‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 69 sur 91 · DESPÉRIERS · texte numérisé non relu

DESPÉRIERS

avec elle, vivant tousjours joyeusement. Au bout de deux ans, voyant que son beau père ne mouroit point, il attend encores un mois, deux mois; mais il vivoit tousjours. Il se advise pour son plaisir de faire adjourner son beau père, et de faictlui envoya un sergent. Ce bon homme, qui n'avoit jamais eu afl'aire en jugement, et qui ne sçavoit que c'estoit que d'ajournemenlz, fut le plus estonné du monde de se veoir adjourné ; et encores à la requeste de son gendre, lequel il avoit veu le jour de devant, et ne liiy en avoit rien dict. 11 s'en va incontinent à Chichouan, et luy fait sa plaincte, luy remonstrant qu'il avoit grand tort de l'avoir faict adjourner, et qu'il ne sçavoit pourquoy c'estoit. « Non! non! dit Chichouan : je le vous diray en jugement. » Et n'en eut aultre chose tellement qu'il fallut aller à la court. Quand ilz furent devant le juge, voicy Chichouan qui proposa sa demande luymesme. « Monsieur, dit il, j'ay espousé la fille de cest homme icy, comme chascun sçait; je n'en ay point eu d'argent, il ne dira pas le contraire; mais il me promist en me baillant sa fille, que j'aurois sa maison et tout son bien, et qu'il ne vivroit qu'un an ou deux, pour le plus. J'ay attendu deux ans, et plus de trois mois d'avantage : je n'ay eu ny maison, ny aultre chose. Je requiers qu'il ayt à se mourir ^, ou qu'il me baille sa maison, ainsi qu'il m'ha promis. » Le bon homme se fit deffendre par son advocat, qui respondit en peu de plaid ^ ce qu'il debvoit respondre. Le juge ayant ouy les parties, et les raisons d'une part et d'autre, congnoissant la gaudisserie ^ intentée par Chichouan de sa demande, et pour le fol adjournement lecondanna es despens, dommages et interestz du bon homme : et oultre cela, en vingtlivres tournois envers le

* Se mourir est ici pour mourir. — 2 Ed une courte plaidoirie , en peu de mots. — ' Plaisanterie, moquerie, chose ridicule.

roy. IncontinentChichouanvadire: «Ah ! monsieur, Chicliouan en appelle. » — «Attendez, attendez, dit le juge, en se tournant vers Chichouan : je modère \ dit il, à un chapon et sa suite ^, que le bon homme payera demain en sa maison; et en irez tous manger voslre part ensemble, comme bons amis; et une aulbade que vous luy donnerez tous les ans, le premier jour du moys de may ^, tant qu'il vivra. Et puis après sa mort, vous en aurez sa maison s'elle n'est vendue, ou aUenée, ou tombée en fortune de feu *. » Ainsi l'appoinctement du juge fut de mesmela demande de Chichouan^, auquel il fit peur de commencement; mais il modéra sa sentence, ainsi que peult faire un juge pourveu que ce soit sur le champ.

{Nouvelles Récréations, f" 68, éd. 1558, Lyon.)

Du Gentilhomme de Beausse et de son disner.

Un des fgentilzhommes de Beausse ^^ que l'on dit qu'ilz sont deux à un cheval quand ilz vont par pays, avoit disné d'assez bonne heure, et fort légèrement, d'une certaine viande qu'ilz font en ce pays là, de fa-

' Je réduis l'amende. — ^ La partie retranchée au chapon. On dit encore, dans le même sens, les suites d'un sanglier ou d'un ciievrcuil. — 3 Suivant la coutume qu'on avait en ce temps-là de donner des aubades aux personnes, soit de l'un, soit de l'autre sexe, pour qui on avait de la considération. Les Espagnols disent alvadas et alvoradus, comme antiades, parce qu'on les donne dès l'aube du jour. iLa Monn.) — * Incendiée. — * C'est-à-dire, que la sentence fut une i/audhserie, de même que la demande de tihicliouaii. (Bibl. Jacob.) — ^ Les anciens proverbes n'étaient pas trop favorables aux gentilshommes de cette province : » Les gentilshommes de Bauce desjeunent de bélier, et s'en trouvent fort bien, et n'en crachent que mieulx. » (Rabelais, liv. I, ch. xlvii.) « Un monsieur df trois au boisseau ou trois à une espéc, comme en Beauce. « (Noël Dlfail, Contes d'Eutrapel.) « Gentilhomme de la Beauce qui vend ses chiens pour avoir du pain, k (Oudin, Curiosités françoises.) » En gentilhomme de la Beauce, garder lo lit faute de chausse. » Etc.

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