de plus. Esprit ardent et indépendant qui ambitionnait la gloire de continuer l'œuvre de Ronsard et d'être comme son lieutenant, il appliqua à la poésie dramatique les théories novatrices du chef de la Pléiade et fit pour le théâtre ce que Ronsard avait fait pour la poésie lyrique.
Pour son premier essai tragique, il choisit un sujet de l'histoire romaine, la fameuse reine d'Egypte qui fut la maîtresse de César et d'Antoine. Cléopâtre fut représentée, avec une comédie intitulée Eugène ou la Renco7itre, en 1552, dans l'hôtel de Reims, et f.n présence du roi et des courtisans. Jodelle et ses amis Reray Belleau et Jean de la Péruse, futurs auteurs dramatiques, jouèrent dans ces deux pièces les rôles principaux pour lesquels on n'aurait pas pu trouver d'acteurs. Jodelle, alors âgé de vingt ans et d'une figure agréable, joua le rôle de Cléopâtre. Le succès fut extraordinaire et l'enthousiasme merveilleux.
D'après Brantôme, Henri II donna à Jodelle, pour sa tragédie de Cléojxltre, a cinq cens escus à son espargne, et outre luy fit tout plein d'autres grâces, d'autant que c'estoit chose nouvelle et trèsbelle et rare *. » Après le succès de Cléoi'âlre, les amis de Jodelle renouvelèrent en son honneur la fête antique du bouc orné de fleurs et de lierre, et, dans un dithyrambe à la grecque, chantèrent à tuetôte ce refrain de chanson à Bacchus :
« lacli iacli ia lia Evoe iach ia ha! »
• Grands Capit. franc., Henri II.