LES MOUTONS DE PANURGE
Panurge marchande avecques Dindenault un de ses moutons.
Panurge dist secrètement à Epistemon et à frère Jean : Retirez vous icy un peu à l'escart, et joyeusement passez temps à ce que voirez. 11 y aura bien beau jeu, si la chorde ne rompt. Puis se addressa au marchant, et derechef beut à luy plein hanap de bon vin Lanternoys ^. Le marchant le pleigea guaillard^ en toute courtoisie et honesteté. Cela faict, Panurge dévotement le prioyt luy vouloyr de grâce vendre un de ses moutons. Le marchant luy respondit : Halas, halas, mon amy, nostre voisin, comment vous sçavez bien trupher 6 des paouvres gens ! Vrayement vous estez un gentil chalant. 0 le vaillant achapteur de moutons! Vraybis ''j vous portez le minoys non mie d'un achapteur de moutons, mais bien d'un couppeur de bourses. Deu Colas, faillon^ qu'il feroit bon porter bourse pleine auprès de vous ! Han, han, qui ne vous congnoistroyt,
1 Mêlé d'eau. — s lUst. 7iat., liv. XVI, cliap. xxxv. — 3 Entonnoir. — * De Lanternois, pays de pure fantaisie dont il est queslion plus bas. — s Lui fit raison gaiiiardemont. — * Tromper. — ■^ Sorte de jurement où bis est employé pourrffs, qui, en gascon, signifie Dieu. — ^ En patois lorrain, Dieu, Colas, mon fils.
VOUS feriez bien des vôtres. Mais voyez, hau bonnes gens, comment il taille de l'historiographe. — Patience, dist Panurge. Mais à propous, de grâce spéciale, vendez moy un de vos moutons. Combien? — Gomment, respondit le marchant, l'entendez vous, nostre amy, mon voisin? Ce sont moutons à la grande laine ^ Jason y print la toison d'or. L'ordre de la maison de Bourgoigne^ en feut extraict. Moutons de Levant, moulons de haulte fustaye, moutons de haulte gresse. — Soit, dist Panurge. Mais de grâce vendez m'en un, et pour cause : bien et promptement vous payant en monnoye de Ponant, de taillis, et de basse gresse-*. Combien? Nostre voisin, mon ami, respondit le marchant, escoutez ça un peu de l'aultre aureille. — Paiv. A vostre commandement.Le MARCH. Vous allez en Lanternoys? Pan. Voire*. Le MARCH. Veoir le monde? Pan. Voire. Le marge. Joyeusement? Pan. Voire. Le march. Vous avez, ce croy je, nom Robin Mouton? Pan. Il vous plaist à dire. Le MARcn. Sans vous fascher. Pan. Je l'entends ainsi. Le MARCH. Vous estez ce croy je, le joyeulx^ du Roy? Pan. Voire. Le march. Fourchez là. Ha, ha, vous allez veoir le monde, vous estez le joyeulx du Roy, vous avez nom Robin Mouton, Voyez ce mouton là, il a nom Robin comme vous. Robin, Robin, Robin, bes, bes, bes, bes. 0 la belle voix! Pan. Bien belle et harmonieuse. Le MARGE. Voicy un pact qui sera entre vous et moy, nostre voisin et amy. Vous qui estez Robin Mouton, serez en ceste couppe ^ de balance, le mien mouton Robin sera
* Allusion à la monnaie d'or de ce nom frappée sous Jean le Bon. — 2 L'ordre de la Toison-d'Or, fondé par Philippe le Bon, duc de Bourgogne. — 3 Panurge fait dans sa réponse la contre-partie de chacune des paroles du marchand : A mouton de levant, il oppose monnoye de po?innt ; à mouton de haulte futaie, monnaie tailUz; à moulton de haulte yresse, monnaie de basse gresse. — ♦ Vraiment oui. — 6 Le bouffon. — « Plateau.
252 PROSATEURS DU XVr SIÈCLE.
en l'aultre : je guaige un cent de huytres de Busch, que en poix, en valeur, en estimation, il vous emportera hault et court, en pareille forme que serez quelque jour suspendu et pendu.
— Patience, dist Panurge. Mais vous feriez beaucoup pour moy et pour vostre postérité si me le vouliez vendre, ou quelque aultre du bas cueur ^. Je vous en prie, syre monsieur. — Nostre amy, respondit le marchant, mon voisin, de la toison de ces moutons seront faictz les fins draps de Rouen-, les louschetz^ des balles deLimestre, au pris d'elle, ne sont que bourre. De la peau seront faictz les beaulx marroquins : lesquelz on vendra pour marroquins Turquins, ou de Montelimart, ou de Hespaigne pour le pire. Des boyaulx, on fera chordes de violons et harpes, lesquelles tant chèrement on vendra, comme si t'eussent chordes de Munican' ou Aquileie. Que pensez vous ? — S'il vous plaist, dist Panurge, m'en vendez un, j'en seray bien fort tenu au courrait* de vostre huys. Voyez cy argent content. Combien ? Ce disoit monstrant son esquarcelle pleine de nouveaulx Henricus ". (Le quart livre, ch. vi, éd. io52.)
Continuation du marché entre Panurge etDindenault.
— Mon amy, respondit le marchant, nostre voisin, ce n'est viande que pour Roys et Princes. La chair en est tant délicate, tant savoureuse et tant friande que c'est
^ Le haut du chœur est réservé aux chanoines, le bas aux chantres, enfants de chœur, etc. Etre du bas chœur, c'est être un petit personnage, de peu d'importance. — 2 Fines étoffes de laine. — * Munich. — * Verrou Expression proverbiale dérivée de la forme d'un humnioge de la féodalité, et signifiant : je vous en aurai beaucoup d'obligation. — ^ Monnaie d'or à l'eftigie de Henri 11 (qui venait de monter sur le trône).
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basme '. Je les ameine d'un pays on quel les pourceaulx (Dieu soit avecques nous) ne mangent que myrobalans*. Les Iruyes en leur gesine (saulve l'honneur de toute la compaignie) ne sont nourriez que de fleurs d'orangiers. — Mais, dist Panurge, vendez m'en un, et je le vous payeray en roy, foy de piéton ^ Combien ?
— Nostre amy, respondit le marchant, mon voisin, ce sont moulons extraictz de la propre race de celluy qui porta Phrixus et Hellé * par la mer dicte Hellesponte.
— Cancre, dist Panurge, vous estez clericus vel adiscens.
— Ita sont choux, respondit le marchant, vere ce sont pourreaux. Mais rr. rrr. rrrr.rrrrr. Ho Robin rr. rrrrrrr. Vous n'entendez ce languaige. Nostre amy, mon voisin, considérez un peu les merveilles de nature consistans en ces animaulx que voyez, voire en un membre que estimeriez inutile. Prenez moy ces cornes là, et les concassez un peu avecques un pilon de fer, ou avecques un landier ^, ce m'est tout un. Puis les enterrez en veue du soleil la part que vouldrez et souvent les arrouzez. En peu de moys vous en voirez naistre les meilleurs asperges du monde. Je n'en daignerois excepter ceulx de Ravenne. — Patience, respondit Panurge. — Je ne sçay, dist le marchant, si vous estez clerc. J'ay veu prou de clercs, je diz grands clercs, Ouy dea. A propous, si vous estiez clerc, vous sçauriez que es membres plus inférieurs de ces animaulx divins, ce sont les piedz, y a un os, c'est le talon, l'astragale, si vous voulez, duquel non d'aultre animal du monde, fors de l'asne indian et des dorcades ^ de Lybie, l'on
1 Baume. — 2 Mirobolans, fruits desséchés ayant la forme d'un pain et venant des Indes. — 3 Fantassin. C'est, une parodie du serment fol d". chevalier. — * Enfants d'Aihanas roi de Tlièbes. Transportés en Colchide par un bélier, ils l'immolèrent ensuite au dieu Mars, et la toison de cet animal devint la célèbre toison d'or. — * Chenet de cuisine. — ^ Espèce do chevreuil.
jouoyt antiquement au royal jeu des taies* auquel l'empereur Octavian Auguste un soir guaingna plus de 50,000 escuz-. Vousaultres n'avez garde d'en guaingner aultant. — Patience, respondit Panurge. Mais expédions. — Et quand, dist le marchant, vous auray-je, nostre amy, mon voisin, dignement loué les membres internes ? l'espaule, les esclanges, les gigotz, le hault cousté. la poictrine, le foye, la râtelle, les trippes, la guogue % la vessye, dont on joue à la balle? Les coustelettes *, dont on faict en Pygmion " les beaux petitz arcs pour en tirer des noyaulx de cerise contre les grues ? La teste, dont avecques un peu de soulphre on fait une mirificque décoction pour faire viander ^ les chiens ?
— Hé ! hé ! dist le patron de la nauf au marchant, c'est trop icy barguigné. Vendz luy si tu veulx : si tu ne veulx, ne l'amuse plus. — Je le veulx, respondit le marchant, pour l'amour de vous. Mais il en payera trois livres tournois de la pièce en choisissant. — C'est beaucoup, dit Panurge. En nos pays, j'en auroys bien cinq, voire six, pour telle somme de deniers. Advisez que ne soit trop. Vous n'estez le premier de ma congnoissance qui, trop toust voulent riche devenir et parvenir, est à l'envers tumbé en paouvreté, voire quelquefoys s'est rompu le coul. — Par le digne veu de Charrons ^ dist le marchant, le moindre de ces moutons vault quatre foys plus que le meilleur de ceulx que jadis les Coraxiens ' GQ Tuditanie, contrée d'Hespaigne, vendoient un talent
^ Ossclot. — * Cf. Suétone, Vita Augusti, c. lxxi. — 3 Ventre.
— * Diminutif décote, côtelettes. —!> Pays imaginaire des Pygmées..
— 6 Fienter. — ^ Relique conservée à Cliarrous, en Poitou. C'était une grande statue de bois représentant un vieillard et couverte de larmes d'argent. On la montrait au peuple tous les sept ans. Les femmes n'avaient i)as le privilège do la baiser. — * Suivant Strabon, les Corasciens, peuple de la Colcliide, exportaient en Tuditanie, province d'Espagne, des moutons qu'ils veudaieut un talent d'or.
RABELAIS. 2d5
d'or la pièce. Et que pense tu, ô sot à la grande paye, que valoit un talent d'or ? — Benoist monsieur, dist Panurge, vous eschauffez en vostre harnois, à ce que je voy et congnois. Bien, tenez, voyez là vostre argent, — Panurge ayant payé le marchant, choisit de tout le trouppeau un beau et grand mouton, et le emportoit cryant et bellant *, oyans tous les autres et ensembleraent- bellans et reguardans quelle part on menoit leur compaignon. Ce pendent le marchant disoitases moutonniers : 0 qu'il a bien sceu choisir, le challant ! Il se y entend, le paillard ! Vrayement, le bon vrayement, je le reservoys pour le seigneur de Cancale, comme bien congnoissant son naturel. Car, de sa nature, il est tout joyeulx et esbaudy : quand il tient une espaule de mouton en main bien séante et advenente ^ comme une raquette gauschiere, et avecques un Cousteau bien tranchant, Dieu sçait comment il s'en escrime. »
(Le quart livre, ch. vu, éd. 1532.)
Comment Panurge feist en mer noyer le marchant et les moutons.
Soubdain, je ne sçay comment, le cas feut subit, je ne eu loisir le consyderer. Panurge, sans aultre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons, crians et bellans en pareille intonation, commencèrent soy jecter et saulter en mer après à la file. La foulle estoit à qui premier y saulteroit après leur compaignon. Possible n'estoit les en guarder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel toujours suyvre le premier, quelque part qu'il
1 Bêlant. — 2 Tous ensemble. — ' Avenante, convenable.
aille ^ Aussile dict Aristoteles, lib. IXde Hist07\ animal. estre le plus sot et inepte animant ^ du monde. Le marchant, tout effrayé de ce que davant ses yeulx périr voyoit et noyer ses moutons, s'efTorçoyt les empescher et retenir de tout son povoir. Maisc'estoiten vain. Tous à la file saultoient dedans la mer et perissoient. Finablement, il en print un grand et fort par la toison sus le tillac de la nauf ^, cuydant ainsi le retenir, et saulver le reste aussi consequemment. Le mouton feut si puissant qu'il emporta en mer avecques soy le marchant, et feut noyé, en pareille forme que les moutons de Polyphemus le borgne cyclope emportèrent hors la caverne Ulyxes et ses compaignons. Autant en feirent les aultres bergiers et moutonniers, les prenens uns par les cornes, aultres par les jambes, aultres par la toison. Lesquelz tous feurent pareillement en mer portez et noyez misérablement.
Panurge, à cousté du fougon *, tenent un aviron en main, non pour ayder aux moutonniers, mais pour les enguarder ^ de grimper sus la nauf et évader ^ le naufraige, les preschoit eloquentement, comme si leust un petit frère Olivier Maillard ^, ou un second frère Jan Bourgeoys ^, leurs remonslrant par lieux de rhetoricque les misères de ce monde, le bien et l'heur de l'autre vie, affermant plus heureux estre les trespassez que les vivans en ceste vallée de misère, et à un chascun d'eulx promettant ériger un beau cénotaphe et sepulchre ho-
1 De là le proverbe : sauter comme les moutons de Panurge. — 2 Animal. — 3 ]\ef, vaisseau. — '* Cuisine du vaisseau. — ^ Empêcher. — 'J Echapper à. — " Olivier MaiUaid, fameux prédicateur cordelier, né en Bretagne dans le quinzième siècle, docteur de Sorbonne, profiisseur de. théologie, fut chargé d'emplois honorables par le pape Innocent VIII, par Charles VlII, roi de France, par Ferdinand, roi d'Aragon, eic. Il mourut près de Toulouse, en Iâô"2. On a souvent cité les naïvetés, les bizarreries et les boulTonneries de ses sermons latins entremêlés de français. — ^ ,\utre prédicateur de la même époque et du même genre.
noraire au plus hault du mont Cenis, à son retour de Lanternoys: leurs optant ' ce neantmoins, en cas que vivre encores entre les humains ne leurs faschast, et noyer ainsi ne leur vint à propous -, bonne adventure et rencontre de quelque baleine, laquelle au tiers jour subséquent les rendist sains et saulves * en quelque pays de satin *, à l'exemple de Jonas. La nauf vuidée du marchant et des moutons : « Reste il icy, dist Panurge, ulle ^ ame moutonnière ? Où sont ceux de Thibault l'Aignelet ^ ? et ceulx de Regnauld Belin, qui dorment quand les aultres paissent? Je n'y sçay rien. C'est un tour de vieille guerre. Que t'en semble, frère Jan ?
— Tout bien de vous, respondit frère Jan. Je n'ay rien trouvé maulvais, si non qu'il me semble que ainsi comme jadis on souloyt en guerre, au jour de bataille ou assault, promettre aux souldars double paye pour celluyjour: s'ils guaingnoient la bataille, l'on avoit prou de quoy payer : s'ilz la perdoient, c'eust esté honte la demander, comme feirent les fuyars Gruyers '^ après la bataille de Serizolles; aussi qu'en fin vous doibviez le payement reserver. L'argent vous demourast en bourse ^
— Vertus Dieu, dist Panurge, j'ay eu du passetemps pour plus de cinquante mille francs. Retirons nous, le vent est propice. Frère Jan, escoutte icy. Jamais homme ne me feist plaisir sans recompense, ou recongnoissance pour le moins. Je ne suys point ingrat, et ne le feuz, ne seray. Jamais homme ne me feist desplaisir
1 Souhaitant. — 2 Ne leur vint dans l'esprit, ne leur agréa. — 3 Saufs, salvos. — * Pays imaginaire où Panurge débarque dans le V' livre. — ^ Quelque. — ^ Le berger de la farce de Paihelin. La tournure où sont les moutons de Thibaut, etc.. pour dire que les moutons de Dindenaut sont morts comme ceux de Thibaut, est une allusion au fameux refrain de Villon : Mais oie sont les neiges d'antan ? — "^ Les Suisses du comté de Gruyère qui prirent la fuite le joui- de Cerisoles, dès le début de la bataille. — » Alias, vous feust demeuré.
258 PROSATEURS DU XVP ^lÈCLE.
sans repentence, ou en ce monde ou en l'autre. Je ne suys poinct fat i jusques là.
(Le quart livre, ch. viii, éd. 1552).
Comment Pantagruel rencontra un Limosin.
Quelque jour, je ne scay quand, Pantagruel se pourmenoit après soupper avecques ses compaignons par la porte dont l'on va à Paris ; là rencontra un escholier tout joliet ^ qui venoit par icelluy chemin : et après qu'ils se furent saluez, luy demanda : « Mon amy, dont ^ viens tu à ceste heure? » L'escholier luy respondit : « De Valme, inclyte et célèbre académie, que l'on vocite Lutece. — Qu'est-ce à dire? dist Pantagruel à un de ses gens. — C'est, respondit il, de Paris. — Tu viens doncques de Paris, dist il, et à quoy passez vous le temps, vous aultres messieurs estudiens audict Paris?» Respondit l'escolier : « Nous transférions * la Sequane au dilucule et crépuscule ^ ; nous déambulons par les compiles et quadriviers ^ de Vurbe, nous despumons ' la verbocinalion latiale *... Nous cauponizons '•' es tabernes méritoii^es de la Pomme de Pin, du Castel, de la Magdaleine et de la Mulle... Et si, par forte fortune ^°, y a rarité ou pénurie de pecune en nos marsupies ^\ et soyent exhaustes '^ de métal ferruginé, pour l'escot nous dimittons nos codices et vestes opignei^ées *^, prestolans les tabellaires ** à
* Sot, du latin fatuus. — 2 Diminutif de joli, aimable, gracieux, joyeux. — 3 D'où. — * Nous traversons. L'ancien français disait :. transnoev, trmisnouer, de trayis et natare, pris dans le sens de naviguer. — * Soir et matin. — ^ places et carrefours. — ' Mot à mot, nous répandons comme une écume, figure ridiculement emphatique. — • La langue latine. — ^ Nous mangeons et buvons. — '" Par forte fortune, du laiin forte fortuna, par un heureux hasard. — *' Bourses. — 1^ Epuisées. — i» Livres et habits mis en gage. — '* Attendant les messagers.
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veni7' de pénates et lares patriotiques. » A quoy Pantagruel dist : « Que diable de langaige est cecy? Par Dieu, tu es quelque hérétique. — Seignor non, dist l'escolier, car je revei^e les olimpicoles ^ Je venere latrialement le supernel astripotent ^ Je dilige et redame mes proximes ^ Je serve les prescriptz decalogkques *; et selon la facultatule de mes vires " n'en discede le late unguicule ^.. » Et bien, dist Pantagruel, qu'est ce que veult dire ce fol? Je croys qu'il nous forge icy quelque langaige diabolique, et qu'il nous cherme comme enchanteur. » A quoy dist un de ses gens : « Seigneur, sans double, ce gallant veult contrefaire la langue des Parisians, mais ne faictque escorcher le latin, etcuide ainsi pindariser; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en françoys, par ce qu'il dédaigne l'usance commun de parler. A quoy dict Pantagruel : c Est il vray? » L'escolier respondit : « Seignor Missayre"^^ mon génie n'est poinct apte nale à ce que dict ce flagitiose nebulon *, pour escorier la cuticule de nostre vernacule gallicque^ : mais vice versement je gnave opère ^^, et par vêle et rames je me enite de le locupleter de la redundance latinicome ". — Pardieu, dist Pantagruel, je vous apprendray à parler... Tu es Lymosin pour tout potaige. Et tu veulx icy contrefaire le Parisian. Or viens cza que je te donne un tour de pigne '-. » Lors le print à la gorge, luy disant : « Tu escorche le latin; par sainct Jan, je te feray eschorcher le renard, car je te escorcheray tout vif. » [Pantagruel, eh. Vf, éd. iW-2.)
1 Les habitants de l'Olympe. — - Je vénère avec un culte particulier l'Eternel qui régit les astres. — ^ J'aime et chéris mon prochain. — * J'observe les ordonnances du dccalogue. — * La petite puissance de mes forces. — s Je ne m'en écarte pas de la largeur de l'ongle. — " iMessire. — * Mauvais fripon. — ^ Ecorcher la pellicule de notre vulgaire français. — i'^ Au contraire, je mets tout mon soin. — 11 M'efforce de l'enrichir par l'imitation latine. — ^- Peigne.
260 PROSATEURS DU XVl" SIÈCLE.
Plan de campagne de Picrochole.
Les fouaces destroussées, comparurent davant Picrochole '■ les duc de Menuoïl, conte Spadassin, et luy dirent : Cyre, aujourdhuy nous vous rendons le plus heureux et plus chevaleureux ^ prince qui oncques feut depuis la mort de Alexandre Macedo. — Couvrez, couvrez vous, dist Picrochole. — Grand mercy, dirent ils, Cyre, nous sommes à nostre debvoir. Le moyen est tel. Vous laisserez icy quelque capitaine en garnison, avec petite bande de gens, pour garder la place, laquelle nous semble assez forte, tant par nature, que par les rempars faictz à vostre invention. Vostre armée partirez ' en deux, comme trop mieulx l'entendez. L'une partie yra ruer * sur ce Grangouzier et ses gens. Par icelle sera de prime abordée facillement desconfit. Là recouvrerez argent à tas. Car le vilain en a du content, Villain, disons nous, par ce que un noble prince n'a jamais un sou. Thesaurizer est l'aict de vilain. L'autre partie ce pendant tirera vers Onys ^, Sanctonge, Angomoys, et Gascoigne : ensemble Perigot, Medoc, et Elanes ^ Sans resistence prendront villes, chasteaulx et forteresses. A Bayonne, à Sainct Jehan de Luc, et Fontarabie, saisirez toutes les naufz, et, coustoyant vers Galice et Portugal, pillerez tous les lieux maritimes, jusques à Ulisbonne \ où aurez renfort de tout équipage requis à un conquerent. Par la corbieu, Hespaigne se rendra, car ce ne sont que madourrez ^ Passerez par l'estroict de Sybille ^ et la érigerez deux colunnes plus
' Pic-ochole, de Tvixpô;, amer, et yj^'>.r\, bile. — 2 Qui a la vaillance d'im clievalier. — * Partagerez. — * Fondre. — ^ L'Aunis. —
8 Les Landes. — '' Lisbonne. — ® Gens grossiers, maroufles. —
9 Séville; le détroit de Gibraltar.
magnificques que celles de Hercules, à perpétuelle mémoire de vostre nom. Et sera nommé cestuy dcstroit la mer Picrocholine.
Passée la mer Picrocholine, voicy Barberousse * qui se rend vostre esclave. — Je, dist Picrochole, le prendray à mercy. — Voyre, dirent ilz, pourveu qu'il se face baptizer. Et oppugnerez - les royaulmes de Tunic, de Hippes ', hardiment toute Barbarie. En passant oultre, retiendrez en vostre main Majorque, Minorque, Sardaine, Corsicque, et aultres isles de la mer Ligustique* et Baleare. .. Prinze Italie, voyla Naples, Calabre, ApouUe ^ et Sicile toute à sac, et Malthe avecq. — Je yroys (dist Picrochole) voluntiers à Laurette. — Rien, rien, dirent ilz, ce sera au retour. De là prendrons Candie, Gypre, Rhodes et les isles Cyclades, et donnerons sur la Moree. Nous la tenons. Dieu gard ® Hierusalem, car le soubdan n'est pas comparable à vostre puissance. — Je, dist il, feray doncques bastir le temple de Salomon?
— Non, dirent ilz, encores; attendez un peu : ne soyez jamais tant soubdain à vos entreprises. Sçavez vous que disoit Octavian Auguste? Festina lente. Il vous convient premièrement avoir l'Asie minour. Carie, Pamphilie, Cilicie, Lydie, Phrygie, iMysie, Betune, Charazie, Satalie, Samagarie, Castamena, Lnga, Savasta, jusques à Euphrates. — Voyronsnous, dist Picrochole, Babylone, et le montSinay? — 11 n'est, dirent ilz, jà besoingpour ceste heure. N'est ce pas assez tracassé de avoir transferté la mer Hircane, chevauché les deux Armenies, et les troys Arables? — Par ma foy, dist il, nous sommes affolez. Ha pauvres gensi — Quoy? dirent ilz. — Que boyrons nous par ces desers? — Nous, dirent ilz, avons ja donné ordre à tout. Par la mer Siriace '' vous avez
' Corsaire qui prit Alger en 151G. — - Assiégerez. — 3 Hippone.
— * Ligurienne. — » Apulie. — ^ Que Dieu garde. — ''De Syrie.
262 PROSATEURS DU XVf SIÈCLE.
neuf mille quatorze grands naufz chargées des meilleurs vins du monde : elles arrivèrent à Japhes. Là se sont trouvez vingt et deux cens mille chameaux et seize cens elephans, lesquelz avez prins à une chasse environ Sigeilmes, lors que entrastes en Lybie : et d'abondant eustes toute la caravane de la Mecha ^ Ne vous fournirent ilz de vin à suffisance? — Voj're : mais, dist il, nous ne busmes poinct frais. — Par la vertus, dirent ilz, non pas d'un petit poisson, un preux, un conquérant, un prétendent et aspirant à l'empire univers ne peut tousjours avoir ses aizes. Dieu soit loué que estez venu vous et vos gens, saufs et entier jusques au fleuve du Tigre.
— Mais, dist il, que faict ce pendent la part- de nostre armée qui desconfit ce villain humeux Grandgousier? — Hz ne chomment pas, dirent ilz, nous les rencontrerons tantost. Hz vous ont pris Bretaigne, Normandie, Flandres, Haynault, Braband, Artoys, Hollande, Salande ^ : ilz ont passé le Rhein par sus le ventre des Suices et Lansquenetz, et part d'entre eulx ont domté Luxembourg, Lorraine, laChampaigne, Savoye jusques à Lyon : auquel lieu ont trouvé vos garnisons retoupnans des conquestes navales de la mer Méditerranée. Et se sont reassemblez en Bohême, après avoir mys à sac Soueve *, Wuitemberg, Bavieres, Austriche, Moravie et Stirie. Puis ont donné fièrement ensemble sus Lubelz, Norwege, Sweden, Ricbz, Dace, Gotthie,'Engroenland •' , les Estrelins ^ jusques à la mer Glaciale. Et ce faict, conquesterent les isles Orchades, et subjuguèrent Escosse, Angleterre et H-lande. De là, navigans
1 La Mecque. — 2 Partie. — ^ Zélande, Zeeland, c'est-à-dire, en hollandais, pays de mer : ail. see, lioll. zee, moi-, et land, terre. — * Suuabe. — ^ Groenland, c'cst-:\-dire terle verre, ail. griin, holi. groen, vert, et land, terre. — " Eslhonicn?.
par la mer sabiilcuse \ et par les Sarmates, ont vaincu et dominé Prussie, Polonio, Lituanie, Russie, Valache, la Transilvane et Hongrie, Bulgarie, Turquie, et sont à Constantinoble. — Allons nous, dist Picrochole, rendre à eulx le plus toust, car je veulx estre aussi empereur de Trebizonde. Ne tuerons nous pas tous ces chiens Turcs et Mahumetistes? — Que diable, dirent ilz, ferons nous doncques? Et donnerez leurs biens et terres à ceulx qui vous auront servy lionnestement. — La raison, dist il, le veult; c'est équité. Je vous donne la Carmaigne *, Surie ^ et toute Palestine. — Ha, dirent ilz, Gyre, c'est du bien de vous : grand mercy. Dieu vous face bien tousjours prospérer. » Là présent estoit un vieulx gentil homme, esprové en divers bazars et vray routier de guerre, nommé Echephron *, lequel oyant ces propous, dist : « J'ay grand peur que toute ceste entreprinse sera semblable à la farce du pot au laict ^, duquel un cordouanier ® se faisoit riche par resverie, puis, le pot cassé, n'eut de quoy disner. Que prétendez vous par ces belles conquestes? Quelle sera la fin de tant de travaulx et traverses? — Ce sera, dist Picrochole, que nous, retournez, repouserons à nos aises. — Dont dist Echephron : Et si par cas jamais n'en retournez? Car le voiage est long et périlleux. N'est ce mieulx que des maintenant nous repousons, sans nous mettre en ces bazars? — 0! dist Spadassin, par dieu voicy un bon resveux; mais allons nous cacher on coing de la cheminée : et là passons avec les dames nostre vie et nostre temps à enfiUer des parles, ou h. filler comme Sardanapalus. Qui ne se adventure, n'a cheval ny
1 La mer do Norvège, lo pojifun sabuhsus des anciens parce qu'elle est couverte de bancs de sable. — ~ Caramanie. — 3 Syrie.
— * Qui a du sens, ë/.eiv, avoir, et çpôviî, prudence. — ^ Allusion à une fable antérieure £i la Laitière de Despériers et de la Fontaine.
— 6 Cordonnier.
264 PROSATEURS DU XVl" SIÈCLE.
mulle, ce dist Salomon. — Qui trop, dist Echephron, se adventure, perd cheval et mulle, respondist Malcon.
— Baste *, dist Picrochole, passons oultre. Je ne crain que ces diables de légions de Grandgousier : ce pendent que nous sommes en Mésopotamie, s'ilz nous donnoient sus la queue, quel remède? — Tresbon, dist Spadassin; une belle petite commission, laquelle vous envoirez es Moscovites, vous mettra en camp ^ pour un moment cinquante raille combatans d'eslite. 0 si vous me y faictes vostre lieutenant, je tueroys un pigne ^ pour un mercier. Je mors, je rue, je frape, je attrape, je tue.
— Suz, suz, dist Picrochole, qu'on depesche * tout, et qui me ayme si me suyve.
{Gargantua, ch. xxvi, éd. 1533.)
Pantagruel donne une aubade par toute la ville d'Orléans avec la cloche de Saint-Aignan qu'il porte dans sa main.
Après que Pantagruel eut fort bien estudié en Aurelians ^, il délibéra visiter la grande université de Paris; mais devant que partir fut adverty que une grosse et énorme cloche estoit à Sainct Aignan dudict Aurelians, en terre, passez deux cens quatorze ans : car elle estoit tant grosse que par engin aulcun ne la povoit on mettre seullement hors terre, combien qu« l'on y eust applicqué tous les moyens que mettent Vitruvius de Architectura, Albertus de Re edificatoria, Euclides, Theon, Archimedes et Hero de Ingeniis : car tout n'y servit de rien. Dont voluntiers encline à l'humble requeste des citoyens et habitans de ladicte ville, délibéra la porter
' Italien basta, assez. — * En campagne. — ^Un peigne. — * Qu'on prépare activement. — '^ Orléans, urbs Aurelianensis.
au clochier à ce destiné. De faict vint au lieu où elle estoit : et la leva de terre avecques le petit doigt aussi facillement que feriez une sonnette d'esparvier. Et devant que la porter au clochier, Pantagruel eu voulut donner une aubade par la ville, et la faire sonner par toutes les rues en la portant en sa main, dont tout le monde se resjouyst fort : mais il en advint un inconvénient bien grand, car la portant ainsi, et la faisant sonner par les rues, tout le bon vin d'Orléans poulsa, et se gasta. De quoy le monde ne se advisa que la nuyct ensuyvant ; car un chascun se sentit tant altéré de avoir beu de ces vins poulsez, qu'ilz ne faisoient que cracher aussi blanc comme cotton de Malthe, disans : « Nous avons du Pantagruel, et avons les gorges sallées. »
Ce faict vint à Paris avecques ses gens. Et à son entrée tout le monde sortit hors pour le veoir, comme vous sçavez bien que le peuple de Paris est sot par nature, par bequare, et par bémol, et le regardoyent en grand esbahyssement, et non sans grande peur qu'il n'emportast le Palais * ailleurs en quelque pays à remotls, comme son père avoit emporté les campanes ^ de Nostre Dame, pour atacher au col de sa jument. [Fantagruél, ch. vu, éd. 1542.)