JOACHIM DU BELLAY
nous tant iniques à nous mesmes? Pourquoy mandions* nous les langues étrangères, comme si nous avions honte d'user de la nostre? Gaton l'aisné (je dy celuy Caton dont la grave sentence a été tant de foys approuvée du sénat et peuple romain) dist à Poslliumie Albin, s'excusant de ce que luy, homme romain, avoit écrit une hystoire en grec. « Il est vray qu'il t'eust faillu pardonner, si par le décret des Amphyctioniens tu eusses été contraint d'écrire en grec. » Se moquant de l'ambicieuse curiosité de celuy quiaymoitmieulx escrire en une langue étrangère, qu'en la sienne. Horace dit, que Romule en songe l'amonnesta, lors qu'il faisoit des vers grecz, de ne porter du boys en la forest. Ce que font ordinairement ceux qui écrivent en grec et en latin. E6 quand la gloire seule, non l'amour de la vertu, nous devroit induire aux actes vertueux, si ne voy-je pour tant qu'elle soit moindre à celuy qui est excellent en son vulgaire qu'à celui qui n'écrit qu'en grec, ou en latin. Vray est que le nom de cetuy cy (pour autant que ces deux langues sont plus fameuses) s'etent en plus de lieux : mais bien souvent, comme la fumée, qui sort grosse au commencement, peu à peu s'evanouist parmy le grand espace de l'air, il se perd, ou, pour estre opprimé de l'infinie multitude des autres plus renommez, il demeure quasi en silence et obscurité. -Mais la gloire de cetuy la, d'autant qu'elle se contient en ses limites, et n'est divisée eu tant de lieux que l'autre, est de plus longue durée, comme ayant son siège et demeure certaine. Quand Cicerun et Virgile se misrent à écrire en latin, l'éloquence et la poésie etoient encore en enfance entre les Romains, et au plus haut de leur excellence entre les Grecz. Si donques ceux que
' Pourquoi recourons-nous comuio des mendiants à.
j'ay nommez, dedaignans leur langue, eussent écrit en grec, est-il croyable qu'ilz eussent égalé Homère etDemosthene? Pour le moins eussent ilz été entre les Grecz ce qu'ilz sont entre les Latins. Pétrarque semblablement, et Boccace, combien qu'ilz aient beaucoup écrit en latin, si est-ce que cela n'eust été suffisant pour leur donner ce grand honneur qu'ilz ont acquis s'ilz n'eussent écrit en leur langue. Ce que bien congnoissans maintz bons espris de notre tens, combien qu'ilz sussent jà acquis un bruyt non vulgaire entre les Latins, se sont néanmoins convertiz à leur langue maternelle, mesmesitaliens, qui ont beaucoup plus grande raison d'adorer la langue latine, que nous n'avons. Je me contenteray de nommer ce docte cardinal, Pierre Bembe *, duquel je doute si onques homme immita plus curieusement Ciceron, si ce n'est paraventure un Ghristofle Longueil 2, Toutesfois par ce qu'il a écrit en italien, tant en vers comme en prose, il a illustré et sa langue et son nom trop plus qu'ilz n'estoient au paravant. Quelqu'un (peut estre) déjà persuadé par les raisous que j'ay alléguées, se convertiroit voluntiers à son vulgaire, s'il avoit quelques exemples domestiques. Et je dy, que d'autant s'y doit-il plus tost mettre, pour occuper le premier ce à quoy les autres ont failly. Les
' Pierre Bembo (1470-1547), d'une famille patricienne de Venise, se distingua dès sa jeunesse par son esprit, et jouit de la faveur des princes de Ferrare et d'Urbin, ainsi que de celle du pape Léon X et de SCS successeurs. Paul III le nomma cardinal (1539). 11 fut aussi bibliothécaire de la bibliollièque de Saint-Marc, h Venise. Il a écrit un grand nombre d'ouvrages en italien et en latin, on prose et en vers. Les plus célèbres sont VHistoire de Venise, de 1 SSO à 1513, en douze livres d'une latinité très pure, et seize livres de Lettres, écrites pour Léon X. La manie qu'avait le secrétaire pontifical de ne parler qu'en phrases de Cicéron, lui fit mettre dans la bouche du père des ciiiéiiens des expressions qui n'auraient convenu que dans celle d'un prêtre de liome idolâtre. — * Christophe de Longueil, né à Malines en l4i)0, mort en 1522, est un des plus habiles latinistes de l'école des écrivains appelés Cicéroniens.
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larges campaignes greques et latines sont déjà si pleines, que bien peu reste d'espace vide. Jà ^ beaucoup d'une course légère ont atlaint le but tant désiré. Longtemps y a que le pris est gaigné. Mais, ô bon Dieu ! combien de mer nous reste encores avant que soyons parvenuz au port! combien le terme de nostre course est encores loing !
Toutesfoys je te veux bien avertir que tous les scavans hommes de France n'ont point méprisé leur vulgaire. Celuy qui fait renaître Aristophane 2, et faint si bien le nez ' de Lucian, en porte témoignage. A ma volunté *, que beaucoup, en divers genres d'écrire, volussent faire le semblable, non point s'amuser à dérober l'ecorce de celuy dont je parle, pour en couvrir le boys tout vermoulu de je ne scay queles lourderies ^ si mal plaisantes qu'il ne faudroit autre recepte pour faire passer l'envie de ryre à Democrite. Je ne craindray point d'aleguer encores pQur tous les autres ces deux lumières françoyses, Guillaume Budé et Lazare de Bayf, dont le premier a écrit non moins amplement que doctement V bistitulion du prince, œuvre certes assez recommandé par le seul nom de l'ouvrier. L'autre n'a pas seulement traduict VElecU^e de Sophocle, quasi vers pour vers, chose laborieuse, comme entendent ceux qui ont essayé le semblable; mais davantaige a donné à nostre langue le nom d'epigrammes et d'elegies, avecques ce beau mot composé aigredoulx : afin qu'on n'attribue l'honneur de ces
1 Déjà. — 2 Probablement Ronsard, auteur d'une traduction en vers du Plutus. — 3 Reproduit la finesse, la délicatesse. C'est le latin : ncisum fingere.
« Non cuique (latur habere nasum. »
(Martial, )ib. I, xxv.)
* Plût à Dieu qu'il dépendit de ma volonté que. » A la mienne volonté que nous n'eussions les yeux esblouis. » (Pasq., Letlr., v, 10.) — ^ Choses lourdes et grossières.
choses à quelque autre. Et de ce que je dy m'a asseuré un gentilhomme mien amy, homme certes non moins digne de foy que de singulière érudition et jugement non vulgaire. 11 me semble (lecteur amy des Muses françoyses) qu'après ceux que j'ay nommez, tu ne doys avoir honte d'escrire en ta langue : mais encore doibstu, si tu es amy de la France, voyre de toy mesmes, t'y donner du tout avecques ceste généreuse opinion, qu'il vault mieux estre un Achille entre les siens, qu'un Diomede, voyre bien souvent un ïhersite, entre les autres.
{Ibid., liv. II, ch. xii.)
MONTL.UC
Biaise de Lasseran-Massencome, seigneur de Montlnc, ou Monluc comme il signait lui-mêm.e, naquit à Condom, ou à Sainte-Gemme, dans la commune de.Saint-Piiy, canton de Valence, entre 1500 et 1504. Sa famille était une branche cadette de celle de Montesquiou- Fezensac, qui descendait des ducs de Gascogne, rois de Navarre. Les détails manquent tout à fait sur la première jeunesse et sur l'éducation de Moniluc ; on sait seulement qu'il fut élevé dans la maison d'Antoine duc de Lorraine, lils de René II, vainqueur de Charles le Téméraire, à Nancy, et qu'en sortant des pages il entra comme archer dans la compagnie do ce prince, dont Bayard était lieutenant. Après avoir fait avec distinction, quoique en sous-ordre, toutes les campagnes où François !''■' lutta glorieusement contre les forces de l'Empire et de l'Espagne, Montluc parut enfin à la tête des armées, à l'âge do quarante-sept ans, peu de temps après l'avènement de Henri II, qui lui donna un gouvernement en Italie. L'objet de cette notice ne nous permet pas d'entrer dans le détail des campagnes de Montluc. A piùne pouvons-nous citer quelques occasions où il se disiingua avec plus d'éclat, comme la bataille de Pavie, l'expédition de Naples sous LauU'oc, le secours apporté à Marseille
assiégée par Charles-Quint, la bataille de Cerisoles, la délivrance de San-Damian, la prise de Cortemiglia et de Ceva. Nous indiquerons particulièrement la fameuse défense de Sienne, où la voix de Moalluc électrisa jusqu'aux femmes, qui contribuèrent liéroïquement à maintenir la ville, aussi longtemps que la famine permit de continuer la résistance. On verra le détail de leur belle conduite dans nos extraits de Brantôme.
Monlluc ne respirait que les occasions de batailler : les jours de paix lui étaient des années ^. 11 fut accompagné d'un bonheur tout particulier dans tant de diverses expéditions auxquelles il prit part à des titres différents.
Henri II récompensa Montluc et lui accorda le collier de l'ordre ; Charles IX, à la suite de la grande victoire de Ver, en 15G"2, lui donna la place de lieutenant du roi en Guyenne. Montluc y rendit de grands services ; mais il ternit sa gloire par des excès trop connus.
Avec son impitoyable méthode de guerre, Montluc, tant qu'il combattit les étrangers, garda de la magnanimité et de la générosité ; dans les guerres civiles, il se montra sous un aspect tout autre. Il se couvrit de gloire dans plus d'une journée, comme à la bataille de Ver, mais il souilla ses exploits par une trop grande effusion de sang et par des exécutions, peu dignes d'un capitaine, auxquelles il mit plus d'une fois personnellement la main et qui terrifiaient les protestants. « Ces gens, dit-il, ont toujours eu peur de mon nom en Guyenne, comme ils ont en France celui de Guise 2. » On l'appelait. le boucher royaliste.
Il montra cependant quelquefois de la pitié. Ainsi, se trouvant eil Guyenne, au moment de la Saint-Barihélemy, il épargna les protestants, et favorisa leur retraite dans le Béarn. Pour l'excuser de violences trop nombreuses, sans prétendre certes le justifier entièrement, il faut bien établir que ce n'était pas un fanatique, mais un liomme qu'un dévouement très sincère et très généreux à ses rois, à sa patrie et à sa religion, poussa à des excès.
La cour, partagée et oscillante entre les factions, n'eut pas pour les services du dévoué capitaine la reconnaissance qu'il en attendait. Il fut accusé de prolonger la guerre à plaisir et pour son avantage personnel; on lui reprocha des gains énormes et une coupable avarice, imputation dont Brantôme s'est fait l'éclio. Montluc ne cesse de protester, et il l'en faut croire, qu'il n'a jamais cherché son profit dans la guerre et qu il ne s'est pas enrichi.
Il s'aperçut avec douleur que ses maîtres prêtaient l'oreille aux calomnies de ses ennemis. Il était surtout blessé de ce qu'on n'écoutait pas ses avertissements sur les menées des protestants et sur les mesures à prendre selon lui.
Ses mécontentements ne l'empêchèrent pas de continuer à servir
' Comment., liv. P'. — 2 Ibid., liv. V.
le roi avec le plus actif dévouement, jusqu'à ce qu'il fût arrêté dans sa carrière par une catastrophe dont on lira plus loin le récit.
Sans avoir été prévenu, dans le temps même où il envoyait sa démission par suite de son horrible blessure, il se vit remplacé dans sa charge de lieutenant du roi en Guyenne par le marquis de Villars. C'est h sa blessure et à sa disgrâce que nous devons ses mémoires.
Ils sont composés de sept livres. Les quatre premiers s'étendent de 1519, époque de son entrée au service, à lb:>', date delà paix de Cateau-Cambrésis ; les trois autres embrassent le règne de Charles IX. Le règne de François II, sous lequel Montluc avait éprouvé des déboires, est complètement passé sous silence.
On a reproché à l'auteur des Commentaires de s'être toujours placé en avant de la scène, et de s'être attribué tout l'honneur de chaque fait d'armes, tout en prétendant avoir voulu seulement instruire les jeunes guerriers par son expérience. Sentant bien luimême qu'on pourra trouver qu'il ne se ménage guère les éloges, il se hâte de nous prévenir qu'il ne parle que par pur amour de la vérité, et non par vanité. « Encore, dit -il, que cecy soit à mon honneur et à ma louange, puisqu'il est véritable, je l'ay voulu mettre par escript, sans pourtant estroni glorieux ni vantard '. »
Montluc, en entreprenant ses Commentaires, n'a certes pas été exempt de vues d'amour-propre ; mais aussi c'est très sérieusement qu'il se propose l'instruction des hommes de son métier. A chaque instant il adresse la parole aux capitaines, et il s'autorise de son âge et de ses services pour être écouté d'eux. « Or, capitaine, leur ditil, vous ne devez desdaigner d'apprendre quelque ciiosedc moy, qui suis le plus vieux capitaine de l'Europe 2. »
Ce soldat, qui avait toute sa vie haï les escriptwes, dicta ses Commentaires dans sa vieillesse, sans avoir jamais pris aucune note ; effort prodigieux de mémoire qui étonnait justement Pasquier.
Les mémoires de Montluc, dont Henri IV faisait une de ses plus habituelles lectures et qu'il appelait la liible des soldats, sont estimés comme un des plus précieux monuments pour l'histoire du seizième siècle, parce qu'on y trouve une quantité de faits qui ne se rencontrent que là, que la véracité du narrateur, qui appelle ordinairement en témoignage les capitaines avec lesquels il a vécu, est incontestable, et que, comme il le témoigne, il n'a rien escrit par ouïr dirf. Aussi le grand historien du seizième siècle, Jacques- Auguste de Thou, le prend-il habituelleinent pour guide.
Montluc, en écrivant, était complètement déga^^é de préoccupations littéraires. Il est loin de se poser en historien et il avoue très naïvement son ignorance. Ce manque de culture et ses fautes énormes contre la pun té du langage n'empêchent pas que ses récits ne soient remplis d'intérêt, quelquefois de charme et même d'éloquence. N'ou-
» Comment., liv. P'. — ^ liid., liv. II.
blions pas de signaler des traces d'une sensibilité profonde, comme dans un passage qui faisait pleurer M™" de Sévigné, sur un de ses vaillants fils mort à l'île de Madère.
Montluc, pour dernier acte de sa vie militaire, assista au siège de la Rociielle, en 1573. Il reçut le bâton de maréchal de France de£ mains d'Henri III, en 1574, et mourut dans sa terre d'Estillac en Agénois, l'an 1577.
Siège, assaut et prise de Rabast«ns.
Comme les hommes proposent, Dieu en dispose à sa volonté, et fist tourner la clianse bien au rebours, car le cinquiesme jour du siège et le vingt troisiesme jour de juillet mil cinq cens soixante dix, un jour de Dimanche, environ les deux heures après midy, je me deliberay de donner l'assault : et fust l'ordre tel que M. de Sainctorens, mareschal de camp, ameneroit les trouppes à la brèche, les unes après les autres. J'ordonnay que l'on mettroit toutes les compaignies de quatre en quatre hors la ville, lesquelles ne bougeroient point de leurs lieux, que M. de Sainctorens ne les allast quérir, lequel devoit demeurer trois quarts d'heure entre deux, et faire marcher les trouppes l'une après l'autre, et fust ordonné que les deux capitaines, qui estoient de la garde auprès de la brèche, donneroient des premiers, qui estoient Larligue et Salles de Bearn. Et en achevant nostre ordre, on me vint dire que nos deux canons, qui battoient par flanc, lesquels la nuict l'on avoit remuez, estoient abandonnez, et qu'il n'y avoit homme qui s'y ozat monstrer, car notre artillerie mesmes avoit ruyné tous les gabions. Jelaissay entre les mains de messieurs de Gondrin et de Sainctorens de parachever l'ordre du combat : c'est assavoir quelles compagnies iroient une après l'autre, et le mettroient par escrit : et m'en courus par dehors au trou de la muraille : et n'y trouvay que dix
302 PROSATEURS DU XVr SIECLE.
OU douze pionniers ^ le ventre à terre : car Tibauville commissaire d'artillerie, qui tiroit de ces deux canons, avoit esté contraint de les abandonner, et monsieur de Bazillac mesmes. Et comme à mon arrivée, je vis ce desordre, promptement me souvint d'une quantité de fassines que j'avois faictes apporter le jour devant dans la ville : et dis aux gentils hommes ces paroles : « Gentils-hommes, mes compagnons, j'ay lousjours veu et ouy dire qu'il n'y a travail ny faction -, que de noblesse : suivez-moy tous, je vous prie, et faictes comme moy. » Ils ne se firent pas prier, et alasmes à grands pas, droict aux fassines, qui estoient dans la ville, et au milieu d'une rue, où il n'y avoit homme qui ausast demeurer et prins une fassine sur le col : et toute ceste noblesse en print chascun la sienne. Et y en avoit prou qui en porloient deux : et tournasmes sortir hors la ville, par là où nous estions entrez. Et ainsi marchay le premier jusques au trou. Et en nous en allant j'avois commandé que l'on me (ist venir quatre ou cinq halbardiers, lesquels je trouvay arrivez au trou, et les fiz entrer. Nous leur jettions les fassines dans le trou, et eux avec la pointe des halbardes les prenoient et les couroient jecter sur les gabions pour les hausser. J'oserois affermer ^ et à la vérité, que nous ne demeurasmes point un quart d'heure à faire ceste diligence. Et incontinent que l'artillerie fut couverte, Tibauville rentra et les canonniers, et commença à tirer plus furieusement qu'ils n'avoient fait tous les autres jours,
1 Travailleur qui aplanit les cliomin* et romuo les tprros; Ai^)lion, homme de pied, et par suite homme de peine. — « Ai tioii d'éclat, beau fait. Ainsi Pascpiier : « Pour avoir loe,is dedans son quartier et le suivre h toutes saillies, /"rte/Zo^setentreprises. » [Lfitres 1, 2«édit., Amsterdam, \'rl^.) < Tout ainsi que vous devez bannir de vous toute crainte, quand il est question d'entreprendre quelque bonne faction., aussi ne faut-il que la témérité vous commande.» [Ibid., xi, 3.) — ^ Affirmer.
car il sembloit qu'un coup n'attendoit pas l'autre : et tout le monde le secouroit d'une fort grande volonté. Capitaines, si vous faictes ainsi, et que vous mettiez la main à la besogne, vous y ferez aller tout le monde. La honte mesmes les y pousse et les y force. Quand il fait chaud en quelque lieu, si le chef n'y va, ou pour le moins quelque homme signalé, le reste ne va que d'une fesse et gronde qu'on les envoyé à la mort. Puis que vous desirez de l'honneur, il faut prendre le hazard souvent autant que le moindre soldat.
Je ne veux poinct desrober l'honneur de personne, carjepenseavoirassistéen autant de batteries qu'homme qui soitaujourd'huy en vie : et veux dire n'avoir jamais veu commissaires d'artillerie plus dilligens ny hazardeux que Fredeville et Tibauville se monstrerent durant les cinq jours que la batterie dura. Et eux-mesmes braquoyent et pointoyent, encores qu'ils eussent d'aussi bons cannonniers que j'en vis à ma vie ; et oserois dire que de mille coups de canon, il ne s'en perdit pas dix qui fussent mal employez. Le matin j'envoyay quérir monsieur deGohas, qui estoit àVicBigorre, et les capitaines qui tenoient le guet sur Montamat et sur le secours, luy escrivant qu'il s'en vint pour se trouver à l'assaut avec moy, à cause que le capitaine Paulliac, colonnel de l'infanterie, avoit esté blessé, tellement que nous n'avions point d'espérance en sa vie. Son coup luy fut donné quand j'allois mener messieurs de Leberon et de Montant, le soir avant, pour couper ceste grande contrescarpe. Il avoyt le coup tout au travers du corps. Mon fils Fabian fut aussi blessé d'une arquebusade au menton tout auprès de moy, et deux soldats tuez. Je fis là une grande erreur, car j'y allay, la nuict n'estant pas encore bien fermée. Et croy qu'ils s'estoient aperceuz que nous voulions coupper la contrescarpe :
car toute leur arquebuserie s'estoit jettée en cest endroit. La raison qui me fist faire ceste erreur, ce fut que je mis en considération combien d'heures duroil la nuict, et trouvay qu'elle ne pouvoit durer plus de sept heures ou environ : et voyois d'autre part qu'en demie heure je perdois tout ce que j'avois fait, si la contreescarpe n'estoit abattue au point du jour, et que si je ne donnois l'assaut ce jour là, ils se seroient si fort remparez et fortifiez, qu'avec autant de coups de canon que j'y avois tiré il seroit bien difficile d'y entrer. Voylà pourquoy je m'hastay tant d'aller commencer, pour au point du jour avoir achevé. Je fis toucher au doigt à messieurs de Leberon et de Montaut, et aux capitaines qui estoient de garde, qu'en leur diligence consistoit toute nostre victoire. Ils ne dormoient pas, car, comme j'ay desjà dit, à la pointe du jour l'artillerie commença à tirer, et la contre-escarpe fut rasée.
0 mes compagnons qui yrez assiéger des places, icy et en beaucoup d'autres endroits, vous confesserez que mes victoires m'ont plus réussi pour la grand vigilance, diligence et prompte exécution, que non pour mon hardiesse; et je confesseray d'autre part qu'au campyavoit de plus hardis hommes que moy : Mais il n'y a nul qui puisse avoir couardise, s'il a ces trois choses : car d'icelles trois sortent tous les combats et victoires : et tous les vaillans hommes suyvent les capitaines garnis de ces choses. Et au contraire il n'y peut avoir hardiesse, encore que l'homme en soit tout plein, s'il est lent, tardif et long à exécuter. Car avant qu'il ayeprins sa délibération, il y met un si long temps, que l'enncmy est advcrty de ce qu'il veut faire, et remédiera au tout. Et s'il est hastif, il le surprendra à luy mesmes. Par ainsi il ne faut jamais avoir grand espérance en chef, qu'il ne soit garny de ces parties. Que l'on regarde tous
MOiNTLUC. 30:5
les grands guerriers qui ont jamais esté, on verra qu'ils ont tous eu ces qualitez. En vain ne portoit pas Alexandre le Grand la divise que j'ay dict cy-devant. Regardez les Commentaires de César, et de tous ceux qui ont escrit de luy, vous trouverez qu'il donna en sa vie cinquante deux batailles, sans en perdre jamais que celle de Dirache ^; et trente jours après il eust bien sa revanche contre Pompée, car il guaigna une grand bataille, où il le deffit. Vous ne trouverez point que, en ces cinquante deux batailles il aye combattu de ses mains trois fois : et par là vous cognoistrez doncques que toutes ses victoires luy sont advenues pour estre diligent, vigilant, et prompt exécuteur. Ces parties ne se trouvent guieres : et croy que nous, qui sommes Gascons, en sommes mieux pourveuz qu'autre nation de France, ny peut estre de l'Europe : aussi en est-il sorty de bons et braves capitaines despuis cinquante ans. Je ne me veux comparer : mais si veux-je dire cela de moy-mesmes, puis qu'il est vray, que jamais ma paresse et ma longueur ne me fist perdre rien, ny à mon maistre. L'ennemy me pensoit à une lieuë de luy, que je luy allois pourter la chemise blanche 2. Et si diligence est requise en la guerre, elle l'est plus en un siège, car il ne faut que peu de chose pour rompre vostre dessein; si vous pressez vostre eftnemy, vous luy redoublez la peur, il ne sçait où il en est, et n'a loisir de se raviser. Veillez lors que les autres dorment : et ne laissez jamais vostre ennemy sans luy donner quelque chose à faire.
Or je retourneray à l'assaut : nostre ordre estant dressé, je me mis auprès de la porte de la ville, et près la bresche, où nous estions entrez avec toute la noblesse. Il y pouvoit avoir six ou sept vingts gentils-
1 Dyrrachium. — » Expression populaire pour dire : j'étais sur ses talons.
hommes : et tousjours en arrivoit d'autres, car monsieur de la Chappelle Louzieres, qui venoit de Quercy ^ en amenoit une grand troupe. Je diray cecy de mon présage, que jamais on ne me peut oster de la fantasie que je ne deusse estre tué parla teste ou blecé. Je m'estois mis en opinion pour ceste occasion, que je n'yrois point à l'assaut, songeant bien que ma mort troubleroit fort le pays : et le matin je dis à monsieur de Las, advocat du roy à Agen, lequel estoit de nostre Conseil, et qui estoit venu avecques moy, ces parolles : « Monsieur l'advocat, il y a des gens qui ont crié et crient que je suis fort riche; vous sçavez l'argent que j'ay, jusques à un escu : car par mon testament où vous estiez appelé, vous le sçavez : Et pour ce qu'on ne sçauroit ester l'opinion aux gens que je n'aye beaucoup d'argent, et, si par fortune je mourois en cet assaut, l'on demanderoit à ma femme quatre fois plus que n'en ay : voylà le roole^ de tout l'argent que j'ay aujourd'huy en ce monde, tant auxinterets que ce qui est entre les mains de mafemme. Barate, mon maistre d'hostel, a escrit le bourdereau ^, le voylà signé de ma main. Vous m'estes amy ; je vous prie que, si je meurs, que •* vous et le conseiller de Nort vous monstrez ^ amis de ma femme et de mes deux filles, et sur tout de Charlotte Catherine qui a cest honneur d'avoir esté tenue sur les fonts, par le Roy et la Royne. » Etluy delivrayle dict roolle entre ses mains, et cogneuz bien qu'il eust plus d'envie de pleurer que de rire. Et par là on peut juger si le mal-heur, qui m'advint, ne m'alloit devant les yeux ^. Je n'ay point d'esprit familier '^, mais il ne m'est guieres arrivé mal-heur que
t Aujourd'Ilui les déparlpments du Lot et dp, Tarn-ct-G,ironne. —
- Rôlo. — 2 Bordereau, note détaillée article par anicl". — * Répétition vicieuse de la conjonction, dont il y a beaucoup d'exemples.
— s Montriez. — « N'avait pas été prévu par moi. — '' De génie familier, qui m'avertisse de l'avenir.
mon esprit ne l'aye prédit. Je tachois tousjours à me l'osier de la fantasie ^ remettant tout à Dieu, qui dispose de nous comme il luy plaist. Je n'en fis jamais autrement, quoy que les Huguenots, mes ennemis, ayent dict et escrit contre moy.
Comme les deux heures furent venues, je fis apporter huict ou dix flascons de vin que madame de Panjas m'avoit envoyé : et le délivray aux gentils-hommes, et leur dit : « Beuvons, mes compagnons, car bien tost se verra qui a tetté de bon let. Dieu veuille que nous puissions quelque jour boire ensemble. Si noz jours derniers sont venuz, il n'est en nostre pouvoir de rompre les destinées. » Et comme tous eurent prins du vin, s'accouragerent les uns les autres, après que je leur euz faict une petite remonstrance en trois mots, leur disant : « Mes amys et compagnons, nous voicy prests à jouer des mains; il faut que chacun monstre ce qu'il sçait faire. Ceux qui sont dans ceste place sont de ceux qui, avec le comte deMongommery, ont ruyné voz églises et pillé voz maisons : il faut leur faire rendre gorge. Si nous les emportons et mettons au cousteau, vous aurez bon marché du reste de Bearn. Croyez moy, rien ne vous fera teste 2. Or allez, je vous suivray bien tost. »
Lors je fis sonner l'assaut; les deux capitaines y allarent, et quelques uns de leurs soldats, et les enseignes ne firent pas fort bien. Et comme je vis que ceux-là n'y entreroyent.pas, monsieur de Saint Orens marcha avec quatre enseignes, et les mena jusques auprès de la brèche, qui ne firent pas mieux que les autres, car ils estoyent encore demeurez loing quatre ou cinq pas de^ la contre-escarpe laquelle n'empescha
1 Imagination. — - Terme de vénerie. Se dit du sanglier forcé qui fait tête aux chiens. — ^ A quatre ou cinq pas loin de...
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pas que nostre artillerie ne fist ce qu'elle vouloit faire. Et tous se mirent les genoux à terre derrière. Soudain je cogneuz bien qu'il falloit que d'autres y missent la main que nos gens de pied. Tout à un coup je perdis la souvenance de l'opinion que j'avois d'y devoir estre tué ou blecé; et ne m'en souvint plus; et dis à la noblesse : <c Gentils-bommes mes amys, il n'y a combat que de noblesse. Il faut que nous espérions que la victoire doit venir par nous autres, qui sommes gentilshommes; allons, je vous monstreray le chemin et vous feray cognoistre que jamais bon cheval ne devint rosse. Suyvez hardiment, et sans vous estonner, donnez *, car nous ne sçaurions choisir mort plus honorable. C'est trop marchandé, allons ! » Je prins lors monsieur de Goas par la main, et luy dis : « Monsieur de Goas, je veux que vous et moy combattions ensemble. Je vous prie, ne nous abandonnons point; et si je suis tué ou blecé, ne vous en souciez point et me laissez-là, et poussez seulement outre, et faictes que la victoire en demeure au Roy. » Et ainsi marchâmes tous d'aussi grande volonté qu'à ma vie je vis gens aller à l'assaut, et regarday deux fois en arrière, je vis que tous se touchoyent les uns les autres. Il y avoit une grande plaine qui duroit cent cinquante pas ou plus, toute descouverte, par là où nous marchions droict à la brèche. Les ennemis tiroyent là sur nous, et me fut blessé six gentils-hommes près de moy. Le seigneur de Besoles en estoit un; son coup fut au bras et fort grand ; aussi il cuida mourir-; le visconte de Labatut à une jambe ; je ne sçaurois dire le nom des autres, parce que je ne les cognoissois pas tous. Monsieur de Goas en avoit amené sept ou huict avecques luy, et entre autres un
* Allez de l'avant. — * Et en pensa mourir.
capitaine Savaillan Taisné, et luy en fut tué Ih. trois, et le dict capitaine Savaillan blessé d'une arquebusade au travers du visage. Il y avoit un capitaine du Plex, un autre capitaine la Bastide, mien parent, d'auprès de Villeneufve, qui tousjours avoit suivy monsieur le comte de Brissac; un capitaine Rantoy, qui est de Damazan, le capitaine Sales de Bearn, qui desja avoit esté blessé d'un coup de picque à l'œil.
Il y avoit deux petites chambres qui estoyent de la hauteur d'une longue picque et d'advantage : les ennemis deffendoyent ces chambres de bas en haut, de sorte qu'homme des nostres ne pouvoit monstrer la teste qu'il ne fut veu. Et commencèrent noz gens à tirer à grands coups de pierre là dedans, et eux aussi en tiroyent contre nous : mais l'advantage estoit aux nostres qui tiroyent contre-bas. J'avois faict porter trois ou quatre eschelles auprès du bord du fossé ; et comme je me retournay en arrière, pour commander que l'on apportast deux eschelles, l'arquebusade me fut donnée par le visage du coing d'une barricade qui touchoit à la tour. Je croy qu'il n'y avoit pas là quatre arquebusiers; car tout le reste de la barricade avoit esté mis par terre des deux cannons qui tiroyent en flanc. Tout à un coup je fuz tout sang : car je le jettois par la bouche, par le nez et par les yeux. Monsieur de Gobas me voulust prendre, cuidant que je tombasse : je luy dis : « Laissez moy, je ne tomberay point ; suivez vostre poincte. » Alors presque tous les soldats et presque aussi tous les gentils-hommes commencèrent à s'estonner et voulurent reculer; mais je leur criay, encores que je ne pouvois presque parler, à cause du grand sang, que je jettois par la bouche et par le nez : « Oiî voulez vous aller, où voulez vous aller? Vous voulez vous espouvanter pour moy. Ne vous bougez, ny n'abandon-
nez point le combat : car je n'ay point de mal, et que chascun retourne en son lieu. » Couvrant cependant le sang le mieux que je pouvois, et dis à monsieur de Goas : «Monsieur de Goas, gardez, je vous prie, que personne ne s'espouvante, et suivez le combat. » Je ne pouvois plus demeurer là, car je commençois à perdre la force, et dis aux gentils-hommes : « Je m'en voys me faire penser, et que personne ne me suive, et vengez moy si vous m'aymez. » Je prins un gentil-homme par la main, je ne le sçaurois nommer, car je n'y voyois presque point, et m'en retournay parle mesme chemin que j'y estois allé; et trouvay un petit cheval d'un soldat, sur lequel je montay comme je peuz, aydé de ce gentilhomme; et ainsi fuz conduict à mon logis, là où je trouvay un chirurgien du régiment de monsieur de Goas, nommé maistre Simon, qui me pença et m'arracha les os des deux joues avec les doigts, si grands estoyent les trous, et me coupa force chair du visage, que estoit tout froissé. Monsieur de Gramond estoit sur une petite montagnolle * tout auprès delà, bien à son aise, qui voyoit le tout; et parce qu'il est de ceste belle religion nouvelle, encores qu'il n'aye porté les armes contre le Roy, il craignoit se mesler parmy nous autres. Et se doubtant qu'il y eust des ennemis, il vid que , comme je fuz blecé , tous les soldats s'effrayèrent, et dict à ceux qu'il avoit près de luy ; « Voylà quelque grand personnage mort. Voyez vous comme les soldats se sont efl'rayez. Je me doubte que ce soit monsieur de Montluc. » Et dict à un sien gentilhomme, nommé monsieur de Sart : « Courez voir si c'est luy, et s'il l'est et qu'il ne soit mort, dites luy que je le prie qu'il permette que je l'aille veoir. » Ledit
' Joli diminutif de montagne.
sieur de Sart est catholique, il y vint. A l'entrée de la ville on luy dict que c'estoit moy. Il vint à mon logis et trouva que l'on me pleuroit et que j'estois à la renverse sur un licl en terre, et me dict que monsieur de Gramond me prioit qu'il me veid, et si je prendrois plaisir qu'il y vint. Je luy dis que je n'avois point d'inimityé avec monsieur de Gramond, et que, quand il viendroit, qu'il cognoistroit qu'il avoit autant d'amis en nostre camp, et par adventure d'avantage, qu'à celuy de leur religion. Une fust sitost party de moy, que voicy monsieur de Madaillan, mon lieutenant, lequel estoit à mon costé quand j'allay à l'assaut, et monsieur de Goas à l'autre, que venoit veoir si j'estois mort, et me dict : « Monsieur, resjouyssez vous, prenez courage, nous sommes dedans. Voyla les soldats aux mains qui tuent tout; et asseurez vous que nous vengerons vostre blesseure. » Alors je luy dis : « Je loue Dieu de ce que je vois la victoire nostre avant mourir. A présent je ne me soucie point de la mort. Je vous prie vous en retourner : et montrez moy tous l'amitié que vous m'avez portée, et gardez qu'il n'en eschappe un seul qui ne soit tué.» Et quant et quant* s'en retourna; et tous mes serviteurs mesmes y allarent; de sorte qu'il ne demeura auprès de moy que deux pages, l'advocat de Las, et le chirurgien. L'on voulust sauver le ministre et le capitaine de là dedans nommé Ladon, pour les faire pendre devant mon logis; mais les soldats les ostarent à ceux qui les tenoient, et les cuidarent tuer eux mesmes, et les mirent en mille pièces. Les soldats en firent sauter cinquante ou soixante du haut delà grande tour qui s'estoyent retirez la dedans, dans le fossé, lesquels se noyarent. Il ne se trouve que l'on en sauvât
1 Et en même temps.
que deux, qui s'estoient cachez. Il y avoit tel prisonnier qui voulloit donner quatre mil escnz; mais jamais homme ne voulut entendre à aucune rançon, et la pluspart des femmes furent tuées, lesquelles aussi faisoyent de grands maux avec les pierres. Il s'y trouva un Espagnol marchant, qu'ils tenoyent prisonnier là-dedans, et un autre marchant catholique aussi, qui furent sauvez. Voyla tout ce qui demeura en vie des hommes qui se trouvarent là-dedans, qui furent les deux que queli]u'un desroba, et ces deux marchands qui estoyent catholiques. Ne pensez pas, vous qui lirez ce livre, que je fisse faire ceste exécution, tant pour vanger ma blesseure que pour donner espouvante à tout le pays, afin qu'on n'eust le cœur de faire teste à noslre armée. Et me semble que tout homme de guerre au commencement d'une conqueste en doit faire ainsi contre celuy qui oseroit attendre son canon. Il faut qu'il ferme l'oreille à toute composition et capitulation, s'il ne void de grandes difficultez à son entreprise, et si son ennemy ne l'a mis en peine de faire bresche. Et comme il faut de la rigueur, (appeliez la cruauté si vous voulez), aussi fautil de l'autre costé de la douceur, si vous voyez qu'on se rende de bonne heure à vostre mercy.
Monsieur de Gramond arriva à moy, et me trouva en fort mauvais estât, car je ne luy pouvois à grand peine respondre, à cause du grand sang que je jettois par la bouche. Monsieur de Goas revint du combat pour me veoir, et trouva monsieur de Gramond auprès de moy, et me dict : « Reconfortez vous, monsieur, et prenez courage, car asseurez vous que nous vous avons bien vengé, car il n'y est demeuré une seule personne en vie. » Alors il recogneust monsieur de Gramond et s'embrassèrent. Monsieur de Gramond le pria de l'amener au chasteau, ce qu'il iist ; et trouva bien eslrange
la prinse, et dict qu'il n'avoitjamais creu que ceste place fut si forte, et que si j'eusse attaqué Navarrains, plus facilement je l'eusse emporté. Il voulust veoir tout le remuement de l'artillerie que j'avois faict, et disoit qu'il n'avoit pas esté besoing que nous eussions rien oublié à la batterie. 11 retourna une beure après, et m'offrit une maison qu'il avoit près de là, et tout ce qui estoit en sa puissance. Et m'a dict despuis qu'il ne pensoit pasà l'beure qu'il me vid que je fusse en vie le lendenfain, et qu'il me pensoit avoir dict à Dieu pour tout jamais- Tout ce jour-là et toute la nuict je ne fis que seigner. Le lendemain matin j'envoiay prier tous les capitaines de venir devers moy. Ce qu'ils firent, et leur fis la harangue qui s'ensuit, ayant reprins cœur et un peu de parolle :
« Mes compagnons et amis, je ne porte pas tant de regret de mon mal-beur pour le mal que je souffre, que je faiz pour veoir les affaires du Roy descousus, et moy contrainct de vous abandonner. Je ne vous ay point caché la délibération que j'avois prise de ceste exécution, car tous l'avez entendue. Je vous prie que pour moy vousn'arrestiez point d'exécuter vostre victoire et marche en avant, car ceste exécution mettra en peur tout le pays deBearn. Je m'asseure que vous ne trouverez resistence qu'à Navarrains. Ne laissez point perdre ceste occasion, puis que Dieu lavons a donnée : car si vous le faictes, tout le monde dira que vostre hardiesse dépendoit de la mienne, et que sans moy vous ne pouviez rien. Et encor que ce fust une grande louange pour moy, sine voudrois-je pas que cela advint, pour l'honneur et amitié que je vous porte, estant aussi jaloux du vostre que du mien. Ne faictes doncques estât de moy, non plus que si j'estois desja mort. » Surquoy je vis^ la pluspart de la compagnie ayant les larmes aux yeux.
Et ayant un peu reprins haleine, je suivis mon propos : H Vous estes icy beaucoup de capitaines aussi sufflsans ' que moy pour commander : vous avez de bons et vaillans hommes, qui auront à présent double courage pour vanger leur chef. Je m'asseure qu'il n'y a nul de vous qui ne cède à monsieur de Gondrin que voylà: car outre qu'il est de la meilleure maison, c'est aussi le plus vieux capitaine de tous vous autres. Et parce qu'il n'est pas beaucoup sain, je vous prie, monsieur de Sainct Orens, et vous, messieurs de Goas et de Madaillan, vous tenir près de luy , a fin que ceste conduicte passe par vos testes; car il est vieux, comme vous voyez; et faudra que vous trois, qui estes jeunes, portiez toute la peine. Soyez bien d'accord, je vous prie, puis que vous avez tous bonne volonté. Ma blesseure sera cause, si vous faictes quelque chose de bon, que vous acquerrez de l'honneur. Pour Dieu, mes compagnons, ne laissez au bon du coup^ cesle entreprinse et à son commencement. Suivez sur cet estonnement ^ etmonstrez que ce n'est pas moy seulleraent, mais vous autres aussi qui avez bonne part à la victoire. Ne le voulez vous pas ainsi, et accepter pour chef monsieur de Gondrin ? » Ils me dirent que ouy, et que c'estoit raison qu'il commandast. Alors je les priay de ne me veoir plus, afin de n'empirer ma fiebvre, et se retirer tous à luy. Ainsi, ils se despartirent de moy ^ bien tristes et ennuyez ^.
{Commentaires, 1. VII, f° 252-255, éd. 1592, in-folio.)
1 Capables. — 2 Quand elle est si bien ens;agôe. — ' Profitez du coup qui étonne, qui atterre renncmi. — * Ils me quittèrent. — s Accablés de tristesse. E/inuye avait autrefois un sens bien plus fort qu'aujourd'hui.
L'HOSPITAL (MICHEL de)
« L'Hospital, dit M. Yillemain i, par son génie et par le temps oii il a vécu, est en quelque sorte le chef et le modèle de cette génération de grands magistrats que l'on vit se perpétuer, pendant plus d'un siècle, comme une sauvegarde publique, au milieu des factions, des coups d'État et de la guerre civile. » C'est à ce titre, bien qu'à notre avis des restrictions doivent être apportées aux éloges généralement accordés au ministre de Charles IX, que nous donnons place dans ces études à Michel de l'Hospital.
Michel de l'Hospital naquit en 1505, à Aigueperse, en Auvergne, du médecin Jean de l'Hospital, quelques-uns disent d'un juif d'Avignon. Son père fut impliqué dans la révolte de Charles de Bourbon. François pf avait pardonné à un grand nombre des complices de l'infidélité du connétable de Bourbon ; mais il fut inexorable h l'égard de ses principaux confidents. Jean de l'Hospital, étant de ce nombre, fut obligé d'aller terminer ses jours auprès du duc de Lorraine. Le jeune Michel, qui étudiait en droit à Toulouse, fut d'abord arrêté et jeté en prison par l'ordre des commissaires qui instruisaient le procès du connétable. Un ordre du roi le fit remettre en liberté, et il eut la permission de rejoindre son père alors en Italie. Il continua ses études de droit à Padoue, alla ensuite à Rome, où il obtint une place d'auditeur de rote, puis vint en France en 1534, et suivit quelque teiups le barreau de Paris. Il épousa la fille de Jean Morain, lieutenant criminel, et il reçut en dot une charge de conseiller au Parlement.
Le chancelier Olivier, dont Montaigne a vanté la suffisance et la vertu non comynune, se prit d'estime et d'amitié pour l'Hospital, qu'il avait connu et apprécié au parlement. Ses bonnes dispositions ne purent rien produire pendant tout le règne de François P' ; mais sitôt l'avènement de Henri II, le chancelier Olivier le fit envoyer en qualité d'ambassadeur au concile de Trente, que le pape venait de transférer à BoU'gne. La réunion des Pères ne put se faire dans cette ville, et, après seize mois de séjour infructueux, l'Hospital dut revenir en France. Il eut le chagrin de voir les intrigues de la duchesse de Valentinois, la trop célèbre Diane de Poitiers, réussir à faire ôter les sceaux à son protecteur.
Peu après l'Hospital devint chancelier de la duchesse du Berry, fille de Fratiçois rr, nièce de la célèbre reine de Navarre. Cette
' Vie du chancelier de l'Hôpital.
princesse le choisit pour former l'école de Bourges, chef-lieu de son apanage, dont elle voulait faire une des écoles les plus illustres qui «ussent encore été en France.
Il fut successivement maître des requêtes, conseiller d'État, président de la chambre des comptes, et devint enfin chancelier de France. Revêtu de cette haute magistrature, il se proposa principalement d'introduire dans les lois la tolérance civile. Un de ses premiers actes fut d'empêcher, par l'édit de Romorantin, l'établissement en France de l'Inquisition. En toute occasion, il prêchait cette tolérance, son dogme favori. « Otons, disait-il, ces mots diaboliques, noms de partis et de séditions, luthériens, huguenots, papistes : ne changeons le nom de chrétiens ! » Il ne se contenta pas du conseil. Par un édit du 19 avril 15G1, il défendit, sous peine de la hart, de s'entre-injurier a par ces mots de papistes, huguenots ou autres semblables, d'abattre croix et images, forcer temples, attacher placards, piller et saccager maisons, sous prétexte des assemblées illicites qui s'y tiendraient. »
Plusieurs ordonnances ont immortalisé le nom du chancelier de l'Hospital : d'abord la fameuse ordonnance d'Orléans, publiée le jour même de la clôture des états généraux (31 janvier loGO), qui promulguait, au nom du roi, la plupart des réformes réclamées par les représentants de la nation. Le ministre de Charles 1\, en abolissant la vénalité des charges, faisait alors triompher des principes qu'il avait naguère proclamés en vers latins :
Egregius ijuondam, nunc tiirpis et infiinus ordo...
« Ordre jadis illustre, aujourd'hui avili et déshonoré, » etc. La grande ordonnance de Moulins, en quatre-vingt-six chapitres {l.")CO), est également célèbre. Elle réunissait, développait et complétait les réformes judiciaires partielles opérées depuis l'ordonnance d'Orléans: elle est demeurée une des bases de la législation française jusqu'à la Révolution.
Il y avait trop de désir de domination et de renversenn^nt chez les protestants, de trop grands intérêts étaient en jeu, les passions des deux côtés étaient trop excitées, pour que le système do l'Hospital pût aboutir à bien. Il vit qu'il était inutile, qu'il déplaisait, et que la disgrâce allait l'atteindre. La reine Catherine de Médicis, revenue des conférences de Oayonne avec l'impitoyable duc d'Albe, dans des dispositions prononcées de violence, l'ayant fait cxciuie du conseil de guerre, il résolut de s'éloigner, et remit les sceaux i"! Brùlart, secrétaire de Catherine. Ce fut le G février 1 j08 que l'Hospital obtint ses lettres de décharge; elles furent enregistrées au parlement le II mai suivant. Ces lettres portaient réserve des titres, honneurs et émoluments du chancelier, sa vie durant. Il se retira dans sa maison de Vignay, près d'fttampes, et y mena une vie digne d'un grand magistrat : les amusements de la campagne, qu'il regrettait d'avoir
connus trop tard ', la conversation avec ses enfants et ses amis, succédaient aux occupations sérieuses. Ce fut dans cette retraite qu'il composa le liât de la c/uerre et de la paix, mémoire adressé à Charles IX et à Catherine de Médicis, sur la nécessite de mettre un terme à la guerre civile. Ce mémoire, dont on lira ci-après un fragment, fut rendu public, et produisit la plus vive sensation, môme dans les cours étrangères.
Un autre ouvrage important de IHospital, c'est le Traité de la lUformation de la justice, auquel il n'eut pas le temps de mettre la dernière main, et dont il ne put pas même arrêter la distribution des parties. Le tiire général semble n'indiquer qu'un simple traite de réforme judiciaire, et l'œuvre offre un véritable traité de haute économie politique, où l'auteur appuie ses démonstrations à la fois de l'autorité de l'histoire des peuples et des princes les plus fameux, et de l'opinion des plus célèbres docteurs de l'Église, des philosophes, des savants, des poètes les plus distingués.
Les Remontrances et Harangues de l'Hospital abondent en rapprochements ingénieux qui témoignent des connaissances variées et étendues de leur auteur. Il était en effet profondément lettré, et avait fait de sa main des extraits considérables de presque tous les auteurs grecs et latins. Il se montre quelquefois trop érudit, et il lui arrive de tomber un peu, à force de citations grecques et latines, dans le pédantisme de l'époque. Cependant il trancha sur ses doctes contemporains, illisibles par ce ridicule.
Plurieurs des Mercuriales que l'Hospital adressa aux parlements de Paris, de Rouen, de Bordeaux, ont souvent été vantées pour le mélange qu'elles offrent de fermeté et de familiarité, de clarté logique toute moderne et d'érudition classique.
On cite encore, pour son éloquence grave, simple et digne, le discours qu'il adressa aux trois ordres, à l'ouverture de l'assemblée des États généraux, le 13 décembre ISGO.
Dans toutes ses Harangues, on remarque beaucoup moins l'orateur que l'homme d'État ; on est moins frappé de la forme que du sens et de la dignité du fond.
Le style de L'Hospital, dans tout ce qu'il a écrit en français, est généralement clair et ferme, mais trop souvent incorrect, traînant, plein de mauvais goût.
Selon les divers points de vue où l'on s'est placé pour juger ce célèbre magistrat, on l'a très diversement apprécié. Les uns ont vu en lui l'âme d'un Romain dans les beaux jours de la république; d'autres, un caractère lâche et hypocrite. La vérité, selon nous, c'est que ce fut un lionmie honnête, bon, ennemi des excès, mais auquel il manqua le degré de force et de courage qui fait que, dans des circonstances graves comme celles où il se trouva, on prend résolument son parti, pour le soutenir jusqu'au bout et à tous risques.
iEpist.,\\h. VIL
318 PROSATEURS DU XVi" SIÈCLE.
Il faillit être une des victimes de la Saint-Barthélémy. La faction des Guises avait juré sa mort. Une bande de meurtriers se présenta devant son château. Ses fermiers furent pris et garrottés. Ses gens voulaient fermer les portes et se préparer à la défense. « Non, dit-il, et si la petite porte n'est bastante pour les faire entrer, qu'on ouvre la grande. » Ces hommes n'eurent pas la même confiance que leur maître et tinrent bon jusqu'à l'arrivée d'une troupe de cavaliers envoyés par le roi et par la reine pour protéger, et probablement aussi pour surveiller leur ancien ministre. Le chef do cotte troupe lui ayant annoncé qu'on lui pardonnait l'opposition qu'il avait si longtemps formée aux mesures projetées contre les protestants, l'Hospital lui répondit froidement : J'ignorais que j'eusse jamais mérité ni la mort ni le pardon.
Celui qui avait été huit ans chancelier de France passa ses dernières années dans la pauvreté. Il se vit réduit à réclamer des aliments pour lui et une dot pour sa fille unique. Le chagrin des malheurs de la France, que sa politique n'avait pu prévenir, abrégea ses jours. Il expira le là mars (67:3, âgé de soixante-huit ans. Il fut enterré de nuit et sans aucune pompe funéraire.
Extrait du mémoire adressé à, Charles IX et à Catherine de Médicis sur la nécessité de mettre un terme à la guerre civile.
Rien n'est plus honorable et magnifique à ung roy que de donner la loy à ses subjecls sans diminution de ses debvoirs ; rien n'est plus louable à ung saige prince qui cognoist que les fureurs et dissensions sont la mort des grands estats, d'y appliquer, par sa prudence, le remède convenable, et si dextrement manier les esprits qu'il guérisse leurs playes, et saulve de ruyne, par ce moyen, ses subjects et sa seigneurie.
Nos roys, prédécesseurs de sa majesté, ont plus agrandy cest estât par la prudence que par les armes; or lavraye et naturelle prudence est de céder quelquesfois au temps, et toujours i\ la nécessité.
De ccste façon ont esté souvent appaisées les dissensions civiles des Romains, et est souvent adveneu que
le sénat, quittant ' quelque chose libéralement au populaire, le rendoit non seulement satisfaict, mais aussy vaincu par ce mesme faict non espéré, dont s'ensuyvoit - une merveilleuse concorde et obeyssance très prompte du bas peuple.
Au contraire, quand ce mesme sénat, délaissant ceste voye et l'exemple et prudence de ses majeurs *, se roydit sans rien céder de si saincte gravité, à l'endroict de Caesar et depuis Anthoine, il donna ung exemple et enseignement perpétuel à tous les princes et peuples, que ceulx qui se meslent de manier ung estât doivent se despouiller de tout regard * particulier, et mettre à part toutes haines et malveillances, et donner ^ à la gloire de Dieu et au public leurs querelles et animosités, de peur qu'en s'opiniastrant comme feirent les Romains, ilz ne perdent comme eulx et l'empire et Testât.
Ceulx donc qui taschent de s'agrandir et venger leurs injures aux despends de l'honneur du roy, duquel ilz se couvrent, voulant esteindre avecque le sang du peuple le feu qu'ilz ont eulx mesmes allumé et entretiennent tousjours à la ruyne et désolation de cest estât, ne peuvent estre teneus pour aultres que pour traistresproditeurs ** de la cause du roy et de la patrie.
Ce sont Loutesfois les pilotes de ce grand navire qu'on a choisis, lesquelz combattent contre l'orage et contre le ciel, au lieu que le bon pilote ne s'obstine jamais contre la lempeste, mais baisse les voiles et se tient coy jusqu'à ce qu'il relevé ses ancres pour voguer seure-
1 Abandonnant. — 2 Résultait. — ^ Ancêtres, Majores. On a dit dans le même sens : « La simplicité de nos majeurs, qui se sont contentés d'exprimer leui-s concepiions avec paroles nues, sans art et ornement. « (Du Bell., lllustr. de la lamj. fr., liv. I, ch. ix.) — « On le doit attribuer à l'ignorance de nos majeurs qui... » (Id., ibiil., ch. m.) — * Considération. — ^ Sacrifier, immoler. — ^ Mot tout latin, de prodttor, traître.
320 PROSATEURS DU XVr SIÈCLE.
ment sur les ondes nagueres enflées et élevées pour le submerger.
Le saige enfant ne s'endurcit jamais contre le courroux de son père, mais s'humilie et l'appaise, et le bon père le couronne de sa bénédiction et heritaige.
Ainsy fera Dieu envers nostre roy, s'il s'humilie. L'ayant visité d'une main l'élevera de l'aultre plus que jamais, et le couronnera de nouvelles grâces et biens non espérez.
Et si quelque boutefeu envenimé veult encore escrimer sur le mot de capitulation et de paix, je maintiens que c'est victoire de demeurer seigneur et de donner la loy à ceulx contre lesquelz on a combatteu, et si ceste victoire non sanglante sera plus utile et profictable à sa majesté pour le profict qui en viendra à son peuple, que mille aultres victoires, ezquelles le roy n'auroit gré ni honneur, mais seulement quelques capitaines et seigneurs, et aultres genz de guerre, qui se feront grands à sa diminution, luy soustrayant sous mains la dévotion de ses affectionnez et fidèles sabjects et serviteurs.
Il y a plus, car cela regardera sa majesté d'entrer en ces grandes et infinies obligations, qui est ung demy servaige, et si luy obligera * ses subjects de l'ung et de l'aultre party, qui s'encourageront à luy faire service à l'envy des ungs et des aultres, qui est un poinct de conséquence eu égard au temps où nous sommes.
Les grandes victoires etleshaults faicts d'armes n'ont point donné à Quintus Fabius le nom de très grand; mais la reconciliation ingénieuse praticquée de certains estais de la ville : ainsy à bon droict sera le filtre de très grand donné à nostre roy, s'il pacifie son peuple.
ïiltre véritablement très superbe, et excellent, et au-
* Lui attachera.
L IIOSPITAL. 321
quel Charles I, dict le Grand, avec toute sa gloire belliqueuse, n'a sceu atteindre.
Aussy est une chose divine de parfaire d'ung traict de plume ce que tant de milliers d'hommes ne la perte de leur sang ne peurent mettre à chef/.
Qui est ce qui envyera à la France son repoz, et au roy ce triomphe tant auguste surpassant en magnificence toutes les victoires de ses prédécesseurs roys ? Sa gloire sera trop excellente, ainsi que disoit César de Ciceron, d'avoir planté plus loing les bornes de son nom et de sa vertu que de sa domination, le couronnant de ceste rare louange d'avoir esteinct ung grand brandon de sédition dont coustumierement les aultres estats, quelque grands qu'ilz soyent, sont embrasez et aneantiz.
Finissant donc ceste triste et cruelle guerre, reluyra une très joyeuse et très aimable paix, qu'à bon droict j'appelleray une précieuse et sacrée conqueste, laquelle rendra sa majesté redoutable à toute l'Europe, qui a sceu la grandeur des deux puissances que le roy remettra sous sa main.
Et, comme le peuple Romain disoit sa ville heureuse, invincible et éternelle par la concorde des estats, ainsy dirons-nous d'ung accord que, par ceste paix, le roy et la France seront heureux, invincibles, et honorez d'une éternelle louange.
Voire mais, direz-vous, les chefs et les membres de la conjuration demeurent debout, et par ce moyen vous nourrissez le serpent en vostre sein, et fortifiez vostre ennemy; dedans les entrailles se respand le torrent qui n'a poinct de source, et incontinentdesseche, en détournant de son canal le cours des eaux. Ces chefs, que tant on redoute, n'ont poinct, ou bien peu de sources; les
1 Mettre à exécution.
ruisseaux qui les enflent sont assez vastes, parce que ce n'est pas leur droict et naturel cours : ains par ung accident estrange, ont incliné et pris ce party," à sçavoir pour se garantir de la violence et oppression qu'on leur brassoit '.
Geste craincte et défiance esleinctes, il m'a semblé qu'ilz n'aiment trop mieulx (ou il nous les fault tenir pour insensez, mais ilz nous ont bien appris le contraire) despendre de leur roy, estre en sa bonne grâce, et le servyr que nul aultre, tant pour l'obligation et debvoir naturel, que pour y veoir plus de moyens pour se maintenir et advancer.
Et si, depuis l'an soixante-deux, on les eust dextrement maniez, la France seroit heureuse ; mais ceulx qui les ont rebutez, piquez et harcelez par mille et mille injustices, malignités et calomnies, en cuydant les aft'oiblir et esleindre, ils ont fortifiez et faict entrer en telle et si extresme desfiance, par pourparlers secrets et trahisons et ligues, que, choisissant les voyes de desespoir en ont dressé de leur costé de telles et si grandes, qu'il est malaisé, voire du tout impossible aujourd'huy, d'en venir à bout; caries conseillers de nostre roy, au lieu d'esteindre doulcement le brazier, l'ont si asprement soufflé que la flamme est preste à les consumer, et déjà en a dévoré les principaulx.
Ce sont donc les premiers boutefeux et vrays autheurs de ces misérables troubles, pour ne dire piz : je parle des courts et de tous les aultres grands qui les ont ainsy rudement traictez et effarouchez, menant le peuple à leur plaisir, et le ballant - comme un chien après ces pauvres genz, qu'ilz ont attenté, i\ la lin, î\ ce qu'ilz
i Lo cliancclier paraît un peu trop favorable aux protestants et h leurs ciiel's. — - llaller, halcr, signifiait proprement exciter un animal après une proie.
L'FIOSPITAL. 323
n'avoient jamais pensé, et encore qu'ilz ne le deussent faire.
Toutesfois, devant que condamnerleursentreprinses, mettons, je vous prie, la main en nos consciences ; y a il donc esprit si bening et si reposé qui n'en fiist, à la fin, effarouché?
De quoy sert le nom de paix publicque si chascung en son particulier esprouve l'effect et aigreur de la guerre, comme disoit Virginius, Romain ? Certainement il a semblé à ces pauvres genz que ce qu'ilz debvoient craindre, à sçavoir la mort ou le bannissement, estoit moins dur et plus tolerable que ce qu'ilz souffroient et ont esprouve.
Doncques, nous debvrions pasmer de confusion que la guerre leur a esté moins pernicieuse que la paix, nostre inimytié que nostre amytié, nos armes que nos langues, et les coups à eulx portez, sous couleur de justice et authorité publicque.
Je sçays bien que cecy sera trouvé aspre, et que je pourrois parler plus doulcement; mais la nécessité m'arrache maugré moyles paroles du cœur et me faict préférer la rude vérité contre les maximes delà court à la doulce flatterie.
Car c'est piper tout le monde et trahir son prince, celer et desguiser la vérité, quand il est question du salut du peuple, et de la manutention i de Testât de son roy.
[Œuvres complètes, Paris, 1824, t. II, p. 202.)
Action de maintenir, de manus, main, et tenere, tenir.
a24 PROSATEURS DU XVr' SIÈCLE.