‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 66 sur 91 · RABELAIS (FRANÇOIS · texte numérisé non relu

RABELAIS (FRANÇOIS

François Rabelais naquit en 1475, d'autres disent en 1480, à Cliinon, d'un père qui y tenait une hôtellerie II commença ses études dans l'abbaye des Bénédictins de Seuillé, puis fit son noviciat au couvent de Fontenay-le-Comte. Il y passa successivement par tous les degrés du sacerdoce, et reçut la prêtrise en 1511. Après s'y être fait de très mauvaises affaires, il obtint un induit du pape Clément VII, qui lui permettait de passer dans l'ordre de Saint- Benoit, et d'entrer dans l'abbaye de Maillezais en Poitou. Rabelais paraît n'avoir profité que de la pewnission de quitter l'habit franciscain. En 1524, on le trouve, sous le costume de prêtre séculier, attaché comme secrétaire à l'évêque de Maillezais, Geoffioi d'Esiissac, autrefois son camarade d'études. En 1530, il alla étudier la médecine à Montpellier. Il y devint profond dans son art, et il y expliqua avec applaudissement les Apliorismes d'Hippocrate et YArs parvn de Galien d'après des manuscrits qui lui appartenaient. En 1532, Rabelais, attiré à Lyon par Dolet, le même qui fut plus tard brûlé pour crime d'hérésie, y donna ses soins à des éditions d'ouvrages de médecine ancienne et moderne. De plus il enseignait la médecine sur le cadavre.

Ses livres savants curent un médiocre débit, et, dit-on, pour dédommager son éditeur, il fit la Chronique gargantuine, qu'il compléta en divers temps, et qui devint les Faits etdicts du géant Gargantua et de S071 fils Pantagruel. Il n'interrompit pas pour cela l'élude et l'exercice de la médecine. Il avait tous les litres et toutes les autorisations nécessaires à cet effet. Il est dit, dans une bulle datée du 17 janvier I53G, qu'il lui est permis d'exercer en tous lieux l'art de la médecine, à titre gratuit toutefois, et jusqu'à l'application du fer et du feu exclusivement : ces sortes d'opérations étaient interdites aux prêtres.

Un esprit avide de connaissance et toujours tourmenté du besoin de changer de lieu et d'occupation comme était Rabelais ne pouvait pas se tenir éloigné de Paris, où François Y' faisait alors fleurir les» lettres avec tant d'éclat. Aussi habile qu'audacieux, il sut se concilier des amitiés puissantes. Il s'y acquit la connaissance et l'amitié de plusieurs personnages éminents, particulièrement du cardinal du Bellay, qui le prit avec lui dans son ambassade auprès de Paul III. Cet illustre protecteur le tira tout à fait de la profession de la médecine, pour se servir de lui en ses plus secrètes négociations, et lui donna une prébende en l'église collégiale de Saint-Maur les Fossés,

avec la cure du village de Meudon, près de Paris. Au milieu d'une vie bien plus épicurienne que sacerdotale, il y continua ses études et ses travaux.

Les connaissances de Rabelais étaient très variées et très étendues. Il s'était jeté avec une ardeur sans pareille sur tous les livres grecs et latins connus alors, de quelque nature qu'ils fussent; il possédait les principales langues vivantes ; il avait éiudié l'hébreu, fouillé les auteurs arabes, médecins, astronomes, chimistes ; il n'avait pas négligé ceux qui ont écrit des sciences occultes. Il réunissait dans sa tête le savoir encyclopédique d'un Pic de la Mirandole ou d'un Erasme.

Outre le Gargantua, on doit à Rabelais une traduction latine estimée des Aphorismes d'Hippocrate, la Sciomachie, description des festins faits à Rome, au palais du cardinal du Bellay, pour la naissance du duc d'Orléans, et enfin un certain nombre de Lettres latines et françaises. Plusieurs témoignent chez Rabelais, comme certaines parties du Gargantua, un rare talent de diplomate. Une chose qu'on y remarque principalement, c'est son excessive admiration pour le mouvement de la Renaissance et sa prévention contre les temps antérieurs.

Arrêtons-nous à son œuvre principale.

La singulière épopée de Gargantua et de Pantagruel n'est pas la première œuvre de ce genre. Rabelais a eu plusieurs devanciers, mais son vrai prototype a été Théophile Folexgils, célèbre sous le nom du mirifique macaronique docteur Merlin Coccaie. C'était un moine bénédiciin. Il a le premier écrit en style macaronique et a composé dans ce jargon plusieurs livres qui sont devenus très rares. Il mourut en 154:?, à l'âge de cinquante ans. Sa renommée ne lui survécut guère. Rabelais l'eut bien vite effacé et fait oublier.

Le premier succès du roman de Rabelais fut immense. Au témoignage de l'auteur lui-même, il se vendit plus d'exemplaires du premier livre en un mois qu'il ne s'achète de Bibles en neuf ans. On le pressa très instamment d'en donner la suite.

Cet homme étrange nous assure qu'il n'a écrit ses contes qu'en médecin, et pour hâter la guérison de ses malades par un rire salutaire. Il a répété maintes fois cette assertion.

Certes, l'auteur de la Vie de Gargantua et de Pantagruel a pu songer à ses malades, et il a incontestablement voulu faire rire. Mais ses visées s'étendaient à bien d'autres choses. Il voulut passer en revue toute la société. Il ne s'attaque pas à des injivi lus, il ne veut pas faire des portraits ; ce sont des classes entières qu'il entend flageller. La royauté, la magistrature, le clergé, les cloîtres, la juridiction des baillis, celle des sénéchaux, du haut parlement, il frappe tout de son fouet impitoyable et cynique. » Lorsciu'il entreprend avec Panurge, dit très bien M. Géruzez •, cette longue odyssée, ce voyage

1 Essai d'ftist. litt.

à travers des terres inconnues, chaque fois qu'il aborde une île nouvelle, un pays nouveau, ce pays est l'allégorie d'une certaine condition de la société. Voilà le sens véritable, le sens profond du poëme. Rabelais, sur ce canevas, a semé des détails de toute nature ; du cynisme et du fantastique ; mais sa première pensée ne l'abandonne pas, et partout, lors même qu'il semble être égaré, lorsqu'il s'est enivre de sa propre imagination, il revient à son dessein et laisse entrevoir la portée de ses fictions. »

Cett^ portée va assez loin, et quelquefois ce qui ne paraît que bagatelles puériles est l'enveloppe transparente, non-seulement d'une morale fine et de recherches curieuses et savantes, mais de vues supérieures et générales : sans ces mérites, il n'existei'ait pas soixante éditions de Rabelais et des traductions innombrables en toute langue. Cependant, on ne peut pas dire que le curé de Meudon ait été un éminent penseur : son génie ne s'étendait pas jusqu'à suivre une haute et profonde idée satirique. Son imagination, (ai l'a souvent remarqué, créait des caricatures monstrueuses, et il frappait sans choix avec toutes les armes, loyales ou infâmes, peu lui importait. S'adrcssant à un public peu scrupuleux, il prodiguait la bouft'onnerie et l'ordure, pour faire accepter de compagnie quelques idées philosophiques et sérieuses. Et où tout cela aboutissait-il ? Quel ét^it le fond de l'esprit de Rabelais, quelle était sa philosophie? Sa philosophie, c'était la réliabilitation de la chair, c'était l'épicuréisme et le cynisme. Sa philosophie, c'était l'oracle de la dive bouteille : Trinque, et l'inscription de l'abbaye de Thélème : Fois ce que tu voudras.

Cette œuvre, qui renferme tant d'extravagances, tant de contes gras, tant de vilenies, tant d'impiétés, tant de scandales de toute sorte, est le digne produit de l'ivresse. Rabelais nous apprend lui-même, au commencement de Gargantua, qu'il écrivait ses joyeuses chroniques non pas seulement après boire, mais en buvant : « A la composition de ce livre seigneurial, dit-il, je ne perdy ne employai oncques plus ny aultre temps, que celluy qui estoit estably à piendre ma réfection corporelle, sçavoir est, beuvant et mangeant. Aussi est ce la juste heure d'escrire ces haultes matières et sciences profondes '. »

Une pareille production ne pouvait échapper aux anathèmes de l'Église. Bien qu'en entassant les bouffonneries les plus audacieuses et les plus impies contre les membres du clergé, Rabelais ait eu la précaution de ne pas toucher au dogme, le venin de son livre, au point de vue principalement de la morale, fut dénoncé comme il devait l'être.

Malgré tant de reproches, qui peuvent si justement et qui doivent être adressés à l'auteur de Gargurdua et de Paiitagruel, on ne peut lui refuser une place importante dans l'histoire de la littérature française. Rabelais, —c'est maintenant un fait incontesté, — est le

* Gargantua, Prologue.

238 PROSATEURS DU XVr SIÈCLE.

premier qui ait observé dans la prose des règles invariables, et qui en ait arrêté la syntaxe, tout en lui laissant ses idiotismes. Peu d'écrivains ont importé dans notre langue autant de richesses durables et possédé comme lui le don de la période abondante et cadencée. Il sait merveilleusement prendre tous les tons, et dans tous les genres il est toujours original. M. de Chateaubriand a beaucoup vanté le grand style du curé de Meudon^. « Son français, sans doute, dit Sainte-Beuve, malgré les moqueries qu'ilfait des lalinisants &t des grécisants d'alors, est encore bien rempli et comme farci des langues anciennes ; mais il l'est par une sorte de nourriture antérieure, sans que cfla lui semble étranger, et tout, dans sa bouche, prend l'aisance du naturel, de la familiarité et du génie 2.»

A ces titres, Rabelais mérite qu'on le range, comme l'a fait Pasquier, parmi les pères de notre idiome; ses tours, ses expressions, ses images alimenteront le style de Montaigne, de Pascal, de la Fontaine, et son principal ouvrage, rempli de tant de fatras et d'ordures qui faisaient souhaiter à Voltaire qu'il fût réduit tout an plus à un demiquart 3, restera comme un des monuments de la langue française.

Gomment Gargantua feut institué par Ponocrates en telle discipline qu'il ne perdoit heure du jour.

Quand Ponocrales congneut la vitieuse manière de vivre de Gargantua "*, délibéra auUrement le instituer en letres ; mais, pour les premiers jours, le toléra, considérant que nature ne endure poinct soubdaines mutations sans grande violence. Pour doncques mieulx son œuvre commencer, supplya un sçavant medicin de celluy temps, nommé maistre Théodore ^, à ce qu'il considerast si possible estoit remettre Gargantua en

1 Essai sur la littér. angl., 5' part. — - Causeries du lundi, t. III, p. 11. Rabelais, par Eugène Noël. — 3 Temple du goût. — * Gargantua, personnilication de François P'', avait été confié à des pédants et à des sophistes : Thubal, Holoferne, Jobelin Mridé, « et quelques aultres de semblable farine. » Mais Grandgousier (Louis XII), s'aperccvant de cotte mauvaise éducaiion, envoie son fils, avec Ponocrates, dans la ville de Paris, « pour cognoistre quel estoit Festude des jouvenceaux de France pour icelui temps. » — ^ «. Par le nom grec de ce médHcin, Rabelais donne à entendre que ce fut par un doji de Dieu que Gargantua fut mis enfin sous d'autres maîtres que ceux qui jusque-là lui avaient gâté l'esprit et corrompu les mœurs.» (Le Duchat.)

melleure voye. Lequel le purgea canoniquement avec eleborc de Anticyre, ^ et par ce médicament luy nettoya toute l'altération et perverse habitude "-^ du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy feist oublier tout ce qu'il avoitapris soubz ses antiques précepteurs, comme l'aisoit Timothée à ses disciples, qui avoient esté ins- Iruictz soubz aultres musiciens ^. Pour mieulx ce faire, rintroduysoit es compaignies des gens sçavans qui là estoient, à l'émulation desquelzluy creust l'esperitetle désir de estudier aultrement et se faire valoir.

Apres, en tel train d'estude le mist, qu'il ne perdoit heure quelconques du jour : ains tout son temps consommoit en lettres et honneste sçavoir. Se esveilloit doncques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendent^ qu'on le frotoit, luy estoitleue quelque pagine^ de la divine Escripture, haultement ^ et clerement, avec prononciation compétente à la matière, et à ce estoit commis un jeune page, natif de Basché, nommé Anagnostes. Scelon le propos et argument de ceste leczon, souventes foys se adonnoit à révérer, adorer, prier, et supplier le bon Dieu : duquel la lecture montroit la majesté et jugemens merveilleux.

Là son précepteur repetoit ce que avoit esté leu, luy exposant les poinctz plus obscurs '^ et difficiles. Eulx, retournans, consideroient Testât du ciel, si tel estoyt comme Tavoient noté au soir précèdent : es quelz signes entroit le soleil, aussi la lune pour icelle journée. Ce

1 On s"en purgeait le cerveau pour mieux vaquer h. l'étude. Pline, 1. XXV, c. xxv; Aulu-Gelle, 1. XXll, c. xv, et Horace, Art. jioétiq., v. 300. — 2 tjat^ comme le latin hnbitfido. — 3 Quintilien, liv. II, chap. III, rapporte que ceux qui voulaient que Timothée leur enseignât la musique étaient obligés de lui donner un double salaire, s'ils avaient déjà reçu ailleurs quelque teinture de cet art, parce que ce musicien jaloux commençait par leur l'aire oublier ce que d'autres maîtres leur avaient appris. — * Pendant. — ^ Pagp. — 6 A haute voix. Est sorti de l'usage en ce sens. — "^ Comparatif pour le superlatif. Latinisme autrefois très fréquent.

faict, estoit habillé, peigné, testonné ^ accoustré, et parfumé, durant lequel temps on luy repetoit les leczons du jour d'avaut. Luy mesmes les disoyt par cueur, et y fondoit quelques cas praclicques et concernens Testât humain : lesquelz ilz estendoient aulcunes foys jusques deux ou troys heures; mais ordinairement cessoient lors qu'il estoit du tout ^ habillé. Puis, par troys bonnes heures, luy estoit faicte lecture.

Ce fait, yssoient hors, toujours conferens des propoz de la lecture : et se desportoient ^ en Bracque '* ou es prez, et jouoient à la balle ou à la paulme, galentement ^ se exercens les corps, comme ilz avoient les âmes au paravant. Tout leur jeu n'estoyt qu'en liberté : car ilz laissoient la partie quand leur plaisoyt, et cessoient ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou estoient auUrement las. Adoncq estoient tresbien essuez ^et frottez, changeoient de chemise : et, doulcement se pourmenans, alloient veoir sy le disner estoyt prest. Là attendens, recitoient clerement et eloquentement quelques sentences retenues de la leczon. Ce pendent monsieur l'appétit venoit et par bonne oportunité s'asseoient à table.

Au commencement du repa, estoit leue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il "^ eustprins son vin. Lors (si bon sembloit) on continuoyt la lecture; ou commenceoient i\ diviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers mots, de la vertu, propriété, efficace, et nature de tout ce que

1 Coiffé. — 2 Tout h. fait. — ^ Se rccréaiont. — * Jou de paume du faubourg Saint-Marceau, ayant pour enseigne un chien braque. — >» Galamment. Beaucoup d'adverbes qui finissent maintenant par animent se leraiinaient autrefois eu antemcnt, oitoiieiit. On verra un peu plus loin eli)qufnteinent pour éloquemment, />/rt/sa???e»/it'7j^ pour plaisamment. — « Essuyés. — '^ Gargantua.

leur estoit servy à table : du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbes, racines, et de l'aprest d'ycelles. Ce que faisant, aprint en peu de temps tous les passaiges à ce competens en Pline, Athénée, Dioscorides, Galen *, Porphyre, Oppian, Polybe, Heliodore, Aristoteles, Elian et aultres. Iceulx propos tenens, faisoient souvent, pour plus estre asseurez, apporter les livres susdictz à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dictes que, pour lors, n'estoit médecin qui en sceust à la moytié tant comme il faisoit. Par après, divisoient des leczons leues au matin, et, parachevant leur repas par quelque confection de cotoniat '2, s'escuroit les dens avecques un trou de lentisce ^, se lavoit les mains et les yeulx de belle eau fraische : et rendoient grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faictz à la louange de la munificence et bénignité divine.

Ce faict, on aportoit des chartes ^, non pour jouer, mais pour y aprendre mille petites gentilesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes yssoient de arithmeticque. En ce moyen, entra en affection de ycelle science numérale, et tous les jours après disner et souper, y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit es dez ou es chartes. A tant sceut d'icelle et theoricque, et pratique, si bien que Tunstal ^, angloys, qui en avoit amplement escript, confessa que vrayement, en com-

1 Le médecin Galien. — - Confiture de coings, autrefois condignac^ codignac, cod'gnal, aujourd'hui cotignac. — •* Le lentisque, arbre d'où découle le masiic, servait aux Romains de cure-dents dont ils s'accommodaient mieux que de ceux de plumes. Maniai, Epigr., XIV, 22 :

Leniiscum melius : sed si tibi frondea cuspis Defuerit, dentés penna levare potest.

* Cartes. — s Cuthbert Tonstall, évèque de Durliam, secrétaire de Henri VIII, est l'auteur d'un traité de Arte supputandi, en quatre livres, 1521.

242 PROSATEURS DU XVl" SIÈCLE.

paraison de luy, il n'y entendoit que le hault alemant.

Et non seulement d'icelle, mais des aultres sciences mathematicques, comme géométrie, astronomie et musicque. Car, attendans la concoction et digestion de son past *, ilz faisoient mille joyeulx instiumens et figures geometricques, et de mesmes praclicquoient les canons astronomicques. Après, se esbaudissoient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou suz un thème, à plaisir de guorge. Et au reguard des instrumens de musicque, il aprint jouer du lue, de l'espinette, de la harpe, de la flutte de alemant et à neuf trouz, de la viole, et de la sacqueboutte -.

Geste heure ainsi employée, la digestion parachevée, se remettoit à son estude principal par troys heures ou davantaige, tant à repeter la lecture matutinale ^ que à poursuyvre le livre entreprins, que aussi à escripre, et bien traire ^ et former les antiques et ihomaines lettres. Ce faict, yssoient hors leur hostel, avecques eulx un jeune gentilhomme de Touraine, nommé l'escuyer Gymnaste, lequel luy monstroit l'art de chevalerie ^. Changeant doncques de vestemens, monstoit sus un coursier, sus un roussin, sus un genêt, sus un cheval legier : et luy donnoyt cent quarrieres, le faisoit voltiger en l'air, franchir le fossé, saulter le palys ^, court tourner "^ en un cercle, tant à dextre comme à senestre.

1 Repas. — 2 a Instrument de musique à vent, espèce de trompette liarmonique diftërente de la miliiairc : on 1 "allonge ou la raccourcit selon l'acuité ou la gravité des sons. Elle est ordinairement de huit pieds lorsquelle n'est point allongée ; mais, tirée de toute sa longueur, elle va jusqu'à quinze pie is. »(Le Duchat.) — « La sacqui-boutte était alors un instrument fort à la mod''. (^'est le trombone des Italiens, le posaune des Allemands. En Normandie, on appelle snquebule un petit canon de sureau avec lequel les petits enfants jettent de l'eau au nez des passants. Ce nom est le même mot, et il a la môme origine, sacquer et bout, ou mif, qui lire au but. » {Edit. vAiuonuM.) — -^ Matinale. — * Tracer. — s L'équilation. — 8 Palissade. — ' Tourner court, volter.

Là rompoyt, non la lance, car c'est la pins grande resverye du monde dire : « J'ay rompu dix lances en lournoy, ou en bataille ; » un charpentier le feroit bien. Mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemys. De sa lance doncq asseree, verde et roidde, rompoyt un huys, enfonczoyt un harnoys, aculloyt ^ une arbre -, enclavoyt ^ un aneau, enlevoyt une selle d'armes, un aubert, un guanlelet. Le tout faisoit armé de pied en cap. Au reguard de fanfarer * et fayre les petits popismes ^ sus un cheval, nul ne le feist mieulx que luy. Le voltigeur de Ferrare n'estoyt qu'un cinge en comparaison. Singulièrement estoyt aprins à saulter hastivementd'un cheval sus l'autre sans prendre terre, et nommoyt on ces chevaulx desultoyres ^, et de chascun couslé, la lancer on poing, monter sans estrivieres, et, sans bride, guyder le cheval à son plaisir. Car telles choses servent à discipline militaire. Un aultre jour se exerceoit àla hasche : laquelle tant bien coulloyt, tant vertement de tous pics reserroyt, tantsoupplement avalloyt ' en taille ronde, que il feut passé chevalier d'armes en campaigne, et en tous essays.

Puys bransloit la picque, sacquoyt * de l'espée à deux mains, de l'espée bastarde, de l'espagnole, de la dague et du poignard, armé, non armé, au boucler ^, à la cappe ^^, à la rondelle.

Couroyt le cerf, le chevreuil, l'ours, le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrys, le faisant, l'otarde. Jouoyt à la grosse balle, et la faisoyt bondir en l'air autant du pied que du poing.

Luctoyt, courroyt, saultoyt, non à troys pas un sault,

1 Déracinait. — - Arbre est ici au fém., comme le latin arbor. — •5 Enfilait. — * Se pavaner. — ^ Sifflements. — ^ Les Latins appelaient desnltor le cavalier qui sautait d'un cheval sur un antre. — ' Abaissait. — ^ Frappait brusquement. — 9 Bouclier. — '<> Eu s'enveloppant le bras gauche d'un manteau.

non à cloche pied, non au sault d'alemant (car, disoyt Gymnaste, telz saulx sont inutiles et de nul bien en guerre), mays d'un sault persoyt ^ un foussé, volloit sus une haye, montoyt six pas encontre une muraille, et rempoyt en ceste faczon à une fenestre de la haulteur d'une lance.

Nageoyt en parfonde eau, à l'endroict, à l'envers, de cousté, de tout le corps, des seulz pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre, transpassoyt '^ toute la rivière de Seine, sans ycelluy mouiller, et tyrant par ses dens son manteau, comme faisoyt Jules César ^ ; puis d'une main entroyt par grande force en un basteau, d'icelluy se gettoyt derechief en l'eau la teste première, sondoyt le parfond "*, creuzoyt les rochers, plongeoyt es abymes et goufres. Puis ycelly basteau tournoyt, gouvernoyt, menoyt hastivement, lentement, à fil d'eau, contre cours, le retenoyt en plene escluse ^, d'une main le guidoyt, de l'autre s'escrymoyt avecq un grand aviron, tendoyt le vêle, montoyt aux matz par les traictz, couroyt sus lesbrancquars, adjustoytla boussole, contreventoyt les boulines % bendoyt le gouvernail.

Issant de l'eau roydement montoyt encontre la montaigne et devalloyt aussi franchement, gravoyt '^ es arbres comme un chat, saultoyt de l'une en l'autre comme un escurieux *, abastoyt les gros rameaux comme un aultre Milo ^ : avec deux poignars asseurez et deux poinssons esprovez montoyt au hault d'une maison comme un rat, descendoit puys ^" du hault en bas, en telle composition des membres que de la cheule n'estoyt aulcunement grevé.

1 Franchissait. — 2 Traversait. — ' Particulièrement dans l'échauffourée d'Alexandrie. On dit aussi que Camoëns sauva do cette manière du naufrage son manuscrit des Li/suides. — * Le fond. — * Ecluse. — '' Taisait prendre le vent aux voiles. — " Gravissait, grimpait sur. — » Ecureuil. — s Milon de Groiono.

RABELAIS. 24y

Jectoyt le dart, la barre, la pierre, la javeline, l'espieu, la halebarde, enfonceoyt l'arc, bandoyt es reins les fortes arbalestes de passe ^ visoyt de l'arquebonse à rœil,aireustoyUecanon,tyroytàlabutte,aupapaguay2, du bas en mont, d'amont en val, davant, de costé, en arrière, comme les Parlhes.

On luy atachoyt un cable en quelque haulte tour pendent en terre ; par icelluy avecques deux mains montoyt, puys devaloyt sy roidement et sy asseurement, que plus ne pourriez parmy un pré bien eguallé. On luy mettoyt une grosse perche apoyée à deux arbres, à ycelle se pendoyt par les mains, et d'ycelles alloytet venovtsans des pieds à rien toucher, que à grande course on ne l'eust peu aconcepvoir ^-

Et, pour se exercer le thorax et poulmons, crioyt comme tous les diables. Je l'ouy une foys appellant Eudemon depuis la porte Sainct Victor jusqu'à Montmartre. Stentor n'eut oncques telle voix à la bataille de Troye,

Et, pour gualantir* les nerfz on luy avoyt faict deux grosses saulmones de plomb, chascune du poys de huys mille sept cents quintaulx, lesquelles il nommoyt altères ^. Icelles prenoyt de terre en chascune main, et les eslevoyt en l'air au dessus de la teste, et les tenoyt ainsy sans soy remuer troys quarts d'heure et davantaige, que estoyt ^ une force inimitable.

Jouoyt aux barres avecques les plus fors. Et quand le poinct advenoit, se tenoit sus ses pieds tant roiddement qu'il se abandonnoit es plus adventureux, en cas qu'ilz le feissent mouvoir de sa place, comme jadys

1 Tendues avec une machine. — - Seau en bois servant de but.

5 Atteindre. — * fortifier. — *> Lourdes masses de plomb. On leur

donne encore ce uom; mais il vaut mieux écrire haltères. «Ce

qui était.

faisoyt Milo. A l'imitation duquel aussi tenoyt une pomme de grenade en sa main, et la donnoyt à qui luy pourroyt houster.

Le temps ainsi employé, luy frotté, nettoyé et refraischy d'habillemens, tout doulcement retournoyt, et, passans par quelques prez ou aultres lieux herbuz, visitoient les arbres et plantes, les conférens avec les livres des anciens qui en ontpescript, comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen, et en emportoyent leurs plenes mains au logis, — desquelles avoyt la charge un jeune page, nommé Rhizotome^ ensemble des marrochons 2, des pioches, cerfouettes, bêches, tranches, et aultres instrumens requis à bien arborizer ^.

Eulx arrivez au logis, cependent qu'on aprestoyt le soupper, repetoient quelques passaiges de ce qu'avoyt esté leu, et s'asseoient à table. Notez ycy que son disner estoyt sobre et frugal, car tant seulement mangeoyt pour refréner les haboys dcl'eslomach; mais le soupper estoyt copieux et large, car tant enprenoyt que luy estoit de besoing à soy entretenir et nourrir. Ce que est la vraye diète prescripte par l'art de bonne etsceure medicine, quoy qu'un tas de badaulx mcdicins, herselez* en l'officine des Arabes, conseillent le contraire. Durant ycelluy repas estoyt continuée la leczon du disner, tant que bon sembloytrle reste estoyt consommé en bons propous tous letrez et utiles. Après grâces rendues, se adonnoient à chanter musicallement, à jouer d'instrumens harmonieux, ou de ces petitz passetemps qu'on faict es chartes, es dez, et goubelelz; ctk\ domouroient faisans grand chère et s'esbaudissaus aulcunesfois jusques à l'heure de dormir; quelques foys alloient

i Coupe-racine. — ^ Houes, boyaux. — ' Soigner et tailler les arbres. — * iiarceléSj poussés de science.

RAHELAIS. 247

visiter les compaignies des gens lelrez, ou de gens qui eussent veii pays estranges'.

En pleine nuyct, davant que soy retyrer, alloient on lieu de leur logis le plus découvert veoir la face du ciel; et là notoient les comètes, sy aulcuns- estoient, les figures, situations^ aspectz, oppositions et conjunctions des astres. Puis, avecques son précepteur, recapituloyt briefvement, à la mode des Pithagoricques, tout ce qu'il avoyt leu, veu, sceu, faict, et entendu on decours^ de toute la journée.

Si prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratiffiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense'; et, luy rendant grâces de tout le tempspassé, se recommandoient à sa divine clemencepour tout l'advenir. Ce l'aict, entroient en leur repous.

{Gargantua, ch. xxi, éd. 1535.)

Comment Gargantua emploioyt le temps quand Tair estoit pluvieulx.

S'il advenoyt que l'air feust pluvieux et intemperé*, tout le temps d'avant disner estoyt employé comme de coustume, excepté qu'il faisoyt allumer un beau et clair feu, pour corriger l'intempérie de l'air. Mais, après disner, en lieu des exercilalions, ilz demeuroient et estudioient en l'art de painctrie^ et sculpture, ou revoquoient en usaige l'anticque jeu des taies ^, ainsy qu'en a escript Leonicus, et comme y joue nostre bon amy Lascaris'', En y jouant, recoloient^ les passaiges

1 Étrangers. — 2 Comète était du masculin, comme le latin corne les. — 3 Dans le courant. — * Dérangé. — » Peinture. — ^ Ossfjlets. — 'Savant grec réTugié en Italie, puis en France, ambassadeur de Louis .\II et bibliotiiécaire de François 1". — * Repassaient.

des auteurs anciens, esquelz est faicte mention ou prinse quelque métaphore sus ycelluy jeu : oualloient veoir comment on tiroyt les metaulx, ou comme on fondoyt l'artillerie : ou alloient veoir les lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries, ou les alchymistes et monoyeurs, ou les haultelissiers^ les tissotiers^, les horologiers, mirailliers^, imprimeurs, organistes, tinturiers, et autres telles sortes d'ouvriers; et, partout donnans le vin, apprenoient et considéroient l'industrie et invention des mestiers.

Alloient ouïr les leczons publiques, les actes solennelz, les répétitions, les déclamations, les playdoiez des gentilz advocatz, les concions* des prescheurs evangeliques.

Passoyt par les salles et lieux ordonnez pour l'escrime; et là contre les maistres essaiyoit de tous bastons, et leurs monstroyt par evidenceque autant, voyre plus, en sçavoyt que iceulx.

Et, au lieu d'arborizer ^, visitoient les bouticques des drogueurs, herbiers et apothecaires, et soigneusement considéroient les fruitz, racines, feuilles, gommes, semences, axunges peregrines*', ensemble aussy comment on lesadulttroyf^.

Alloytvoyrlesbasteleurs,trejectaires8ettheriacleurs*, et consideroyt leurs gestes, leurs ruses, leurs soubressaulx, et beau parler : singulièrement de ceulx de Chaunys en Picardie, car ilz sont de nature grands jaseurs et beaux bailleurs de ballivernes.

Eulx, retournez pour soupper, mangeoient plus sobrement que es autres jours, et viandes plus dessicca-

1 Tapissiers de haute lisse, — * Tisserands. — ' IMiroitiers. — * Discours. — ^ Arboriser, pour herboriser, se reuconire au dix-septième siècle, et se dit encore dans quelques provinces. — 6 Onguents étrangers. — ' Altérait, frelatait. — ^ Faiseurs de tours. — » Marchands d'orviétan.

tives et exténuantes, affin que l'intempérie humide de l'air, communicquée au corps parnecessayre confinité, feust par ce moyen corrigée, et ne leurs feust incommode par nesoyestre exercitez commeavoient de coustume.

Ainsi fut gouverné Gargantua et continuoyt ce procès i de jour en jour, profitant, comme entendez que peut fayre un jeune homme de bon sens, en tel exercice ainsi continué. Lequel, combien que semblast pour le commencement difficile, en la continuation tant doulx fut, legier et délectable, que mieux ressembloyt un passetemps de roy que l'estude d'un escholier.

Toutefoys Ponocrates, pour le séjourner^ de ceste véhémente intention^ des esperitz, advisoyt, unefoysle moys, quelquejour bien clairet serain, on quel bougoient au matin de la ville, et alloient à Gentilly, ou à Boloigne, ou à Montrouge, ouaupont de Charenton, ou à Vanves, ou à Sainct Clou. Et là passoient toute la journée à fayre la plus grande chère dont ilz se povoient adviser, raillans, gaudissans, beuvans d'aultant, jouans, chantans, dansans, se voytrans en quelque beau pré*, denigeans des passereaulx, prenans des cailles, peschans aux grenoilles et escrevisses.

Mais encores que icelle journée feust passée sans livres et lectures, poinct ellen'estoit passée sans proffit. Car, en beau pré, ilz recoloient ^ par cueur quelques plaisans vers de V Agriculture^ de Yirgile, de Hésiode'', du Rustice de Politian; descryvoient* quelques plaisans epigrammes en latin, puys les metloyent par rondeaux et balades en langue françoyse. En banquetant, du vin

1 Procédé. — 2 Reposer. — ^ Tension, application. — * Gomme l'àne de la Fontaine, qui se souvient des expressions de Rabelais. Voy. le Vieillard et l'Ane, liv. VI, fable viii. — 5 Récitaient. — " Géorgiques. — ^ Travaux et Jours. — 8 Écrivaient.

250 PROSATEURS DU XVl" SIÈCLE.

aisgué ^ separoient l'eau, comme l'enseignent Cato de Re rMs/?(?a et Pline2,avecques un goubelet de lyerre, lavoient le vin en plain bassin d'eau, puys le retiroient avec un embut-*,faisoient aller l'eau d'un verre en aultre, batissoient plusieurs petitz engins automates, c'est à dyre soy mouvens eulx mesmes.

{Ga)-gantua, ch. xxn, éd. 1535.)

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