‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 71 sur 91 · ACHIM DU BELLAY · texte numérisé non relu

ACHIM DU BELLAY

garder la dignité de notre langue, quand il condamna à mort un herault du roy de Perse, seulement pour avoir employé la langue atlique aux commendements du barbare. La gloire du peuple romain n'est moindre (comme a dit quelqu'un) en l'amplification ^ de son langage que de ses limites. Car la plus baulte excellence de leur republique, voire ^ du tens d'Auguste, n'etoit assez forte pour se defFendre contre l'injure du tens, par le moyen de son Gapitole, de ses ïbermes et magnifiques palaiz, sans le bénéfice de leur langue, pour laquele seulement nous les louons, nous les admirons, nous les adorons. Sommes nous donques moindres que les Grecz ou Romains, qui faisons ^ si peu de cas de la nostre ? Je n'ay entrepris de faire comparaison de nous à ceulx la, pour ne faire tort à la vertu françoyse, la conférant à la vanité gregeoyse ^ : et moins à ceuxcy, pour la trop ennuyeuse longueur que ce seroit de repeter l'origine des deux nations, leurs faictz, leurs loix, meurs et manières de vivre : les consulz, dictateurs et empereurs de l'une : les roys, ducz et princes de l'autre. Je confesse que la fortune leur ait quelquesfoys été plus favorable qu'à nous : mais aussi diray-je bien (sans renouveler les vieilles playes de Romme, et de quele excellence ^, en quel meprix de tout le monde, par ses forces mesmes elle a été précipitée) que la France, soit en repos, ou en guerre, est de long intervale ^ à préférer à l'Italie, serve maintenant et mercenaire de ceux aux quelz elle souloit commander. Je ne parleray icy de la temperie de l'air, fertilité de la terre, abundauce de tous genres de fruictz nécessaires pour

1 L'extension. — 2 Même. — ^ ^^ous qui faisons. — * Grecque. L'ancienne forme s'est conservée dans feu grégeois, c'est-à-dire feu fjrec. — 5 La clarté demanderait : Et sans rappeler de quelle excellence. — 6 Latinisme, pour de beaucoup.

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l'ayse et entretien de la vie humaine, et autres innumerables commoditez que le ciel, plus prodigalement que libéralement, aelargy ' à la France. Je neconteray tant de grosses rivières, tant de belles forestz, tant de villes non moins opulentes que fortes, et pourveuës de toutes munitions de guerre. Finablement je ne parleray de tant de métiers, arz et sciences, qui florissent entre nous, comme la musique, peinture, statuaire, architecture, et autres; non gneres moins que jadis entre les Grecz et Romains. Et si pour trouver l'or et l'argent, le fer n'y viole point les sacrées entrailles de nostre*antique mère ; si les gemmes, les odeurs, et autres corruptions de la première générosité des hommes, n'y sont point cherchées du marchant avare : aussi le tigre enragé, la cruelle semence des lyons, les herbes empoisonneresses^ et tant d'autres pestes de la vie humaine, en sont bien éloignées. Je suis bien content que ces félicitez nous soient sommunes avecques autres nations, principalement l'Italie : mais quand à la pieté, religion, intégrité de meurs, magnanimité de couraige et toutes ces vertuz rares et antiques (qui est la vraye et solide louange ^) la France a tousjours obtenu, sans controverse, le premier lieu. Pourquoy donques sommes nous si grands admirateurs d'autriiy? Pourquoy sommes

' Accorde avec largesse. — -Ce féminin est mallioureusement perdu. — 3 Gloire. On trouve dans ce sens au dix-septième siècle : « Comme le mérite des orateurs n'est pas de se servir de figures, mais de s'en bien servir ; la louange d'un architecte n'est pas aussi d'employer des colonnes, des pilastres et des corviiclies, mais do les placer av(!c jugement et d'en composer de beaux ciiilices. » (Per- UAUi.T, Partdl. il s anc. rt des niod., dial. I.) « Je ne conviendrai jamais que ce soit une petite /ouange d'imiter bien la nature. » (Id., iO., dial. IV.) » S'il est vrai que l'obscurité soit le plus grand de tous les vices, en fait de style, comment lui conserver la louange d'avoir excellé dans cette partie ? (Id., ib.) » On a dit de même de nos jours : « Il a gardé le mérite de la clarté, du récit intéressant et rapide, et cette louange d'avoir été quelquefois peintre dans un abrégé. » (Villem., Litiér. an dix-liuiiièmc siècle, leç. XVII.)

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