‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 64 sur 91 · SAUL · texte numérisé non relu

SAUL

Or tu as ma fortune et ma destresse ouye, Et si doncques tu as de me servir envie Fay moy venir icy par charmes et par vers L'esprit de Samuel, du plus creux des enfers, Afin qu'en ce soudain et important affaire Il me baille conseil sur ce que je dois faire.

LA PITHONISSE.

Ce n'est pas le premier que mon merveilleux sort

A rendu esveillé du somme de la mort,

Et bien que le soleil ait la vingtiesme année,

Depuis que ce prophète est defunct, ramenée,

Je ne lairray pourtant de contraindre aujourd'huy

Son esprit ù venir en ce lieu malgré luy.

Et ce par mes dœmons, desquels l'esclave bande

Forcée de mes vers, fait ce que je commande.

Aiant donc fait icy les invocations

J'iray faire à l'escart mes conjurations.

0 Daemons tout-sçachants, espars dessoubs la lune,

1 J. de la Taillo, De l'Art de latrafjMie.

Si j'ay jamais de vous receu faveur aucune,

Si je vous ay tousjours dignement honorez,

Si je ne vous ay point dans un cerne^ enserrez,

Venez tous obéir à ma voix conjurée.

Vous aussi que je liens dans ma bague sacrée

Comme esclaves esprits, si j'ay appris de vous

Tout ce que j'ay voulu, venez me servir tous ;

Et vous, diables, lesquels fistes au premier homme

Gouster à ses despens de la fatale pomme,

Vous, gloire des enfers, Sathan et Belzebus,

Qui faictes aux humains commettre tant d'abus,

Et toy Leviathan, Belial, Belfegore,

Tous, tous je vous appelle : et vous, Anges encore,

Que l'arrogance fit avecques Lucifer

Culbuter de l'Olympe au parfond "^ de l'enfer.

Si je vous ay voué dès le berceau mon ame,

Si de vous seuls dépend de ma vie la trame.

Venez faire un grand faict, faisant venir d'embas

L'esprit d'un qui faisoit de vous si peu de cas.

Monstrez vostre puissance à la semence* humaine,

Monstrez si la magie est une chose vaine,

Le faisant maugré* luy, voire maugré son Dieu,

Et les anges aussi, revenir en ce lieu ;

Monstrez si vous sçavez contraindre la nature

Et si chasque élément cède à vostre murmure;

Monstrez que vous pouvez les cieux ensanglanter,

Les astres, et Phœbus, et la lune enchanter.

Venez donc m'aïder ; ainsi la grand'lumiere

N'illumine jamais la journée dernière

En laquelle icy bas on n'habitera plus.

Dieu damnant les mauvais, et sauvant ses esleus.

* Cercle magique, du latin chxinus, dérivé de circus ; italien, cercine ; espagnol, cercen; portugais, cerce. — 2 Profond, fond. — 3 Race, semen, — * Malgré.

204 POÈTES DU XVl" SIÈCLE.

Ainsi* jamais, jamais ne vienne ce Messie Duquel on vous menace en mainte prophétie.

{Saûl, acte III, édit. 1572, f° 19 V.)

Jean de la Taille donna son Saiil comme une nouveauté dont il n'y avait pas encore eu d'exemple. A son avis, c'était la première fois qu'un auteur français produisait une tragédie de son invention, toutes n'ayant été jusqu'alors que traductions. Cependant la Cléopâtre et la Didon de Jodelle ont bien quelque originalité, et l'on ne peut contester à ce poète l'honneur d'avoir donné le premier exemple d'une tragédie classique. Mais enfin Jean de la Taille fut l'un des premiers qui osèrent tenter ce genre difficile, et à ce titre il mérite toute indulgence pour la faiblesse ennuyeuse de sa pièce de début.

La seconde, représentée en 1573, la Famine ou les Gabaonites, a plus d'originalité et d'intérêt. Elle est faible de style, mais attendrissante, et quelquefois sublime par les détails. L'extrait suivant présente David suppliant le Seigneur de mettre nn terme à la famine qui ravage Israël.

Plaintes et prières de David, lorsque la famine ravage le royaume d'Israël-.

DAVID seul.

Ja le soleil, laissant son humide repaire, Se levé alin de voir nostre mal ordinaire, Et desja par trois fois sa course coustumiere • Aux douze astres d'en hault a preste sa lumière Que nos maux affamez n'ont pris aucune fin. Mais, puisque l'Eternel et son rude destin Conspire à nos malheurs, ô soleil, à quoy faire ^ Dessus nostre pays flambe'' ta beauté claire ? Vienne plustost des nuicts une éternelle horreur, Et si de Dieu telle est contre nous la fureur,

1 Ainsi, employé, comme dans ces doux phrases, avec le subjonctif, est un latinisme, et rappelle le Sic te diva potens d'Horace. Voir notre Lexique comparé de la langue de Corneille. — ' Edition l.")73, f" G v". — ^ A quoi bon? — '• Brille coaiuio la flamme.

Vienne l'orage et foudre, et sur nous cncor vienne Tout ce qui dévora la Gomorre ancienne, La culbutant au fond des infâmes estangs. Helas ! vaut-il pas mieux que languir si longtemps Que nous mourrions à coup \ sans qu'il faille souffrir Chaque jour tant de morts pour ne pouvoir mourir? Encor h tout le moins s'il nous estoit permis De mourir de la main de quelques ennemis, Desquels mesme l'honneur honorast nostre mort; Mais sans respandre sang, sans faire aucun effort, Voire sans nuls hayneus^, et sans sacquer ■' le fer (0 le lasche destin !) nous allons voir l'enfer. Et, dans les règnes vains'*, la mort, de raesmes dards, Pesle mesle amoncelle et vaillants et couards, Voire les gens plus forts, qui dans le lit infâme Lamentent "' de mourir ainsi (las l) qu'une femme !

Ce début est assez dramatique; mais les mêmes plaintes continuent trop longtemps, et sont délayées en trop de paroles. Le roi, dans sa désolation, charge Joab de consulter un prophète sur les causes de ce fléau. Pour qu'il cesse, est-il répondu, Dieu ordonne qu'on immole les enfants de Saiil. Rezèfe, femme de l'ancien roi, et Mérobe, sa fille, apprenant ce cruel oracle, cachent les enfants dans le tombeau de leur père. A Joab qui vient les réclamer, Rezèfe répond qu'ils ont été ensevelis. Il y a une belle scène entre la femme de Saiil et ses enfants, où éclatent le désespoir de la mère et la noble résignation des enfants.

Dialogue entre la femme de Saûl et ses enfants.

REZEFE.

Que doy-je faire? â ! je ne souffriray Que mon sang soit en ce point martiré®, Plustost, plustost me deffendray je en sorte

' D'un seul coup. — * Ennemis, ceux qui ont de la haine contre nous. — * Tirer. — * Le royaume des ombres. — ^ Se lamentent. — ^ Martyrisé.

Qu'à la parfin ^ le dueil me rendra forte. J'iray, j'iray me fourrer dans la presse De mes hayneus, ainsi qu'une tygresse Quand de son antre on emporte les fans 2. Que dy je, helas I mais vous, mes chers enfants, Vous n'estes point pâlies, mornes, ny blesmes; Vous vous taisez? Hé ! pensez en vous mesmes Vostre danger, et tachez d'esbranler Le fier hayneus par vostre doux parler.

ARMON.

J'avoy conclu 3 de porter en silence, Mère, nos maux, ainsi qu'en pacience; Mais cuydes * tu (puis que de moy tu veus Response avoir) que par mes humbles veus Je m'avilisse à mendier la vie ?

Ha ! Dieu m'accable, ains^ qu'une telle envie J'aye de vivre.

REZEFE.

Helas I qu'avez vous dit?

MIFIBOZET.

C'est, c'est Saiil, qui nos cœurs enhardit,

Saiil, duquel nous n'avons esté nez'

Pour la mort craindre à la mort condannez.

ARMON,

0 fier Joabe, tu te tournes arrière '' Pour n'estre esmeu de ma douce prière.

Mais n'aye peur, et l'oreille ne clos* (Comme l'aspic) pour n'ouïr mes sanglos; Nous ne voulons nostre vie allonger, Plustost, plustost voulons nous l'abréger.

1 Tout à la fin. — 2 Ses faons, ses petits. — ^ Résolu. — * l'ciises-tu. — ^ Avant. — ^ Nous ne sommes pas nés. — '' En arrière. — 8 Ferme.

MIFIBOZET.

0 Dieu, destourne un tel blasn:ie* éternel Que, dépouillez du règne 2 paternel.

Les nobles fils d'un roy si magnifique Traisnent ainsi leur vie mécanique.

ARMON.

Parquoy ' David fait bien de nous esteindre A celle fin qu'il n'aye plus que craindre, Car il sçait bien qu'en vivant d'avantage, Nous r'eussions eu nostre droit * héritage, Et que le règne envahy par le traistre Fdst revenu dessous son juste maistre.

{La Famine ou les Gabaonites, acte IV, édit. 1373, f 23 v'.)

Cependant renvoyé de David presse Rezèfe de questions. L'amour maternel la irahit. Joab arrache les enfants du tombeau, et les enlève des bras de leur mère expirante de douleur. Ces jeunes fils de roi montrent une constance et une dignité vraiment royales.

xrmo:t

« Cessez, cessez cette Taine colère,

Nous vous allons dire l'adieu, ma mère, etc. »

Ils sont conduits au supplice, et meurent sur la croix avec magnanimité. Le récit du messager qui annonce cette triste nouvelle à Mérobe fait verser des larmes.

Cette tragédie si émouvante a cependant un défaut essentiel, c'est qu'on ne s'intéresse qu'aux enfants de Saiil que Dieu a condamnés, et à Rezèfe et Mérobe, dont les personnages sont admirables dans la pièce. On se sent disposé à maudire la cruauté et la tyrannie de David, et Ion est prêt à douter que ce soit bien Dieu qui ordonne de tels sacrifices. Là était l'écueil de ce sujet que Racine n'aurait certainement pas choisi. D'ailleurs, dans la Famine, comme dans Saiil, tous les traits, toutes les couleurs sont empruntés à la Bible.

La seconde tragédie de Jean de la Taille est infiniment supérieure à la première pour les situations, pour l'intérêt, pour le sentiment; mais le poète ne s'est pas astreint à des règles aussi sévères de versification. Il y néglige, excepté dans les choeurs, l'alternative des rimes, qu'il avait observée constamment dans Saiil le Furieux.

' Sujet de reproche. — - Royaume. — ^ C'est pourquoi. — * Légitime.

Jacques de la Taille, âge à peine de dix -huit ans, voulut marcher sur les traces de son frère et conquérir comme lui la gloire dramatique. Il composa un plus grand nombre de pièces. Nous ne parlerons que des deux principales, Daire, tragédie avec des chœurs, dédiée à François d'Angennes, et Alexandre, tragédie dédiée à Henri de Bourbon, roi de Navarre.

La tragédie de Daire représente les derniers malheurs et la mort de Darius trahi par Dessus et Nabarzanes. Alexandre, qui fera le sujet du second drame de Jacques de la Taille, joue déjà un beau rôle dans celui-ci, qui d'ailleurs n'est encore qu'un assez faible essai. L'alternative des rimes n'est pas observée, la versification est négligée, et le poète, en passant d'un acte à l'autre, ne se fait aucun scrupule de changer la mesure des vers; un acte est écrit en vers héroïques, le suivant en vers de dix syllabes, etc.

Voici un des meilleurs passages de cette pièce :

Darius résolu de mourir plutôt que de faire au vainqueur d'humiliantes soumissions.

Luy renvoyrai-je ambassades nouvelles?

Iray-je point raoy mesraes en personne Le supplier que la paix il nous donne? Iray-je point, comme il veut que je face, A luy me rendre, afin que de sa grâce J'obtienne au moins quelque petit domaine, Comme Mazee, Abulite et Mithreine ?

Ah ! que le ciel de ses foudres m'envoye Dessous la terre, ains que jamais je voye (Tant que mon ame aura ce corps pour hoste) Que le royaume aucun me donne ou m'oste. Je ne verray ma couronne ravie Par mes haineux, sinon avec li vie.

{Daire, I, xi, édit., 1573, f° 8 v°.)

La tragédie à'Alexaridre, bien supérieure à, celle de Daire, représente, avec beaucoup do vérité dans les détails, la conjuration tramée pour empoisonner ce roi, et sa mort à Babyloiic. La versification en est nette et énerfrique. L'alternative des rimes masculines et féminines n'y est pas observée. Chaque acte est mêlé de chœurs à

la grecque. La lecture de cette pièce excita un grand enthousiasme, et aciicva do discréditer l'ancien genre, non encore disparu, des moralités et des farces. Joacliim du Bellay, félicitant l'auteur d'avoir si bien « exprimé la magnifique voix de Sophocle, et pillé tout ce qu'il a de beau, » disait dans son admiration :

« Tu mérites l'honneur d'avoir hors de l'oubly

Tiré la Tragédie, et d'avoir restably

Ce poëme divin et digne vrayement

Que pour luy (iesorraais l'on bannisse d'icy

Tant de moralitez et de farces aussy,

Qui nostre vieil françois ont farcy longuement. »

Outre ses tragédies, Jacques de la Taille a laissé plusieurs petites pièces qui ne sont pas sans mérite, et parmi lesquelles on distingue de spirituelles inscriptions et de piquantes épigrammes.

Jacques de la Taille fut subitement enlevé par la peste, en 1562, à l'âge de vingt ans.

(né vers 1631, mort en 1590)

Jodelle et Jean de la Taille étaient encore dans l'éclat de leur réputation quand Robert Garnier vint l'éclipser.

Garnier naquit à la Ferté-Bernard, dans le Maine. Destiné par ses parents au barreau, il alla étudier le droit h Toulouse. C'est ainsi qu'il put devenir successivement avocat au parlement de Paris, et lieutenant criminel au Mans. Cependant il s'était senti entraîné par un goût irrésistible à la poésie, et, en 15G5, s'était vu couronné à l'académie des Jeux Floraux.

Ses fonctions judiciaires n'étouffèrent pas en lui cette disposition. Il étudia les grands poètes dramatiques de l'antiquité, et essaya d marcher sur leurs traces, en donnant à la tragédie des formes plus régulières qu'auparavant.

Dès 1573, il commença de faire représenter, dans certains collèges de Paris, des tragédies que Ronsard, Daurat et les autres illustres n'hésitèrent pas à mettre au-dessus de la Didon et de la Cléopâtre de Jodelle. Dans son enthousiasme complaisant, Ronsaçd déclarait Garnier vainqueur d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. Inutile de dire qu'il resta infiniment au-dessous de ces grands modèles.

210 POÈTES DU XVr SIÈCLE.

Garniera composé huit tragédies : Porcie (1568), Hippolyte (1573), CoriipJie (1574), Marc-Antoine, la Troade (1578), Antigone ou la Piété (1579), Bradamante (1580), Sédécie ou les Juives (1580). Les plus remarquables sont Coimélie, la Troade et les Juives.

On rencontre dans la Troade des traits vraiment tragiques, on y entend des accents partis du fond de l'âme. Si cette tragédie est remplie, comme les autres pièces de Garnier, d'inégalités et de défauts, elle a du moins le mérite d'être plus en act on qu'en récit.

Comélie offre des exemples de narration tragique qui méritent d'être cités.

Récit de la bataille de Pharsale.

Ainsi dist (Pompée) : et ses gens, criant tous à la fois,

De parole et de mains approuvèrent sa voix.

Le bruit monta léger jusques dedans les nues;

Comme quand l'aquilon souffle aux Alpes cornues,

Les chesnes esbranlez, l'un à l'autre battant,

Dans l'espesse forest font un son esclatant.

La trompette commence ; et lors, comme tempeste,

Ils courent l'un sur l'autre et de pieds et de teste.

La poussière se levé, et, comme gros nuaux*.

Ténébreuse enveloppe et hommes et chevaux;

Les flesches et les dards greslent dessus les armes,

La terre, en décochant-, tremble sous les gendarmes

L'air raisonne de cris, le soleil appalist^,

Le feu sort des harnois, et dans le ciel gaillist.

Les bataillons serrez herissonnant* de pointes Se choquent furieux de longues piques jointes, Heurtent à grand'secousse, ainsi que deux taureaux Jaloux de commander l'un et l'autre aux troupeaux Gourent impétueux si tost qu'ils s'entre-advisent^ Et de corne et de front le test^ ils s'entre-brisent.

Ils rompent pique et lance, et les esclas pointus

1 N'uages. — ^ Pondant que les traits sont décociiés. — 3 Pàlit. - * Hérissés. — '" S'entr'aperçoivent. — ^ Le crâne.

Bruyant, sifflant par l'air, volent comme festus, Puis saquent * à l'espée, et de pointe et de taille. Découpent acharnez maint plastron, mainte escaille. Le sang découle à terre, et jà par gros bouillons Court enflé par la plaine entre les bataillons ; La terre se poitrist -, et toute la campagne, Qui volloit en poussière, au sang romain se bagne, Devient grasse et visqueuse, et fond dessous les pieds. Gomme un limon fangeux qui les retient liez.

Là ce qui nous restoit de noblesse romaine Mourut l'espee au poing devant son capitaine : Lors voyant Scipion son navire entr'ouvert. De feu, de fer, de sang, et d'ennemis couvert. Ses gens mis aux cousteaux, le ciel, l'onde, la terre Et les dieux conjurez à lui faire la guerre. Se retire à la poupe, et d'un visage franc Regardant son estoc qui rougissoit de sang, Dist : «Puis que nostre cause est par les dieux trompée, Je n'ay plus de recours qu'à toy, ma chère espee. Qu'à toy, mon dernier bien ; j'auray de toy cest heur De ne me voir jamais de libre, serviteur. » 11 n'avoit achevé, que d'une main cruelle Il se la plante au corps jusques à la pommelle. Le sang chaud et fumeux sortit en bouillonnant : Je le voy chanceler, j'accours incontinant, Et le cuide embrasser, mais luy craignant de vivre Es mains de l'ennemy, qui le venoit poursuivre, S'avance sur le bord, et, roidissant les bras, Se jette dans la mer la teste contre bas.

{Coruélie, acte V, édit. 1395, p. 13L)

Aidé par l'Écriture sainte^ Garnier s'est élevé, dans les Jidfues,

'Tirent. — 2 Se pétrit.

plus haut que dans aucune autre de ses pièces. Il peint la guerre de Nabuchodonosor, roi des Assyriens, contre Sédécias, allié à Méchuna, roi d'Egypte, le siège de Jérusalem, la ville prise de vive force, mise à feu et à sang, le temple pillé et incendié, et un grand nombre d'habitants de toute condition emmenés en esclavage. Certes, ce sont là des sujets dramatiques, et le talent du poète n'est pas resté trop au-dessous d'une telle matière.

Le récit du siège de Jérusalem par Nabuchodonosor est un modèle de nari'ation non seulement dramatique, mais épique.

Le Siège de Jérusalem par Nabuchodonosor.

Desja le grand flambeau qui court perpétuel

Avoit fait dessus nous un voyage annuel,

Et luysant retraçoit une course seconde.

Ayant par deux saisons retournoyé ' le monde,

Depuis que vostre armée, effroyable en soudars,

Nostre ville assiegeoit, close de toutes parts.

Vos batistes 2 avoyentsa muraille persee,

Jérusalem estoit à demy renversée;

La plus grand' part du peuple et des chefs estoyent morts,

Nous avions soustenu mille sanglans efforts.

Résolus à la mort, plus que lionnes fieres.

Défendant leurs petits qu'on force en leurs tanières.

La faim, plus que le fer, pâlies nous combatoit,

Et la férocité de nos cœurs labbatoit.

Le peuple allangouré'^ sans courage, sans force,

Descharné se trainoit, n'ayant rien que l'escorce

Uui luy couvroit les os, et ceste maigre faim

Estouffoit les enfans en demandant du pain.

Nous ressemblions*, errans par les places dolantes^

Non des hommes vivans, mais des larves * errantes ;

1 Fait le tour de. — 2 Balistes, machines qui servaient h, lancer des traits, des javelots, des pierres. — ^ Languissant. — ♦ On disait, au seizième siècle, ressembler qnclqu'iui, comme ressembler à quelqu'un. — ii Les places attristées, — '^ Des fantômes.

Et ja ceste fureur tellement nous pressoit, Que de son propre enfant la mère se paissoit... En nos couches sans peur reposions endormis, Quand (ô cruel meschef ^ !) lors que la nuict ombreuse Vers le jour sommeillant cheminoit paresseuse Dans le ciel tenebreuz, que le somme enchanteur Versoit dedans nos yeux une aveugle moiteur, Qu'en la terre et au ciel toute chose estoit coye, Tous animaux dormans fors la plaintive orfroyc. Le camp de Babylon, sans crainte des bazars, Avec grands hurlements échele^ les rampars, Donne dedans la brèche, et ne trouvant défense, Rangé par escadrons dans la ville s'élance, Gaigne les carrefours, s'empare des lieux forts. Et sur le temple saint fait ses premiers efforts. Tout est rais aux couteaux, on n'espargne personne, A sexe ou quahté le soldat ne pardonne : Les femmes, les enfans, et les hommes agez Tombent sans nul esgard pesle-mesle esgorgez. Le sang, le feu, le fer, coule, flambe, resonne. On entend maint tabour^, mainte trompette sonne; Tout est jonché de morts, l'ennemy sans pitié, Meurtrist ce qu'il rencontre et le foule du pié....

{Les Julfves, acte II, édit. lo9o, p. 5-4.)

La dernière pièce de Garnier, Bradavianic, représentée en !ô82, sous le titre de tragi-comédie qu'on ne connaissait pas encore en France, francliit le cadre dramatique des Grecs et de Latins. C'était une imitation du Roland do l'Arioste. Garnier renonça aux chœurs, compliqua l'intrigue et varia davantage l'intérêt. Cette action à dénouement heureux était une nouveauté qui fut fort goûtée. Les critiques prétendirent que le titre était défectueux, parce qu'il promettait du comique dans une pièce où il n'y avait que du sérieux. Plus tard les mêmes objections furent faites à Corneille au sujet de son Nicomède.

1 Malheur. — s Escalade. — ^ Tambour,

214 POÈTES DU XVl'^ SIÈCLE.

Comme l'a remarqué M. Patin, les huit tragédies de Garnier « sont taillées sur le patron grec, mais composées plus immédiatement d'après Sénèque », auquel il emprunte une certaine abondance et même une certaine force de pensées, et qu'il revêt parfois d'un éclat harmonieux de style qui vous ferait volontiers répéter avec Pionsard, parlant de la Troade :

« Quel son masle et hardy, quelle bouche héroïque, Et quel superbe Ters entends je icy sonner? >>

Toutes ces tragédies roulent sur des sujets empruntés à l'antiquité profane ou sacrée. Mais l'imitateur de Sénèque et des tragiques d'Athènes pensait à ses contemporains en les entretenant de catastrophes antiques. Dépeint-il les guerres civiles de Rome, c'est pour faire réfléchir les Français sur les dangers de leurs longs déchirements intestins. Il a lui-même appelé Porcie une tragédie frantçoiae avec des chœurs représeyitant les guerres civiles de Rome, propre à y voir despeintes les calamités des temps.

C'est assurément à cet intérêt d'actualité que ces pièces durent d'avoir à la lecture un succès plus grand qu'à la représentation, et d'obtenir des éditions innombrables de 1580 à 16 19. Car il s'en faut de beaucoup qu'elles soient bien écrites. La diction de Garnier n'est pas soutenue, ni partout également saine ; trop souvent elle est aussi bizarrement gréco-latine que celle de ses contemporains, et aussi mêlée de métaphores vulgaires, de trivialités choquantes. Son style « grave-haut' » tombe fréquemment dans l'emphase. Il est plus éloquent, plus rhéteur que tragique. Monologues et déclamations de tous genres, voilà le véritable fond de ses tragédies. Mais, malgré tous ses défauts, on doit reconnaître qu'il a eu le mérite d'introduire au théâtre la gravité et la solennité du style, et Brantôme a pu dire que « M. Garnier a passé en parler haut, grave et tragiq » tous les poètes dramatiques. De plus, il sait de temps en temps rencontrer le tour naturel, facile et élégant, et, en somme, il a fait faire h la tragédie un progrès rie style très notable; il lui a fait parler un langage plus digne et plus sonore : plusieurs poètes du dix-septième siècle lui ont emprunté des idées et se sont quelquefois contentés de rajeunir ses expressions. Enfin, c'est Garnier qui a le premier observé régulièrement la coupe masculine et féminine des vers à rime plate.

Ajoutons à son honneur que tout entier à l'art qu'il aimait passionnément, il n'en voulut être distrait par rien, et lui sacrifia les honneurs et la fortune. Avec un généreux désintéressement, il refusa les places éminentes que Charles IX et Henri III lui offrirent.

1 Expression de Jacques Courtin de Cissé.

AU Xyp SIECLE

Dans la prose comme dans la poésie le caractère le plus saillant de la langue et de la littérature française au seizième siècle, c'est la mobilité et l'irrégularité. Cette langue et cette littérature, tour à tour grecque, latine, italienne, espagnole, varie du nord au midi, d'une province à l'autre.

On essaya bien de fixer la langue par la grammaire. Dès le commencement du seizième siècle, un étranger donna la première grammaire française. Ce fut Jean Palsgrave, Anglais de naissance, qui avait longtemps vécu à Paris et y avait pris ses degrés. Chargé, comme le plus habile de son temps, d'enseigner le français à la sœur de Henri VIII, veuve de Louis XII, remariée au duc de Norfolk, il composa sa grammaire sur le plan de celle du célèbre Théodore de Gaza. « Ce livre, qui n'a pas moins de 900 pages in-folio, dit un philologue qui le réédita soigneusement en 1852, est rédigé en anglais, avec un titre en français et une dédicace a Henri VIII (Londres, lo30); il est doublement précieux pour le savoir exact et minutieux de l'auteur et pour l'abondance des exemples, toujours puisés dans les meilleurs écrivains, Jean Lemaire, Alain Charlier, l'évéque d'Angoulême, etc., etc. *. »

<c 11 ne faut pas laisser croire, dit le môme érudit, que la France ait poussé l'indifférence pour sa propre langue au point qu'elle n'eût jamais songé à se faire une grammaire,

^ U Esdairchsement de la langue française, par J. Palsgrave, publié par F. Géiiin.

216 PROSATEURS DU XVr SIÈCLE.

lorsque Palsgrave s'en avisa pour elle. Avant Palsgrave, Geoffroy Tory, de Bourges, s'en était occupé et avait tracé le plan d'un vaste travail d'ensemble, dont son Champ fleury, publié en 1529, un an avant le livre de Palsgrave, n'est que l'introduction. »

Plus tard, Ramus et d'autres donnèrent de nouvelles grammaires. Mais lous les efforts des grammairiens ne purent arrêter les oscillations perpétuelles de mots et de formes, non plus que les oscillations d'orthographe, et l'inculte liberté, la confusion hétérogène, demeura le caractère de cette langue du seizième siècle qui n'eut jamais rien de fixé ni de constant,

« Car, depuis quarante ans, desjâ quatre ou cinq fois, La façon a ctiangé de parler en françois, »

comme dit un poète de ce temps, Vauquelin de la Fresnaye, qui voulait aussi, dans son Art poétique, réglementer cette langue indisciplinée. Chaque jour l'on tentait du nouveau, le nouveau ne fût-il que de la singularité.

Une incomparable ardeur d'étude dévorait alors toutes les intelligences dans lesquelles la Renaissance avait excité une insatiable faim de savoir. L'érudition et la philologie ne furent jamais tant cultivées qu'à cette époque où elle eut pour représentants Guillaume Budé (I467-Ib40), Jacques Lefebvre (145b-lo37), Jules Scaliger (1484-1o38), Joseph Sca- LiGER (1530-1607), Adrien Tournebu, plus connu sous le nom de TuR?{ÈBE (liJ12-lo6o), Marc -Antoine-François Mdret (1525- 1585), Jean Dacrat ou Dorat (lolO-ioS8), Denis Lambin (1516- 1572).

Parmi ces doctes toujours occupés à compiler ou à commenter les pensées des anciens, plusieurs étaient capables de penser de leur chef; un trop grand nombre ne savaient être que des échos, et des échos souvent faux.

D'autres érudits eurent une influence déplorable sur la langue par leur manie de parler latin on français et de copier servilement la forme latine dans leurs créations, souvent inutiles, de mots à base classique. Marot, avec son esprit

APERÇU DE Lk PROSE FRANÇAISE AU XYI" SIÈCLE. 21''

facile et naturel, ne pouvait souffrir ces « écrivains si goulus de la peau de ce pauvre latin. » Par la même image, Etienne Dolel les appelait des « excoriateurs de la langue latine ». Rabelais les ridiculisa dans la personne de son écolier limousin auquel il fait parler un si ridicule baragouin.

il est curieux de remarquer que Rabelais a été lui-môme repris du ridicule dont il reprend les autres.

Heureusement il y avait de bons esprits qui défendaient le français du cru contre « les latineurs et grecaniseurs ^ » (( Mes enfans, disait le bonhomme Ronsard à d'Aubigné et à d'autres, il y a des vocables qui sont françois naturels, qui sentent le vieux, mais le libre et le françois : je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, et que vous les défendiez contre des marauds qui ne tiennent pour élégant que ce qui est escorché du latin et de l'italien -. »

Toute cette école érudile copiait servilement les pensées et les procédés de composition des anciens comme leurs mots et leurs formes de langage.

L'affranchissement des intelligences devenues idolâtres de ce qui ne devait être qu'un objet d'étude et d'émulation fut préparé par le grand mouvement philosophique commencé au quinzième siècle et poursuivi sans relâche pendant tout le seizième.

La philosophie au seizième siècle n'est guère qu'une révolte contre l'autorité du fondateur du Lycée, si dominante dans les écoles, surtout depuis saint Thomas d'Aquin. Mais alors cette autorité, devant laquelle on se courbait servilement, était un obstacle au progrès. C'est pourquoi on doit honneur et reconnaissance à ceux qui les premiers osèrent la secouer. Et, qu'on le remarque, c'était moins le véritable Aristote, l'Aristote d'Athènes, qu'ils attaquaient, qu'un Aristote formé de l'amalgame de mille commentaires contradictoii'es, des commentaires arabes en particulier.

1 Ronsard, préface de la Franciade. — 2 Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, préface du premier éditeur.

ÏVI8 SIÈCLE. 13

218 PROSATEURS DU XVr SIÈCLE.

La renaissance des lettres, dès qu'elle éclata, fit justice de ce faux Aristote. Quelques-uns embrassèrent le véritable péripatéticisme, mais la plupart des penseurs distingués du seizième siècle se montrèrent antipéripatéticiens, et plus ou mioins platoniciens.

Le mouvement contre Aristote partit surtout de la réforme- Les réformés voulaient recourir à la raison et au sens humain comme à la première règle et au souverain tribunal. Us ne pouvaient admettre l'autorité d'Aristote non plus que celle de l'Église. Aussi les plus déclarés partisans de la réforme furent-ils les plus ardents adversaires du grand docteur des scolasliques.

Le triomphe du protestantisme fut partout, au moins d'abord, funeste à Aristote. Cependant quelques esprits calmes de la réforme surent reconnaître son génie et l'excellence de sa méthode, tout en combattant les abus de la scolastique : tels furent, en Allemagne, Philippe Sch^varlzerde, si célèbre sous le nom grécisé de Mélanchlhon ; en Hollande, Corneille Martin, et en France, Nicolas Taureill.

La principale raison de la haine des protestants contre Aristote est que la philosophie péripatéticienne, en accordant tout à la force de l'homme, à la volonté, au libre arbitre, contrariait directement la doctrine prolestante du serf-arbitre, et l'opinion, à laquelle la réforme tenait tant : que la grâce seule fait le mérite et la moralité des actions. Luthériens et calvinistes accusaient de concert Aristote d'avoir, par ses maximes sur le libre arbitre, donné à l'homme une confiance excessive dans ses propres forces, d'avoir entraîné l'homme à s'enorgueillir des facultés qu'il tient de la nature.

Au nom seul de la liberté de l'esprit et du progrès, des hommes que les disputes sur la grâce intéressaient assez peu, Rabelais, Montaigne et d'autres se joignirent aux attaques contre le dominateur du moyen âge.

Tel est donc le caractère de la philosophie au seizième siècle. Elle s'ufl'raiichit à la fois de l'autorité de la théologie scolastique et de celle de l'Arislote averroïste ou autrement

APERÇU DE LA PROSE FRANÇAISE AU XVr SIÈCLE. 210

déguisé el falsifié. Elle retourne à sa source, et, avant d'essayer d'établir de nouvelles doctrines, elle reprend tous les anciens systèmes de la philosophie hellénique, que les Grecs, chassés de Constantinople, avaient ressuscites en Europe, On voit paraître des platoniciens, comme Marsilius Fiecinus; des péripatéliciens, comme Pomponiatus; des stoïciens, comme Juste Lipse, et bientôt des épicuriens, comme Gassendi. Viendra Descaries qui continuera ce mouvement en le redressant et en lui donnant une direction plus haute et plus uniforme.

Plusieurs esprits libres du seizième siècle, laissant tout à fait de côté les questions métaphysiques, traitèrent la morale avec une indépendance philosophique toute nouvelle. Tel fui, avec Montaigne, que nous étudierons plus loin. Charron, son disciple, son imitateur, et trop souvent son copiste.

Pierre Charron (lb41-1603), après une brillante éducation littéraire, étudia le droit civil et le droit canon à Orléans, puis à Bourges, où il parvint au doctorat. De retour à Paris, lieu de sa naissance, il fut reçu avocat au Parlement, et fréquenta très assidûment le barreau cinq ou six années. Il le quitta ensuite pour s'appliquer à l'étude de la théologie et à la pratique de la chaire. En peu de temps il s'acquit comme prédicateur une célébrité telle, que plusieurs évoques s'empressèrent à l'envi de l'attirer dans leurs diocèses. Il fut successivement théologal de Bazas, d'Acque, de Lectoure, d'Agen, de Cahors, de Condom, et chanoine de l'église de Bordeaux. Dans cette dernière ville il lia une amitié très étroite avec Montaigne qui en était maire. Il y publia, en 1394, un ouvrage remarquable par la force du style et la méthode, et aux doctrines duquel les catholiques applaudirent pleinement : Les trois Vérités. Par la première il combat les athées; par la seconde, les païens, les juifs, les mahométans, et par la troisième les hérétiques et les schismatiques. Cette apologie de la religion, dont les protestants s'irritèrent, valut à son auteur la dignité de grand vicaire de l'évêque de Cahors el l'honneur d'être député à l'assem-

220 PROSATEURS DU XVr SIECLE.

blée générale du clergé, en 1593, et d'en être nommé le premier secrétaire. 11 publia, cette même année, la première édition d'un ouvrage dont les principes sont loin d'être aussi orthodoxes, le célèbre Traité de la Sagesse. C'est un écrit tout philosophique; nulle mention du christianisme. Au sortir des guerres de religion, et après tant d'abus de ce nom sacré, Charron, quoique prêtre, paraît avoir rêvé un idéal d'homme vertueux en dehors de tout dogme. Il conduit non seulement à l'indifférence religieuse, mais au pyrrhonisme dont il adopte les maximes dans toule leur étendue. Avant Descartes, il conseille le doute philosophique, et il assure de bonne foi que ce doute est la meilleure introduction à la croyance rehgieuse.

La Sorbonne et l'Université, môme le Châlelet et le Parlement, s'inquiétèrent de ces principes. Un docteur zélé mais fougueux, le jésuite Garasse, les flétrit dans les termes les moins mesurés.

Plus de ménagements étaient dus à un écrivain sincèrement religieux, et même pieux, qui sut trouver une chaleur assez rare chez lui pour recommander le culte en esprit et en vérité; moraliste des premiers parmi les modernes pour la manière dont il a relevé la dignité de la vertu, lui a prêté les motifs désintéressés et assigné le noble but qui lui conviennent ; homme enfin dont la vie constamment pure, laborieuse et modeste, était conforme à ses maximes.

Charron, dont M™^ de Sévigné aimait et recommandait tant la lecture, a joui, au commencement du dix-septième siècle, d'une réputation de penseur et d'écrivaiu qui ne s'est pas soutenue au môme point.

On est assez embarrassé pour parler du style de Charron, on ne sait guère si Charron a un style, tant sont nombreux ses plagiats de diction aussi bien que de pensées. Il n'est guère que le copiste de Montaigne, qu'il affaiblit en le régularisant. Il a également pillé du Vair, en particulier pour tout ce qu'il dit des passions et des affections.

Arislote régnait en dominateur dans toutes les parties dé la connaissance humaine, dans la métaphysique, dans la

APEHÇU DE LA PROSE FRANÇAISE AU XVl" SIÈCLE. 221

logique, dans la morale, dans, l'histoire naturelle. On ne peut aujourd'hui se faire une idée des litres dont on le qualifiait. Ainsi Corneille de la Pierre (Cornélius à Lapide) (1560-1037), célèbre commentateur de l'Écriture sainte, ne sait si Aristote tient plus du jurisconsulte que du prêtre, plus du prêtre que du prophète, plus du prophète que de Dieu. Pour que Thistoire naturelle prît enfin, comme les autres sciences, un grand élan, il fallut que l'on cessât de se borner à éludier et à commenter Aristote pour interroger la nature elle-même. C'est ce que surent faire, à l'étranger, Salviani et Conrad Gesner, et en France, Guillaume Rondelet (1507-1566), Pierre Belon (1517-1564), Bernard de Palissy et Olivier de Serres, que nous étudierons à la fin de ce volume.

L'influence de l'affranchissement philosophique se fait sentir dans les travaux d'histoire comme dans les travaux d'histoire naturelle et dans les œuvres de morale de cette époque.

Outre Pasquier et Agrippa d'Aubigné, dont on lira plus loin les notices, l'histoire laborieusement et consciencieusement recherchée dans les sources a d'honorables représentants, au seizième siècle, parmi les historiens proprement dits ou parmi les auteurs de mémoires. Du Haillan et Belleforest travaillèrent les premiers, et sérieusement, sur l'histoire générale de la France,

Bernard do Girard, seigneur du Haillan (1535-1610), obtint de Charles IX (1571) le titre d'historiographe de France, en récompense de ses premiers ouvrages, VEstat et succès des affaires de France, où il eut le mérite de réfuter solidement plusieurs erreurs accréditées, « comme la venue de Pharamond en Gaule, l'institution de la loi salique qu'on lui attribue, la création des pairs de France attribuée à Charlemagne, et autres points particuliers *, » En 1576, il publia une histoire de France qui s'étendait jusqu'à la mort de Charles YII, Henri III, à qui elle était dédiée, le

1 Du Haillan, Épître dédicatoire de son Histoire de France, édit, de 1684.-

222 PROSATEURS DU XVr SÎÈCLE.

combla d'honneurs el de solides gratifications qu'il était loin de dédaigner.

Du Haillan, à qui on reproche une extrême vanité, était très fier d'avoir le premier composé en langue française un corps d'histoire de France. 11 est certainement « louable, comme le reconnaît Sorel, d'avoir le premier entrepris de mettre notre histoire en une belle et agréable forme, de quoi il s'est acquitté selon les connaissances qu'on avait de son temps ^ >) Il mit de la conscience à son œuvre. Il ne recula ni devant la peine ni devant les dépenses pour le <( recouvrement des livres, titres, mémoires, enchartements et autres monuments qu'il lui a convenu avoir pour le bâtiment d'un si grand ouvrage. Ne s'étant voulu fier à nos histoires et chroniques, il a tiré des cours étrangères et des registres des cours de parlements, des chambres des comptes, des chartes des églises et de quelques livres qui lui ont été prêtés par quelques siens amis ce qu'il connaissait pouvoir servir à sa matière ^. n

La nouveauté de l'œuvre en rendit le succès très grand et très rapide. Les éditions se multiplièrent promptement en France et à l'étranger. L'Histoire de France « courut le monde, et les étrangers lui firent parler leur langue '. » Elle fut même traduite en latin. Elle était digne de ce succès par les mérites sérieux auxquels de grands écrivains, môme de nos jours, ont rendu hommage. « Du Haillan sait beaucoup, et des choses curieuses ; il a de la fougue,» dit M. de Chateaubriand *, et il nous apprend lui-môme que plusieurs trouvèrent mauvaise sa liberté de langage. Ce ne fut pas toujours sans raison. On lui a particulièrement reproché le peu de ménagement avec lequel il parle des papes, des évoques et des maisons les plus illustres.

François Bei.leforest (1330-1580) poussa plus loin que du Haillan l'histoire de France. Il donna les A/ma/es ou l'Histoire générale de France, qui s'étend jusqu'en 1374, et que

^ Bihliothèqup. française, p. 373, 374. — - Épître dédicatoire de Vllisloire de France. — ^ Préface de 1580. — * Etudes liisioriques, Prôface.

APERÇU DE LA PROSE FRANÇAISE AU XYl" SIÈCLE. 223

Gabriel CnAruis, laborieux compilateur et mauvais écrivain, continua jusqu'en 1590. Cet auteur, dont la fécondité faisait dire qu'il avait des moules à faire des livres, a produit encore de nombreux ouvrages historiques, comme Vllistoire des neuf rois de France qui ont eu le nom de Charles, in-fol., les Bistoires tragiques, 7 vol. in-t6, les Histoires prodigieuses, 7'vol. in-16. Toutes ces compositions sont d'un style illisible. Elles peuvent cependant être consultées avec fruit.

La Popelimère (1340-1608) embrassa un espace beaucoup moins étendu. Il publia, en 1581, une Histoire de France, depuis 15o0 jusqu'en 1377, en 6 vol. in-folio. Il fut d'abord calviniste, et porta les armes pour sa cause. Il abjura en 1608. D'Aubipné reproche à son histoire des défauts considérables, mais il le loue d'avoir sacrifié, avec les bienfaits de la reine mère, « son patrimoine entier, qui n'estoit pas mesprisable», pour faire des recherches de tous côtés, et il reconnaît « que son labeur est sans pareil, son langage bien françois, qui sent ensemble l'homme de lettres et l'homme de guerre ^ )>

Théodore de Bèze (1519-1605), fanatique admirateur de Calvin, odieux pour avoir, sinon provoqué, au moins approuvé et essayé de justifier et de faire regarder comme une action inspirée l'assassinat du duc de Guise ; odieux pour avoir, dans plusieurs occasions, excité les protestants de France à prendre les armes et avoir été ainsi la trompette de nos guerres civiles, Théodore de Bèze fut un écrivain élégant et un littérateur très savant ; son Histoire ecclésiastique a des mérites de style et de composition, mais il n'y avait pas là, non plus que dans aucun écrit ni aucune action de ce sectaire, de quoi l'appeler le phénix de son siècle.

Le président Facchet (1529-1601), dans des travaux analogues aux Recherches de Pasquier, mais beaucoup plus circonscrits, fournit de précieux renseignements sur la ville de Paris, sur l'Origine et les dignités des magistrats de France, sur VOrigine des chevaliers, armoiries et héraidt s.

1 D'Aubigné, Histoire universelle, Préface de la première édition.

Pierre Mathieu (Ioo3-i621) fut appelé par Henri IV, sur la recommandation du président Jeannin, pour remplacer du Haillan dans les fonctions d'historiographe de France. Après la mort du Béarnais, il fut également attaché à Louis XIII, et en reçut les mômes témoignages de faveur qu'il avait éprouvés de la part de son père. En qualité d'historiographe, il suivit ce prince au siège de Montauban, y fut attaqué de la fièvre d'armée, et mourut à Toulouse le 12 octobre 1621, à l'âge de 58 ans. Ses ouvrages historiques sont : Histoire des choses mémorables arrivées sous le régne de Henri le Grand, 1624 ; Histoire de la mort déplorable de Henri le Grand, 16H ; Histoire de Louis XI, 1610 ; Histoire de France sous François 1", Henri H, François II, Charles IX, Henri Ilî, Henri IV, et Louis XIII, 1631, publiéepar les soins de son fils. Mathieu fut, on le voit, un écrivain fécond ; mais il s'abandonna trop à sa facilité ; aussi son style est-il souvent bas et rampant. Il est aussi gâté par l'affectation.

Le seizième siècle fut plus fécond encore en auteurs de mémoires qu'en historiens. Nous ne pouvons que nommer les principaux.

Les frères du Bellay Langey (Martin et Guillaume), joignant les talents de la littérature à ceux de la guerre et de la diplomatie, laissèrent des mémoires encore très estimés. On reproche principalement à ceux de Guillaume d'être une apologie continuelle de François P^ et une satire de Charles- Quint, et à ceux de Martin, d'être fatigants par la longueur des descriptions des batailles et des sièges oîi l'auteur s'est trouvé.

Les illustres frères du Bellay ont auprès de la postérité un autre titre que leurs ouvrages ; c'est à eux que revient surtout l'honneur d'avoir excité François I''' à attirer autour de lui tous les savants et les beaux esprits du temps.

Guillaume du Bellay mourut en 1543, et Martin en 1559. Boyvin du Villars (mort au commencement du dix-septième siècle), touchant lequel on possède très peu de renseignements, a laissé des mémoires « sur les guerres desmeslées tant en l'iedmont qu'au Monlferrat et duché de Milan, par

Charles de Cossé, comte de Brissac, mareschal de France et lieutenant gênerai pour le roy Henry II delà les monts. » Ils sont précieux pour leur sincérité et pour le nombre de faits précis et importants, nulle part ailleurs relatés, qu'on y trouve, en particulier concernant le fameux maréchal de Brissac dont il était secrétaire, qu'il ne quitta point pendant son occupation du Piémont, et sur lequel sans lui on n'aurait que des notions vagues et incertaines.

Marguerite de Valois, fille de Henri II et de Catherine de Médicis, niuriée en 1572 au roi de Navarre, plus tard Henri IV, mérite de clore cette liste des plus remarquables auteurs de Mémoires du seizième siècle. Suivant les premiers académiciens, les Mémoires de Marguerite de Valois étaient le modèle delà prose au seizième siècle. Ils tombèrent par hasard entre les mains de Pellisson ; cet écrivain, si ami du beau langage, en fut charmé au point de les relire deux fois dans une nuit. Selon Sainte-Beuve, « ce serait une grande erreur de goût que de considérer ces gracieux Mémoires comme une œuvre de naturel et de simplicité; c'en est une bien plutôt de distinction et de finesse. L'esprit y brille, mais l'instruction et la science ne s'y dissimulent point. »

Le seizième siècle, surtout dans sa seconde moitié si agitée, où tout fut mis en question, constitution de l'État comme religion, a produit beaucoup d'ouvrages politiques, qui viennent naturellement après les travaux historiques. Il en est un d'abord sur lequel nous donnerons quelques détails à cause de sa célébrité plus encore que de sa valeur, la Servitude volontaire de la Boétie.

Etienne de La Boétie (1530-1563), « ayant esté surpris de sa destinée en la fleur de son aage et dans le train d'une très heureuse et très vigoureuse santé, n'avoit pensé à rien moins qu'à mettre au jour des ouvrages qui deussent tesmoigner à la postérité quel il estoit en cela *. » Montaigne, « héritier de sa librairie- (de sa bibliothèque)», recueillit heureusement tout

1 Lettre de Montaigne à M. de Faix. — ,2 Avertissement de Montaigne au lecteur.

ce qu'il trouva d'entier parmi ses « brouillards (ses brouillons) et papiers espars çà et là, le jouet du vent et de ses estudes : » la traduction des Économiques d'Aristole, la Ménagerie de Xénophon, etc., et le livre célèbre, la Servitude volontaire, où la Boétie s'attache à prouver que tous les tyrans seraient également sans force si, le peuple ne les secondait pas, que l'intérêt de tous s'unissant contre wi, la puissance de tous s'alliant contre un, cet un perdrait, par son isolement, le pouvoir de mal faire.

L'historien de Thou dit que VAuthenoticoii (la Servitude volontaire) fut pris par ceux qui le publièrent en un sens tout à fait contraire à celui que son sage et savant auieur avait eu en le composant. De même Montaigne repousse bien loin l'idée que son ami fût un ennemi de la monarchie, et affirme que jamais aucun citoyen ne fut plus soumis aux lois et plus ennemi des nouvelletés qui troublent les États.

On a généralement pris trop au sérieux un ouvrage qui fut la production d'un adolescent et une sorte d'exercice de rhétorique. Montaigne nous apprend que la Boétie était à la fleur de sa jeunesse quand il écrivit ce discours, « n'ayant pas atteint le dix-huiiième an de son âge.» Ailleurs il dit : « Mais voyons un peu parler ce garçon de seize ans. » Enfin il déclare que <i ce sujet fut traité par lui en son enfance par manière d'exécution seulement, et qu'on s'aperçoit de l'extrême jeunesse de l'auteur. » Montaigne juge le discours De la servitude volontaire, « gentil et plein au possible : » pldn au possible dit beaucoup pour un ouvrage qui renferme tant de lieux communs que relève seule la chaleur de l'expression. La Boétie ne se proposa jamais d'être un écrivain. Montaigne nous apprend « qu'à peine au bout de chaque an mettoit-il une fois la main à la plume '. » A mesure encore, dit-il, que chaque saillie lui venait à la tête, il s'en décl)argeait sur le premier papier qui lui tombait en main, sans autre soin de le conserver -.

Quelque ciiose des principes de la Boétie se retrouve chez

' Lettre à M. de Foix. — * Avertissement de Montaigne au lecteur.

APERÇU DE LA PROSE FRANÇAISE AU XVl" SIÈCLE. 227

Jean Bodin (1530-1596), auteur de la République, imi^Timée à Paris en 1576, in-fol., et mise en latin par lui-même. Ce traité fut enseigné publiquement en Angleterre, dans l'université de Cambridge, et toute l'Europe retentit bientôt de sa renommée. L'auteur se demande quel est le but des sociétés, et répond que ce but est le même que celui des existences individuelles, « s'eiercer en la contemplation des choses naturelles, humaines et divines, en rapportant la louange du tout au grand prince de nature. » (L. I, c. i.) Bodin, dont l'érudition était immense, mais confuse, appuie ses principes d'exemples tirés des histoires de tous les peuples. Malgré toutes les erreurs dont il est rempli, ce livre a fourni beaucoup d'idées à YEsprit des lois de Montesquieu. Bodin favorisait ouvertement les huguenots; mais au fond il était, ce semble, également indifférent au protestantisme, au catholicisme, à toute espèce de religion positive.

François de la Noue (1531-1591), surnommé Bras de fer, parce qu'ayant été obligé de se faire couper le bras, on lui en fit un de fer, dont il se servait très bien pour manier la bride de son cheval, a laissé des Discours politiques et militaires, composés dans les prisons du château de Limbourg, oi!i il fut enfermé en 1580 et demeura cinq ans : il avait été fait prisonnier par les troupes espagnoles qu'il combattait à la fête des protestants des Pays-Bas. Guerrier du premier ordre, il mérite encore de compter parmi les prosateurs éloquents du seizième siècle. Il y a dans ses écrits de la science, de la verve, de la sensibilité.

On possède d'un autre protestant célèbre, de du Plessis- MoRNAY (1549-1623), des écrits politiques, des manifestes désignés à l'époque où ils parurent sous le nom de Mémoires et Biscours, et de plus une ample correspondance politique et diplomatique, qui s'étend du 15 novembre 1579 au 31 octobre 1623. Savant et laborieux, du Plessis ne faisait trêve à ses immenses travaux que pour prendre l'épée. Il fut le conseiller de Henri IV depuis 1576; mais, obstiné et violent huguenot, il tomba dans la disgrâce de son maître devenu catholique, qui continuait à l'employer dans plusieurs affaires d'une haute

importance, quand il eut publié, au mois de juillet 1S98, son Institution de l'Eucharistie, où il traitait le pape d'antechrist, et commettait de nombreuses falsifications et altérations de textes dont le convainquit Duperron, en présence du roi et delà cour, à la conférence de Fontainebleau, le 4 mai 1600. Mornay était appelé le Pape des huguenots : titre assez justement donné, car il représente excellemment, par ses luttes et par son action constamment militante avec la plume et avec l'épée, le parti protestant qui voulait former un État dans l'État et contre l'État.

On le voit, le seizième siècle produisit un assez grand nombre de travaux historiques et politiques sérieux. Plusieurs même, par la forme comme par le fond, annonçaient les chefs-d'œuvre. L'éloquence, soit dans la chaire, soit au barreau, demeura généralement inférieure.

L'éloquence de la chaire fut très lente à se former en France

comme dans les principaux pays de l'Europe. Au seizième

siècle, elle était encore dégradée par des abus dont Érasme

a dépeint malicieusement quelques-uns dans son Éloge de la

Folie. Le satirique écrivain avait bien, en particulier, quelque

raison de rire des contes que certains prédicateurs tiraient

du Miroir historiid, ou des Gestes des Romains, et se plaisaient à

nianiei'allégoriquement,tropologiquement, anagogiquement.

L'allégorie et la métaphore étaient leurs figures favorites. Ils

se servaient aussi quelquefois du dialogi^me, mais d'une

étrange façon : ainsi l'un d'entre eux, faisant parler la sainte

Vierge avec Xolre-Seigneur, fait alléguer à la sainte Vierge les

lois de Juslinien, et à Motre-Seigneur des passages d'Aristote.

Ils avaient la fureur des divisions et subdivisions scolasti-

ques. Quelquefois ils divisaient un sermon en douze parties,

et même davantage; mais ordinairement ils le divisaient en

trois ou quatre, et ils subdivisaient chaque partie en trois

autres, et chacune de ces trois dernières en plusieurs autres,

et ainsi presque à l'infini. La beauté était que chaque division

avait sa rime particulière.

La plupart des sermons du seizième siècle, comme ceux

du quinzième, sont pleins de traits d'histoire, de pensées de philosoplics, d'imaginations poétiques et fabuleuses. On cite dans plusieurs, et presque à chaque page, le grand Épaminondas,le divin Platon, l'ingénieux Homère. L'abus des allusions mythologiques se glissait partout, et se produisait jusque dans les occasions les plus solennelles et les plus augustes. (Test ainsi qu'un prélat choisi pour expliquer l'Écriture sainte au milieu du sacrifice, à l'ouverture d'une session du concile de Trente, compara celte sainte assemblée où les évoques se devaient rendre, au cheval où se renfermèrent les Grecs pour prendre Troie. Un modèle accompli de ce goût détestable est un certain Sorlin de Sainte Foy, dans ses adulatoires oraisons funèbres d'Anne de Montmorency, de Cosme de Médicis, de Charles IX, de Marguerite de France, de Saint-Mégrin.

Pendant les troubles de la Ligue, les chaires et les places publiques retentirent de nombreux prédicateurs qui eurent un genre d'éloquence dont une audace mêlée souvent de cynisme était le principal caractère. Parmi ceux qui furent fougueux avec un zèle véritable on distingue le moine Poncet (mort en 158tj), célèbre bien moins par le nombre de ses ouvrages de piété, aujourd hui complètement oubliés, que par un sermon virulent contre la confrérie des pénitents, instituée par Henri HI, dont les assemblées finissaient trop souvent par des orgies scandaleuses.

Ce qui manquait toujours à ces prédicateurs, c'était la dignité; et à la fin du siècle, ils neTavaient pas encore acquise, témoin, entre autres, Philippe Bosquier.

Philippe Bosquier (1561-1636), religieux cordelier, appartient au dix-septième siècle par la date de sa mort, mais pleinement au seizième par le genre de ses sermons dont l'auteur destinait la dédicace à Henri IV, mais que la mort tragique de ce roi lui fit dédier à son fils, Louis XIII. Il est de Técole grotesque et indécente des Maillard, des Mexot, des Barbette, des Pépin, des Radlin. Les mots les plus grossiers, les images les plus libres y déshonorent la parole de Dieu, en particulier dans ses sermons sur l'enfant prodigue, très applaudis à l'époque.

Philippe CospÉAN (1568-1640) corammence très honorablement, à la fin du seizième siècle et au commencement du dixseptième, la réforme de l'éloquence de la chaire. Son goût s'était formé à l'école du célèbre Juste Lipse. 11 fut docteur de Sorbonne, et successivement évéque d'Aire, de Nantes et de Lisieux. Un des premiers, il eut le bon sens de retrancher de ses sermons les citations des plus profanes auteurs de l'antiquité, pour y substituer celles de l'Écriture sainte et des Pères. Son plus beau titre, comme orateur chrétien, est l'oraison funèbre de HenrilV. Sa diction est constamment claire et élégante, et les termes surannés y sont très rares.

Nous ne pouvons terminer sur l'éloquence de la chaire sans dire un mot de ce qu'elle fut parmi les protestants. Depuis la réforme, tout le monde se mêlait de parler religion. On n'entendait plus partout que discussions sur la grâce et sur les sacrements. On ne se contentait pas de déblatérer dans les maisons et dans les places, en petits groupes particuliers; messieurs de la religion, souvent en dépit des répressions, improvisaient partout des chaires, auprès desquelles se pressaient des multitudes exaltées et fanatisées. Quelquefois il en sortait des paroles éloquentes, mais ordinairement c'était une éloquence bien plus tribunitienne qu'apostolique. « Le sermon de Calvin a fait ronfler le canon, » lit-on dans les Adages françois du seizième siècle. On en peut dire autant de Théodore de Béze, de Virex et de la plupart des ministres réformés. Peut-être donnèrent-ils moins dans le mauvais goût quebeaucoupdeprédicaleurscatholiquesdecetteépoque; mais une éloquence politique, qui semble vouloir rappeler le forum et l'agora, n'est certes pas la vraie éloquence religieuse.

L'éloquence du barreau fut longtemps souillée des mômes vices que celle de la chaire. Nous consacrons une étude à un des hommes qui contribuèrent le plus à l'en purilior, à Etienne Pasquier. Parmi ceux qui coopérèrent à la môme œuvre, tout en conservant beaucoup de mauvais goût, une mention est due à l'avocat Antoine Arnault {1560-1619), célèbre surtout par son plaidoyer contre les Jésuites. 11 l'ut, comme Pas-

APERÇU DE LA PROSE FRANÇAISE AU XVl® SIECLE.. 231

quier, l'organe de l'Université qui, hostile, dès l'origine, à l'établissement de la société de saint Ignace, qu'elle déclarait obien plus née pour la destruction que pour l'édificalion, « ne voulut jamais souffrir que les nouveaux religieux fussent admis dans son corps. Poursuivant avec un acharnement jaloux leur expulsion du royaume, elle remit (lo94) sa cause aux mains d'Arnauld, qui passait pour un des plus éloquents hommes de son siècle, et était en bonne posture auprès du pouvoir, parce qu'il descendait d'une famille très distinguée par le zèle qu'elle avait toujours montré pour la royauté pendant la Ligue, et que lui-même, par des écrits hardis, s'était acquis la réputation d'un des plus zélés royalistes qu'il y eût dans le parlement. Son discours est quelquefois éloquent à force de passion ; mais il ne produisit guère de l'effet que par des déclamations outrées et envenimées.

En parlant de l'éloquence du barreau, on doit encore nécessairement citer Antoine Loisel (1556-1617). Cet avocat du parlement de Paris s'acquit une grande réputation par ses plaidoyers, et mérita d'être revêtu d'emplois honorables dans la magistrature. Il composa plusieurs ouvrages. Le plus i^emarquable est son Dialogue des avocats dupavlement de Paris. Dans ce dialogue, qu'il intitule Fasquier, comme Cicéron avait intitulé Brutus son dialogue de VOrateur, Loisel raconte par la bouche de Pasquier, son principal interlocuteur, l'histoire des origines du parlement et fait connaître les litres de tous les magistrats ou avocats qui s'y sont acquis quelque renom dans les trois premiers siècles; il se fait le juge bienveillant de ses contemporains ; enfin il trace un plan d'études et prescrit des règles de conduite pour les jeunes gens qui désirent se distinguer au Palais. L'auteur des Recherches sur la France a pour auditeurs ses propres enfants et les fils de Loisel, tous également désireux « de conserver à l'ordre auquel ils appartiennent le rang et l'estime que les devanciers lui ont acquis, pour les rendre intacts aux successeurs. »

A la fin du seizième siècle, l'éloquence commença à briller véritablement au barreau. On en trouve dans les libres discours de Philippe Hdrault, dans les harangues de du Vair et

de Pithou, défendant la royauté et la légitime succession au trône contre le fanatisme des ligueurs et l'ambition de l'Espagne.

Guillaume DU Vair (1556-1 621), conseiller-clerc au parlement, maître des requêtes, premier président au parlement de Provence, évoque nommé de Marseille, garde des sceaux, évoque de Lisieux, traçâtes règles de l'éloquence dont il avait offert, spécialement dans sa harangue au parlement contre les prétentions espagnoles, des modèles supérieurs à son époque. II combattit l'abus que faisait de l'érudition l'avocat général Brisson (1331-1591), dontHenri 111 disait ordinairement « qu'il n'y avait aucun prince dans le monde qui pût se flatter d'avoir un homme d'une érudition aussi étendue. » Il lui manquait de savoir la ménager. « Ses discours, dit du Vair, estoient si remplis de passages, d'allégations et d'autorités qu'à peine pouvoit on bien prendre le fil de son oraison. » Examinant les diverses parties de l'éloquence, du Vair établit qu'elle ne consiste pas seulement à éviter les défauts pédantesques de Brisson et de ses imitateurs, ni à posséder la clarté et la pureté du style, le naturel et l'élégance, mais qu'elle demande les grandes qualités des orateurs grecs et latins, l'élévation, la force, les mouvements oratoires, avecla variété du style et sa parfaite conformité aux sujets et aux circonstances. Telle est cette « grande et divine éloquence à laquelle est dû le premier lieu d'honneur; qui se forme tel style qu'elle veut et que le sujet le requiert; qui est pleine d'ornemens, pleine de mouvements ; qui ne mène pas l'auditeur, mais l'entraîne, qui règne parmi les peuples et s'établit un violent empire sur l'esprit des iiommes*. » Pour mieux inculquer ces préceptes de l'art antique, du Vair en mit les immortels modèles à la portée de ses contemporains. Il donna les traductionsdes plus remarquables discours judiciaires, de Démostiiènes, d'Escliine, de Cicéron.

Outre du Vair, et bien avant l'IIo^pital, à qui nous consacrerons une notice, la haute magistrature fut illustrée au sei-

1 Du Vair, Traité de l'éloquence française.

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