ETIENNE JODELLE
Cependant il n'y avait pas lieu à tant d'admiration, et le prodige n'était pas merveilleux. Celui qu'on érigeait en rival des Sophocle et des Euripide était loin d'avoir trouve leur secret, et ne s'était pas mis en grands frais d'imagination. Invention, action, jeu, sont presque nuls dans cette tragédie prétendue antique. Cléojidtie n'est presque composée que de monologues; le dernier acte n'a qu'une scène d'environ cent vers; enfin c'est un morceau do déclamation bien plus qu'une tragédie.
Le premier acte de Cléopâtre est écrit en vers de dix syllabes, et en rimes féminines; les trois suivants sont en vers de même mesure, et en rimes mêlées; le dernier est en rimes mêlées et en vers alexandrins. Le style n'est rien moins que dramatique. L'auteur multiplie les mots composés, les termes appellatifs, les périphrases. Il se guindé en croyant s'élever, il prend Temphasepour le sublime, et le trivial pour le naturel.
Encouragé par le succès de son coup d'essai, Jodelle écrivit une seconde tragédie, également prise dans l'histoire ancienne, Didon se sacrifiant. Mais cette pièce, comme la première, montre un auteur novice qui n'avait aucune idée de la contexture dramatique. Didon n'a pas plus que Cléopâtre d'originalité : elle est prise tout entière du quatrième livre de l'Enéide de Virgile. On en pourrait bien détacher quelques morceaux qui ont du sentiment et de la chaleur, mais les meilleurs endroits sont gâtés par des détails d'un mauvais goiit grotesque. Ce qu'il y a de plus remarquable dans Cléopâtre, comme dans Didon, c'est la poésie lyrique : les chœurs sont bien supérieurs au dialogue. La même remarque pourra être faite pour tous les poètes dramatiques de l'école de Ronsard.
Dift'érente de Cléopâtre, Didon est écrite toute en grands vers; mais la versification en est foit négligée, et l'auteur n'a aucun souci de l'alternative des rimes : on y trouve jusqu'à vingt rimes féminines de suite.
Jodelle obtint moins de succès dans la comédie que dans la tragédie. Cependant, en réalité, il s'y montra bien supérieur. S'il demeura fort loin de son modèle, Térence qu'il prétendait non pas copier, mais imiter, il eut le mérite d'exprimer avec vérité plusieurs caractères, et de représenter, dans une pièce toute française, un côté des mœurs contemporaines. Il y a dans l'Eugène un intérêt qui se soutient, des situations vraiment comiques, quoique chargées, des scènes vivement tracées auxquelles Collé n'a pas dédaigné de faire d'importants emprunts. D'ailleurs la pièce est peu morale, le style en est généralemeot négligé et plat, et la versification irrégulière. Suivant la remarque de CoUetet, on y trouve de longues traînées de vers do huit syllabes, tantôt tous féminins, tantôt tous masculins.
Eugène, Cléopâtre et Didon sont les seules pièces que nous ait conservées l'éditeur des œuvres posthumes de Jodelle. Plusieurs autres que le poète avait laissées achevées ou pendues au croc, et
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pour la publication desquelles Charles de la Mothe attendait des temps meilleurs, ont été finalement perdues.
Après Cléopâtre et Didon le mouvement était donné, l'émulation excitée; bientôt on en vit paraître les fruits. Une nouvelle tragédie régulière fut publiée en 1553, une Médée, d'un tout jeune poète venu d'Angoulûme à Paris, Jean de la Péruso. Cette pièce, imitée ou plutôt traduite, non d'Euripide, mais de Scnèque, est de cinq actes, en vers, avec des cliœurs. Jodelle avait écrit sa tragédie en vers de cinq pieds. La Pcruse, pour plus de majesté, adopta l'alexandrin, avec les 7-imes plates régulières, c'est-à-dire alternées, masculines et féminines. Son exemple fut suivi par tous les poètes tragiques qui vinrent après lui. >
En choisissant co sujet de Médée, si souvent traite dans l'antiquité et si dramatique, voici comment il arrangea sa fable.
La fille du roi de Colchide, abandonnée de Jason, se prend à faire de si furieuses menaces, qu'elle force le roi de Corinthe, Créon, à la cour duquel elle se trouvait alors, de la bannir. Elle parvient à en obtenir un délai d'un jour, sous prétexte de pourvoir à son départ, mais en réalité pour assurer sa vengeance. Elle charme par son art une riche couronne qu'elle avait choisie entre ses joyaux pour en faire un présent à Glauque, la nouvelle épousée de Jason, censément afin de l'engager h. traiter plus humainement ses enfants qu'elle laisse en ce lieu. A peine l'infortunée Glauque s'en est-elle parée, qu'elle et son père, qui s'était approché pour la secourir, avec tout leur palais, se prennent à brûler. Médée, poursuivie par les armes de Jason, tue en sa présence les deux enfants qu'elle avait eus de lui, et se sauve à travers les airs dans un chariot que le Soleil lui avait envoyé.
Il y avait h\ les cléments d'une pièce émouvante, mais le poète n'a pas su faire rendre h. son sujet tout ce qu'il renfermait, surtout il n'a pas su le traiter du style qui convenait.
Cependant le monologue de Créon, au commencement du troisième acte, est écrit avec assez de vigueur, de môme que le dialogue avec Médée qui survient. L'alternance des rimes masculines et féminines est régulièrement observée. Et, somme toute, le style do la Péruse, dans Médée, est bien réellement, comme le jugeait Sainte-Marthe, supérieur à celui de Jodelle dans Didon et dans Cléopâtre.
Les de la Taille étaient de bons gentilslioniraes de la Beauce, mais (1 d'une fortune moyenne en biens ». Leur père, malgré son peu de fortune, voulut donner à ses enfants l'instruction dont il regrettait d'avoir lui-même été privé, persuade « que le sçavoir est le seul parement d'un gentilhomme ». L'alné, Jean, fut de bonne heure envoyé à Paris pour y faire ses premières études sous les meilleurs maîtres. Il suivit pendant six ans les leçons du célèbre Marc-Antoine Muret et alla ensuite à Orléans faire son cours de droit civil sous la direction d'Anne du Bourg. Mais ce délicat humaniste se dégoûta du « gros latin de cuisine » d'Accurse et de Barthole, et prit en aversion les lois et le droit. Désireux de ne s'adonner qu'à une science noble et libérale, tenté des Muses et séduit par la réputation des Ronsard et des du Bellay, il retourna à Paris, « nostre Athènes françoyse ».
Là il rencontra, tout entiers livrés aux études littéraires, ses deux frères Jacques et Pascal. Jacques annonçait le goût le plus précoce et le plus prononcé pour la poésie. Jean l'y aflfermit, il l'engagea à suivre à l'Université les leçons de « ce grand recteur en grec, Jean Daurat, » et lui mit entre les mains les œuvres de Ronsard et de du Bellay. Ce jeune homme était si glouton à Veslude, qu'il devint bientôt un abysme de sçavoir.
Digne élève du célèbre professeur royal, « il comprenoit facilement les autheurs grecs et latins, non seulement les mots, la langue, et l'écorce, mais l'art, le sens et la moelle. »
Entre ces deux généreux jeunes gens la communauté de goûts engendra une amitié plus que fraternelle. Ils conçurent ensemble une grande et noble ambition, celle de composer des tragédies et comédies selon le vrai art et la façon antique, et de doter la France d'un théâtre qui rappelât celui des Grecs et des Romains.
Vrais fils de la Renaissance, ne comprenant que les beautés grecques et romaines, ils ne voyaient que barbarie dans le moyen âge français.
Jean de la Taille donna d'abord, en 15G2, Saûl le Furieux, tragédie prise de la Bible, faite selon l'art et la mode des vieux poètes
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tragiques, en vers décas3'llabiques à rimes alternées. C'est exactement le récit biblique de la désobéissance et du châtiment du premier roi des Juifs, qui, malgré la défense do Dieu, avait sauvé la vie au roi Agag, et conservé du butin pris sur les Amalécites. Cette tragédie « faictc selon le vrai art * » fut accupillie avec beaucoup de faveur. Colletet félicite Jean de la Taille d'avoir « composé son Saùl dans toutes les règles étroites, tant pour l'économie que pour la rime et les vers ». Que cette pièce soit classiquement régulière, nous l'accorderons, mais elle manque d'invention, de vie et de couleur. V'oici l'un des passages les plus vifs et les mieux écrits.
Évocation de l'ombre de Samuel par la pythonisse d'Endor.