‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 68 sur 91 · CALVIN (JEAN · texte numérisé non relu

CALVIN (JEAN

Jean Calvin naquit à Noyon, en Picardie, le 10 juillet 1509. Son père, simple tonnelier, devint notaire et procureur fiscal de l'évê-

» Le parlement. — 2 Cloches.

266 PROSATEURS DU XVf SIÈCLE.

ché. Jean fut élevé avec soin. Il termina ses premières études h Paris, sous un professeur renommé, Mathurin Cordier, au collège de Montaigu. Dès l'âge de douze ans, il avait été pourvu d'une chapellenie dans l'église de Noyon ; à dix-neuf ans, n'étant encore que tonsuré, il fut chargé de la cure de Pont-l'Évèque, auprès de la même ville ; cependant il n'était pas et ne fut jamais élevé à la dignité du sacerdoce. Dès son enfance, son père l'avait destiné à l'étude de la théologie ; mais, dit Calvin lui-môme, dans la préface de son travail sur les Psainnes, voyant que celle des lois enrichissait la plupart de ses sectateurs, cette espérance lui fit changer de dessein. Contraint donc de quitter la philosophie pour s'attacher à la jurisprudence., Jean fut envoyé l'étudier à Orléans, sous Pierre de l'Étoile, appelé en latin Petrus Stella; puis il suivit le brillant cours que faisait à l'université de Bourges André Alicat, le célèbre jurisconsulte, qui, le premier depuis la Renaissance, traita avec un langage digne de l'antiquité les matières du droit. Il approfondit l'étude du grec à Bourges, sous la direction de l'Allemand IVlelchior Wolmar, qui y professait cette langue avec grande renommée.

Jean Calvin se rendit en 1532 à, Paris, où il consomma son abjuration, et, avant l'âge de vingt-trois ans accomplis, publia un commentaire sur les doux livres de Sénèque, de la Clémence, travail remarquable d'érudition, et en môme temps appel indirect à la pitié envers les protestants, que François I" livrait alors aux supplices. L'auteur avait mis au titre de cet ouvrage Calvinus, selon l'usage, fréquent alors parmi les gens de lettres, de latiniser son nom : c'est pourquoi on l'appela depuis Calvin, quoiqu'il se nommât Cauvin ou Qiauvin. En même temps qu'il s'essayait à la composition, Calvin débutait dans la prédication et déployait le zèle le plus actif à exhorter les réformés. « Au milieu de ses livres et de son étude, dit Pasquier, il estoit d'une nature remuante le possible pour l'advancement de sa secte. Nous veismes quelquefois nos prisons regorger de pauvres gens abusés, lesquels sans entrecesse il exhortoit, consoloit, confirmoit par lettres, et ne manquoit de messagers auxquels les portes estoicnt ouvertes, nonobstant quelques diligences que les geolliors apportassent au contraire. Voilà les procédures - qu'il tint du commencement, par lesquelles il gagna pied à pied une partie de nastre France '^. »

Il suggéra à Nicolas Coq, recteur de l'université de Paris, une harangue téméraire qui excita des poursuites contre les reformés. Calvin lui-nicme fut recherché, mais il parvint à s'échapper de Paris sous l'habit d'un vigneron, et se réfugia auprès de la reine de Navarre. Il parcourut la Sainionge, enseigna le grec à Angoulême, et y prêcha ses nouvelles doctrines, commo il fit dans plusieurs provinces du midi et de l'ouest de la France, mais sans grand succès. Il résida

1 Discontinuation. — 2 Procédés. — s Recherches de la France, liv. VIII, ch. Lv.

quelque temps h Orléans où il imprima un traité singulier intitulé Psychopnnnychie, dans Inquel il voulut prouver que les âmes veillent et vivent ajj'ès qu'elles sont soi'des des corps ; contre les erreurs de quelques ignorants qui penseiit qu elles dorment jusqu'au dernier jugement. Knfin, après diverses courses de Poitiers à Nérac et de Nérac à Poitiers, toujours poursuivi par la crainte d'être arrêté, il se rendit îi Bàle, y étudia l'hébreu et publia en latin, en l.").3.'>, son livre de Ylnstitidion dtrestienne, dont il préparait depuis longtemps les matériaux, Cet écrit, qui n'était, à la première impression, que l'ébauche d'un grand ouvrage, et que l'auteur soumit à plusieurs retouches très attentives, ayant une peine extrême à se contenter, comme il dit dans ses préfaces, et qu'il traduisit lui-même du latin en français, est divisé en quatre livres : 1° De connaître Dieu en titre et qualité de Créateur et souverain gouverneur du monde; 2° de la connaissance de Dieu, en tant qu'il s'est montré rédempteur en Jésus-Clirist ; 3° de la manière de participer à. la grâce do Jésus- Christ, des fruits qui nous en reviennent, et des effets qui s'ensuivent; 4° des moyens extérieurs ou aides dont Dieu se sert pour nous convier à Jésus-Christ, son Fils, et nous retenir en lui.

Calvin destina VInstitution chrestienne à servir d'apologie à ses disciples condamnés à mort par François \'^, et il en voulut faire une sorte de somme théologique.

L'Institution chrestienne est en effet l'abrégé de la doctrine de Calvin. Quantité d'opinions fausses et pernicieuses s'y mêlent à quelques vérités générales, à quelques graves considérations philosophiques.

Cet ouvrage valut à Calvin une grande célébrité. Elle le suivit dans ses diverses pérégrinations en Suisse et en Italie ; elle l'accompagna surtout à Genève, où il devait régner despotiquement de par le droit de son talent imiiérieux et de sa volonté de fer. Il y fut, dès son arrivée, prédicateur et professeur en tlicologie. Il n'avait encore que vingt-sept ans; la plus grande et la plus importante partie de la ville se courba néanmoins bientôt sous sa domination absolue. Il commençait à réglementer tout dans Genève, lorsqu'il fut exilé, par sentence de bannissement, le "JS avril 1538, avec son collègue et ami Farel, pour avoir annoncé du haut de la chaire son intention de refuser la cène jusqu'à ce que les désordres eussent cessé dans la ville, et que Genève se fût séparé du synode de Lausann(% qui avait retenu de la discipliue catholique les cérémonies, et avait demandé, par un acte solennel, que l'usage des azymes, les fonts baptismaux et les fêtes fussent rétablis. Il se retira à Strasbourg, où il fut reçu avec enthousiasme par Bucer et Capiton, et où il épousa Idelette de Bure, veuve d'un anabaptiste qu'il avait séduit. Pendant son exil, ceux qu'on appelait les libertins abusèrent, à Genève, de leur'triomphe momentané. Le peuple de cette cité révoqua, le 1*=^ mars 1541, la sentence de bannissement, et rappela Calvin, alors à la diète de Ratisbonne, en se soumettant à toutes ses volontés. Il révo-

268 PROSATEURS DU XVr glÈCLE.

lutionna entièrement la ville qui s'abandonnait à sa discrétion.

La constitution que le sombre et rigide réformateur donna h Genève, avec l'aide de quelques réfugiés français, en particulier du jurisconsulte Germain CoUadon, est restée célèbre parmi les protestants et fut longtemps le code fondamental de la République genevoise.

Roi, pour ainsi dire, à Genève, Calvin commit d'odieux abus de pouvoir. Il suffit de rappeler la mort, méditée sept ans à l'avance, de Michel Servet et celle de l'arien Valentin Gentilis. Actes cruels que le sectaire, fanatisé par son âpre foi dans la prédestination, commettait sans aucun remords.

Calvin qui, malgré sa faible santé, avait toujours été extrêmement laborieux, redoubla d'activité en vieillissant. Il procura l'établissement à Genève d'une académie dont la direction fut confiée à son ami, Tliéodore de Bèze. Il fit de cette ville un des plus grands centres intellectuels, mais en même temps un des plus dangereux foyers d'erreurs, en engageant un grand nombre de réfugiés français à embrasser la profession de libraire ou d'imprimeur. Au milieu de ces soins, il prêchait presque tous les jours, donnait trois leçons de théologie par semaine, assistait à toutes les délibérations du consistoire, à toutes les assemblées de la compagnie des pasteurs, et était l'àme do tous les conseils. Cependant il entretenait une correspondance continuelle avec toute l'Europe, pour la propagation de ses idées, et publiait chaque année de nouveaux ouvrages, se cachant souvent sous des pseudonymes.

Calvin mourut à Genève, le 27 mai 15G4, après avoir fait à l'Église catholique presque autant de mal que Luther.

L'Église devra maudire éternellement la mémoire du second chef du protestantisme ; mais Thistoire de la littérature ne peut, dans son impartialité, refuser des louanges au méthodique et précis auteur de^ïI?istitutio7i clirestitnne.

Calvin, remarquable écrivain, est généralement orateur sec et décharné.

En somme, il lui manqua complètement ce qui fait les grands talents, le mouvement, l'entraînement, enfin l'âme, le cœur : aussi n'eut-il de véritable influence que sur les esprits habitues à raisonner et ne fut-il jamais populaire.

Comment, par la création du monde et de toutes choses, l'Escriture discerne le vray Dieu d'avec ceux qu'on a forgés.

Combien qu'Isaïc à bon droict redargue ^ lous idoi Reprend, accuse.

iastres, de ce qu'ils n'ont point apprins des fondemens lie la terre et de ce grand circuit des cieux, quel estoit 0 vray Dieu, toutesfois selon que ^ nous avons l'esprit tardif et hebeté, il a esté nécessaire de monstrer et ([uasi peindre plus expressément quel est le vray Dieu, fi fin que les fidèles ne se laissassent escouler aux resveries des payens. Car comme ainsi soit ^ que la desl'iption qu'en donnent les philosophes, qui semble estrelaplus passable, asçavoir que Dieu est l'esprit du monde, ne soit qu'un ombrage ^ qui s'esvanouit, il faut bien que Dieu soit cognu de nous plus familièrement, i\ ce que nous ne chancelions point tousjours en ambiguïté. Parquoy Dieu a publié l'histoire de la création par Moyse, sur laquelle il a voulu que la foy de l'Eglise fust appuyée à fin qu'elle ne cerchast autre Dieu sinon celuy qui est là proposé Créateur du monde. Or le temps est marqué, à fin que les fidèles par le laps continuel des ans fussent conduits jusques à la première origine du genre humain, et de toutes choses : ce qui est singulièrement utile à cognoistre, non seulement pour rebouter * les fables prodigieuses qui ont eu jadis leur vogue en Egypte et autres pais : mais aussi à fin que le commencement du monde estant cognu, l'éternité de Dieu reluise plus clairement, et qu'elle nous ravisse en admiration de soy. Que nous ne soyons point troublés en cest endroit de la moquerie des gaudisseurs 5 , qui s'esmerveillent pourquoy Dieu ne s'est plustost advisé de créer le ciel et la terre, mais a laissé passer un terme infini, qui pouvoit faire beaucoup de millions d'aages, demeurant cependant oisif : et qu'il a commencé à se mettre en œuvre seulement depuis

1 Parce que. — 2 D'autant, à cause. — * Une ombre. — * Repousser. C'est le même mot que rebuter. — 5 Les railleurs, ceux qui se moquent des choses saintes.

six mille ans, lesquels ne sont point encores accomplis depuis la création du monde, lequel toutesfois déclinant à sa fin, monstre de quelle durée il sera. Car il ne nous est pas licile, ni mesme expédient, d'enquester * pourquoy Dieu a tant différé : pour ce que si l'esprit humain s'efforce de monter si haut, il defaudra ^ cent fois au chemin : et aussi il ne nous sera point utile de cognoistre ce que Dieu non sans cause nous a voulu estre celé pour esprouver la sobriété de nostre foy. Parquoy un bon ancien jadis respondit fort bien à un de ces moqueurs, lequel par risée et plaisanterie demandoit à quel ouvrage s'appliquoit Dieu devant qu'il creast le monde. Il bastissoit (dit il) l'enfer pour les curieux. Cest advertissement, aussi grave que severe, doit reprimer toute convoitise désordonnée, laquelle chatouille beaucoup de gens, mesmes les pousse en des spéculations aussi nuisibles que tortues ^. Bref, qu'il nous souvienne que Dieu, qui est invisible, et duquel la sagesse, vertu et justice est incompréhensible, nous a mis devant les yeux l'histoire de Moyse, au lieu de miroir auquel il veut que son image nous reluise. Car comme les yeux chassieux ou hébétés de vieillesse, ou obscurcis par autre vice et maladie, ne peuvent rien veoir distinctement, sinon estans aidés par lunetes : aussi nostre imbécillité est telle, que si l'Escriture ne nous adresse "^ à cercher Dieu, nous y sommes tantost ^ esvanouïs. Si ceux qui se donnent licence à babiller sans honte et brocarder, ne reçoivent maintenant nulle admonition, ils sentiront trop tard, en leur horrible ruine, combien il leur eust esté plus utile de contempler de bas en haut les conseils secrets de Dieu avec toute révérence, que desgorger leurs blasphèmes pour

1 Rechercher. — 2 Futur vieilli de défaillir. — 3 Tortueuses. — * Ne nous met dans le bon chemin pou%. — * Bientôt.

obscurcir le ciel. Sainct Augustin se plaind aussi, à bon droict, qu'on fait injure à Dieu, cerchant cause de ses œuvres, laquelle soit supérieure à sa volonté. Et en un autre passage il nous advertit bien à propos que d'esmouvoir question de rinfinilc des temps, c'est une aussi grande folie et absurdité que d'entrer en dispute pourqnoy la grandeur des cieux n'est aussi bien infinie. Certes quelque grandeur ou espace qu'il y ait au pourpris du ciel, si est-ce encores qu'on y trouve quelque mesure. Si maintenant quelqu'un plaidoit contre Dieu, de ce qu'il y a cent millions de fois plus d'espace vuide, ceste audace tant desbordee ^ ne sera-elle point détestable à tous fidèles? Or ceux qui contrerollent le repos de Dieu, d'autant que contre leur appétit il a laissé passer des siècles infinis devant que créer le monde, se précipitent en une mesme rage. Pour contenter leur curiosité ils sortent bors du monde, comme si en un si ample circuit du ciel et de la terre nous n'avions point assez d'objects et rencontres, qui par leur clairté inestimable doivent retenir tous nos sens, et, par manière de dire, les engloutir : comme si au terme de six mille ans Dieu ne nous avoit point donné assez d'enseignemens pour exercer nos esprits, en les méditant sans fin et sans cesse. Demeurons donc entre ces barres, ausquelles Dieu nous a voulu enclore, et quasi tenir nos esprits enserrés, à fin qu'ils ne descoulent point par une licence trop grande d'extravaguer.

[histitiilion de la Religion c/irestienne, liv. I, cb. xiv, éd. loo9, Genève.)

* Effrénée.

Que Dieu, ayant créé le monde par sa vertu, le gouverne et entretient par sa providence, avec tout ce qui y est contenu.

Or de faire un Dieu créateur temporel et de petite durée, qui eust seulement pour un coup accompli son ouvrage, ce seroit une chose froide et maigre : et faut qu'en ceci principalement nous différions d'avec les payens et toutes gens profanes : que la vertu de Dieu nous reluise comme présente, tant en Testât perpétuel du monde qu'en sa première origine. Car combien que les pensées des incrédules soyent contraintes par le regard du ciel et de la terre de s'eslever au Créateur, neantmoins la foy ha son regard spécial pour assigner à Dieu la louange entière d'avoir tout créé. A quoy tend ce que nous avons allégué de l'Apostre, que c'est par la foy que nous comprenons le monde avoir esté si bien basti ^ par la parole de Dieu. Car si nous ne passons jusqu'à sa providence, par laquelle il continue à maintenir tout, nous n'entendrons pas droitement que veut ^ cest article, que Dieu soit Créateur, combien qu'il semble que nous l'ayons imprimé en nostre esprit, et que nous le confessions de bouche. Le sens humain s'estant proposé la vertu de Dieu pour une fois en la création s'arreste là : et le plus loin qu'il se puisse avancer n'est sinon de considérer et marquer la sagesse, puissance et bonté de l'ouvrier qui se présente à l'œil en ce grand et noble basliment, encore qu'on ne linst compte de les regarder : puis après il conçoit

1 Imitation de la proposition infinitive des Latins. Il faudrait dire aujourd'hui : C'est par la foi que nous compreno7is que le monde... — * Ce que signifie.

quelque opération générale de Dieu, pour conserver et conduire le tout, de laquelle toute vigueur et mouvement dépend. Brief, il estime que ce que Dieu a du commencement espandu ^ de vigueur par tout, suffit .'i garder les choses en leur estât. Or la foy doit bien passer plus outre, c'est de recognoistre pour gouverneur et gardien perpétuel celuy qu'elle a cognu estre créateur : et non pas seulement en ce qu'il conduit la machine du monde, et toutes ses parties, d'un mouvement universel, mais en soustenant et soignant chacune créature, jusques aux petis oiselets. Pourtant ^ David, après avoir dict en brief -' que le monde a esté créé de Dieu, descend tantost après à cest ordre continuel de gouverner : Les cieux, dit-il, ont esté establis par la parole de Dieu, et toute leur vertu par l'esprit de sa bouche. Puis il adjouste, que Dieu regarde sur tous ceux qui habitent sur la terre, il dissipe les conseils des peuples : et ce qui est là dict à ce mesme propos. Car combien que tous n'arguent point si dextrement qu'il seroit requis, toutesfois pour ce qu'il ne seroit point croyable que Dieu se meslast des affaires humaines, sinon que le monde fust son œuvre : et aussi que nul ne croit à bon escient que le monde soit basti de Dieu, qu'il ne soit quant et quant* persuadé qu'il ha le soin de ses œuvres : David procède par bon ordre, en nous menant de l'un à l'autre. Bien est vray que les philosophes aussi enseignent en gênerai que tontes les parties du monde tirent et prennent vigueur d'une inspiration secrète de Dieu, et noitre sens le conçoit ainsi : mais cependant nul ne parvient en si haut degré que monte David, et y attire tous fidèles, en disant : Toutes choses attendent après toy, Seigneur, à ce que tu leur

1 Répandu. — 2 C'est pourquoi. — 3 Brièvement. — * En même temps.

donnes viande en leur temps : quand tu leur donnes, elles la recueillent ; quand tu ouvres ta main, elles sont rassassiees des biens. Si tostque tu deslournes ta face, elles sont estonnees : quand tu relires ton Esprit, elles défaillent, et s'en revont en poudre : quand tu envoyés ton Esprit, elles reviennent et renouvellent la face de la terre. Mesraes combien que les philosophes s'accordent à ceste sentence de sainct Paul, que nous avons nostre estre et mouvement et vie en Dieu : toutesfois ils sont bien loin d'estre touchés au vif du sentiment de sa grâce, telle que sainct Paul la presche : c'est qu'il ha un soin spécial de nous, auquel se declaire sa faveur paternelle, laquelle le sens charnel ne gouste point.

Pour mieux esclaircir telle diversité, il est à noter que la providence de Dieu, telle que l'Escriture la propose, s'oppose à fortune et à tous cas fortuits. Et d'autant que ceste opinion a esté quasi reçue en tous aages, encores aujourd'huy est en vogue, et tient tous les esprits préoccupés, asçavoir que toutes choses adviennent de cas fortuits : ce qui devoit estre bien persuadé de la providence de Dieu, non seulement est obscurci, mais quasi enseveli du tout. Si quelqu'un tombe dans la main des brigans ou rencontre des bestes sauvages; s'il est jette en la mer par tempeste; s'il est accablé de quelque ruine de maison ou d'arbre; si un autre errant par les déserts trouve de quoy remédier à sa famine; si par les vagues de mer il est jette au port, ayant évadé miraculeusement la mort par la distance d'un seul doigt, la raison charnelle attribuera à fortune toutes ces rencontres tant bonnes que mauvaises. Mais tous ceux qui auront esté enseignés par la bouche de Christ, que les cheveux de nos testes sont comptés, cercheront la cause plus loin, et se tiendront tout asseurés que les

evencmens, quels qu'ils soyent, sont gouvernés par le conseil secret de Dieu. Quant aux choses qui n'ont point d'ame, il nous faut tenir ce poinct pour résolu, corallien que Dieu leur eust assigné à chacune sa propriété, toutesfois qu'elles ne peuvent mettre leur effet en avant ', sinon d'autant qu'elles sont adressées.- par la main de Dieu. Parquoy elles ne sont qu'instrumens, ausquels Dieu fait descouler sans fin et sans cesse tant d'efficace que bon luy semble, et les applique selon son plaisir, et les tourne à tels actes qu'il veut. 11 n'y a vertu si noble ni admirable entre les créatures qu'est celle du soleil. Car, outre ce qu'il esclaire ^ tout le monde de sa lueur, quelle vertu est-ce de nourrir et végéter * par sa chaleur tous les animaux, d'inspirer par ses rayons fertilité à la terre, en eschauffant la semence qu'on y jette? Après, la faire verdoyer de beaux herbages, lesquels il fait croistre, en leur donnant tousjours nouvelle substance, jusques à ce que le blé et autres grains se lèvent en espics : et qu'il nourrit ainsi " toutes semences par ses vapeurs, pour les faire venir en (leur, et de fleur en fruict, cuisant le tout jusques à ce qu'il l'ait amené à maturité? Quelle noblesse et vertu aussi est-ce de faire bourgeonner des vignes, jetter des fueilles, et puis des fleurs, et en la lin leur faire apporter un fruict si excellent? Or Dieu, pour se reserver la louange entière de toutes ces choses, a voulu, devant que créer le soleil, qu'il y eust clairté au monde, et que la terre fust garnie et parée de tous genres d'herbes et de fruicts. Par quoy l'homme fidèle

1 Produire leur effet. — * Dirigées, conduites. — » On dirait aujourd'liui : outre qu'il éclaire. — * Donner la vie à, animer. Calvin a encore dit de même : « L'esprit avoit esté éternel en Dieu, d'autant qu'il a végété et conservé cette matière confuse, dont le clej

et la terre debvoient estre formés. » [Iiislit., liv. I, ch. xiii.)

Tournure elliptique.

ne fera point le soleil cause principale ou nécessaire des choses qui ont esté devant que le soleil mesme fust créé ne produit : mais il le tiendra pour instrument duquel Dieu se sert pour ce qu'il luy plait : non pas qu'il ne peusl sans tel moyen accomplir son œuvre par soy-mesme. D'autre part, quand nous lisons qu'à la requeste de Josué le soleil s'est arresté en un degré l'espace de deux jours, et en faveur du Roy Ezechias, son ombre a esté reculée de quinze degrés, nous avons à noter que Dieu, par tels miracles, a testifié ^ que le soleil n'est pas tellement conduit par un mouvement naturel, pour se lever et coucher chacun jour^, que luy n'ait le souverain gouvernement pour l'advancer et retenir, à fin de nous renouveler la mémoire de ceste faveur paternelle envers nous qu'il a monstree en la création du monde. Il n'y a rien plus naturel que de veoir les quatre saisons de l'an succéder partout l'une à l'autre : toutesfois en ceste succession continuelle il y a une telle diversité et si inégale, qu'on apperçoit clairement que chacun an, chacun mois et chacun jour est disposé en une sorte ou en l'autre par une providence spéciale de Dieu.

Et de faict, le Seigneur s'attribue toute puissance, et veut que nous la recognoissions estre en luy : non pas telle que les sophistes l'imaginent, vaine, oisive et quasi assopie, mais tousjours veillante, pleine d'efficace et d'action : et aussi qu'il ne soit pas seulement en gênerai et comme en confus ^ le principe du mouvement des créatures (comme si quelqu'un ayant une fois fait un canal, et adressé la voye d'une eaue à passer dedans, la laissoit puis après escouler d'elle mesme), mais qu'il gouverne mesme et conduise sans cesse tous les mou-

1 Témoigné. — ^ Pour chaque jour. Chacun ne peut plus s'employer devant un substantif. — ^ Confusément.

CALVliN. 277

vemens parliculiers. Car ce que Dieu est recognu toutpuissant n'est pas pour ce qu'il * puisse faire toutes choses, et neantmoins se repose, ou que par une inspiration générale il continue Tordre de nature tel qu'il i'a disposé du commencement: mais d'autant que, gouvernant le ciel et la terre par sa providence, il compassé tellement toutes choses, que rien n'advient sinon ainsi (]u'il l'a déterminé en son conseil. Car quand il est dict an Pseaume, qu'il fait tout ce qu'il veut, cela s'entend d'une volonté certaine et propos délibéré. Et de faict, ce seroit une maigre fantasie d'exposer les mots du Prophète selon la doctrine des philosophes, asçavoir que Dieu est le premier motif, pour ce qu'il est le principe et la cause de tout mouvement : en lieu que ^ plustost c'est une vraye consolation, de laquelle les fidèles adoucissent leur douleur en adversités, asçavoir qu'ils ne souffrent rien que ce ne soit par l'ordonnance et le commandement de Dieu, d'autani qu'ils sont sous sa main. Que si le gouvernement de Dieu s'estend ainsi à toutes ses œuvres, c'est une cavillation ' puérile de le vouloir enclore et limiter dedans l'influence et le cours (le nature. Et certes tous ceux qui restraignent en si estroites limites la providence de Dieu, comme s'il laissoit toutes créatures aller librement selon le cours ordinaire de nature, desrobbent à Dieu sa gloire, et se privent d'une doctrine qui leur seroit fort utile : veu qu'il n'y a rien plus misérable que l'homme, si ainsi estoit que les mouvemens naturels du ciel, de l'air, de la terre et des eaux eussent leur cours libre contre luy. Joinct qu'en tenant telle opinion, c'est amoindrir trop vileinement la singulière bonté de Dieu envers chacun. David s'escrie que les petis enfans, qui sont encores ù

' On dirait aujourd'hui : Si Dieu est reconnu tout-puissant, ce n'est pas parce qu'il peut... — - Au lieu que. — ^ Chicane.

la mammelle de la mère, ont assez d'éloquence pour prescher la gloire de Dieu : c'est asçavoir qu'aussi tost qu'ils sont sortis du ventre et venus au monde, ils trouvent leur nourriture qui leur est apprestee par une providence d'en haut. Je confesse bien que cela est naturel et gênerai : mais si faut il ce pendant que nous contemplions et considérions ce que l'expérience monstre tout évidemment, qu'entre les mères, les unes ont les niammelles pleines et bien fournies de laict, les autres seront quasi seiches, selon qu'il plaira à Dieu de nourrir un enfant abondamment, et l'autre plus petitement. Or ceux qui attribuent droitement à Dieu la louange de Tout-puissant recueillent de cela double fruict. Premièrement, d'autant qu'il ha assez ample faculté de bien faire, veu que le ciel et la terre sont sous sa possession et seigneurie, et que toutes créatures dépendent de son plaisir pour s'assubjettir à luy en obéissance. Secondement, pour ce qu'on se peut asseurément reposer en sa protection, veu que toutes choses qui pourroyent nuire de quelque part que ce soit sont subjettes à sa volonté, veu que Satan avec toute sa rage et tout son appareil est reprimé par la volonté d'iceluy comme d'une bride, et veu que tout ce qui peut contrevenir à nostre salut est submis à son commandement. Et ne faut pas penser qu'il y ait autrement moyen, de corriger ou appaiser les espovanteraens ou craintes excessives et superstitieuses que nous concevons aisément quand les dangers se présentent, ou que nous les appréhendons. Je di que nous sommes craintifs d'une façon superstitieuse, si quand les créatures nous menacent ou présentent quelque espovantement, nous les redoutons comme si elles avoyent quelque pouvoir de nuire d'elles mesmes, ou qu'il nous en vinst quelque dommage par cas fortuit, ou que Dieu

ne fiist point suffisant pour < nous aider à rencontre d'icelles. Comme pour exemple, le Prophète défend aux enfans de Dieu de craindre les estoilles et signes du ciel, comme font les incrédules. Certes il ne condamne point toute crainte, mais d'autant que les fidèles transfèrent le gouvernement du monde de Dieu aux estoilles, ils imaginent que tout leur bon-heur ou malheur dépend d'icelles, et non pas de la volonté de Dieu. Ainsi, au lieu de craindre Dieu, ils craignent les estoilles, planètes et comètes. Ainsi, qui voudra éviter ceste infidélité, qu'il se souvienne tousjours que la puissance, action ou mouvement qu'ont les créatures, n'est point une chose qui se pourmene et voltige à leur plaisir : mais que Dieu par son conseil secret y gouverne tellement tout, que rien n'advient qu'il n'ait luy-mesme déterminé de son sceu et vouloir.

Parquoy - que ceci soit premièrement bien résolu : c'est que quand on parle de la providence de Dieu, ce mot ne signifie pas qu'estant oisif au ciel il spécule '•^ ce qui se fait en terre: mais plustost qu'il est comme un patron de navire qui tient le gouvernail pour adresser * tous evenemens. Ainsi ce mot s'estend tant à sa main qu'à ses yeux: c'est à dire que non seulement il voit, mais aussi ordonne ce qu'il veut estre faict.

{Instit. chrest., liv. I, eh. xvi, éd. 1559, Genève.)

'• Capable de. — - Par quoi était une formule de conclusion comme donc. — ^ ji contemple. — * Diriger.

DESPERIERS (bonaventure)

(ne probablement vers la fin du quinzième siècle, et mort avant le milieu du seizième).

Bonaventure Despériers, d'une famille ancienne et considérable, naquit à Arnay-le-Duc, en Bourgogne, ou, selon d'autres, à Bar-sur- Aube, vers la fin du quinzième siècle. On ne connaît guère les circonstances de sa vie, en particulier de sa jeunesse. Il est certain que, malgré sa pauvreté, il fit de brillantes études. Il possédait d'une manière remarquable les langues grecque et latine, qu'il enseigna même quelque temps. Il dut quitter cette profession qui ne lui donnait pas le plus strict nécessaire. Il s'attacha successivement au service de plusieurs grands seigneurs; mais ils le laissèrent dans la misère. Dans son désespoir, il s'adressa à la grande protectrice des hommes de lettres de ce temps. Ce ne fut pas en vain. En 1532, nous trouvons Bonaventure à la cour de Navarre, pensionnaire de Marguerite d'Angoulème et son valet de chambre. Bientôt il devint son secrétaire intime, et il lui dédia plusieurs poésies qui lui attirèrent la plus grande considération dans cette petite cour et firent connaître son nom à la France,

Ainsi Despériers était chargé de transcrire les ouvrages de Marguerite et d'en préparer plusieurs copies. On peut croire, comme l'a remarqué le bibliophile Jacob, que l'office de Bonaventure ne se bornait pas seulement à faire la copie textuelle du manuscrit, et qu'il avait à le revoir au point de vue de la langue et de l'orthographe ; car il passait pour un des meilleurs grammairiens de son temps, €t les poètes les plus renommés recherchaient ses conseils.

Pendant un séjour h Lyon, alors l'Athènes de la France, il commença de se livrer plus exclusivement à son goût pour la poésie. Ses diverses compositions en vers, qui n'ont pas une grande valeur, ne furent point imprimées de son vivant. Despériers, probablement, craignit d'afi"ronter la publicité, après la mauvaise affaire que lui suscita son Cymbalum mundi, en francois, ccmtenant quatre dialogues poétiques, fort antiques, joyeux et facétieux.

Le Cymbalum, qui, remarquable par la correction, ne renferme rien de très élégant, rien de très agréable, rien de très élevé, est incontestablement une œuvre de scepticisme et d'incrédulité : ce n'est assurément pas, comme plusieurs l'ont cru, laproduction d'un adepte du protestantisme ; on verra dans le Cymbalum, si on l'examine ù fond, la critique plutôt que l'apologie de l'œuvre des réformateurs. C'est avec justice, Selon nous, qu'Henri

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l'stiennp, dans son traité De sccmdalis, range Despcriers, avec N grippa et Villovanus, parmi les ennemis de la réformalion. Bona-

Mitiire n'était pas un calviniste, c'était un libertin; libertin de

iiuurs comme de croyance : indépendamment de sa vie, ses Contes,

ubliés après sa mort, suffiraient à le prouver.

N'odier, qui le premier appela vivement l'attention sur Despériers,

ijipelle le talent le plus naïf, le plus original et le plus piquant de • Ml époque'. Selon cet émincnt criiique, la plus grande partie d'une dos plus charmantes productions du seizième siècle, de ï'Heptatnéron, revient à Despériers.

Los talents les plus rares et les plus variés ne le préservèrent pas (1rs atteintes de la misère. Réduit ;\ de cruelles extrémités, il fut obligé de recourir à des travaux manuels.

Il craignit de se voir arrêté et emprisonné pour dettes, comme il l'écrit à Marguerite :

« Si le prevust des inareschaiix venoit,

Veu que je suis maintenant sans rien faire,

Considéré que point ne me cognoif,

11 n'est pas seur que n'eusse de l'alfaire;

Je ne pourrois respondre ou satisfaire,

S'il me trouvolt yagabond et oyseux.

Il me preiidroit comme un de ces uoyscux -, f

Et me metttoit captif avecques euU,

Sans regarder que je suis jîi tout vostre. >>

Bientôt il n'a plus la force de travailler, sa veine se glace, sa raison s'égare. 11 tire son épée et s'arrache, en I54i à ce que l'on croit, une vie qu'il n'a pas le courage de porter plus longtemps.

De Chichouan, tabourineur ', qui fit adjourner son beau père pour se mourir, et de la sentence qu'en donna le juge.

N'ha pas trop long temps c^u'en la "V'ille d'Amboise y avoit un tabourineur qui s'appelloit Chichouan, homme récréatif el plein de bons motz, pour lesquels il estoit aussi bien venu par toutes les maisons, comme son tabourin. Il print en mariage la lille d'un homme vieulx, lequel estoit logé chez soy , en la ville mesme d'Amboise,

' Revue des Deux Mondes, 1839. — - Querelleurs. — " Joueur de labourin, ou tambourin.

282 PROSATEURS DU XVf SIÈCLE.

homme de bonne foy, sentant la preud'hommie du vieulx temps, et se passoit aisément n'avoir aultre enfant que cesle fille. Et pour ce que Chichouan n'avoit pas d'autres moyens que son tabourin, il demandoit à ce bonhomme quelque argent comptant en mariage faisant, pour soustenir les fraiz du nouveau mesnage. Mais ce bonhomme n'en vouloit point bailler, disant pour ses deffenses à Chichouan : « Mon amy, ne me demandez point d'argent; je ne vous en puis bailler pour ceste heure; mais vous voyez bien que je suis sus le bord de ma fosse; je n'ay auUre héritier ny héritière que ma fille ; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je ne sçaurois plus vivre qu'un an, ou deux au plus. » Le bon homme luy dit tant de raisons qu'il se contenta de prendre sa fille sans argent, mais il luy dit: « Escoutez, beau sire: je fais sus vostre parole ce que je ne voudrois pas faire pour un aultre; rnais m'asseurez vous bien de ce que vous dites? » — « EhemM dit le bonhomme, je ne trompay jamais personne; jà Dieu ne plaise que vous soyez le premier. » — «Ehbiendoncq, dit Chichouan, je ne veulx point d'autre contract que vostre promesse. » Le jour des espousailles vint: Chichouan part de sa maison, et va quérir sa femme chez le père; et luymesmes la meine à l'église avec son tabourin. Quand elle fut là : « Encores n'est ce pas toui, dit il ; Chichouan est allé quérir sa femme, à ceste heure il se va quérir. » Et s'en retourne à son logis. Et tout incontinent voilecy ^ qui se rameine luymesme à tout 3 son tabourin à l'église, là où il espouse sa femme, et puis la rameine; et estoit le marié, et le menestrier : et gaignoit son argent luymesmes. Il fit bon mesnage

1 Eheni ! interj.; aiij. hem! — 2 Voi-(e c>/, pour le vnicï. (Nicot.) Voi ci, voi là; voile -n, voi le là, comme qui dirait : Vide hic, vide iilic, regarde le ci, regarde le là. (La Mon.n.) — ^ Avec.

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