‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 73 sur 91 · AMYOT (JACQUES · texte numérisé non relu

AMYOT (JACQUES

Amyot, né le 30 octobre 1514, à Melun, était le fils d'un boucher, d'un corroyeur ou d'un mercier, on ne sait trop. Suivant une tradition assez constante, il vint faire ou achever ses études à Paris, où sa mère, nommée Marguerite d'Amour, ou des Amours, lui envoyait chaque semaine un gros pain par les bateliers de Melun. Pour gagner un peu d'argent, il se fit, dit-on, le domestique de ses camarades du collège de Navarre. Ses gains, paraît-il, furent bien médiocres ; car il était réduit, faute de lumière, à travailler le soir à la lueur de quelques charbons embrasés. Malgré toutes ces difficultés, il surpassa la plupart de ceux dont tout favorisait l'étude et les progrès.

Reçu maître es arts à l'âge de dix-neuf ans, il continua ses études sous les professeurs royaux Jacques Tusan et Pierre Danès (suspect alors de protestantisme), et sous Oronce Fine, qui enseignait les mathématiques. A l'âge de vingt-trois ans il alla à Bourges, où Bouchetel, secrétaire d'État, le reçut dans sa maison et lui confia l'instruction de ses enfants. Ils firent de grands progrès sous ce précepteur, et leur père, par reconnaissance, le recommanda à la princesse Marguerite, duchesse de Berry, fille de François 1", laquelle lui conféra la charge de lecteur public en grec et en latin dans l'université de Bourges. Amyot donnait deux leçons par jour, l'une de littérature latine, l'autre de littérature grecque. Il consacrait ses heures de loisir à des traduclions de tragédies grecques, qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous. Il remplit avec distinction, pendant six ans, cette fonction. Après la mort de Vatable, en 1547, il obtint l'abbaye de Bellozane. Cène fut pas, comme on le croit généralement, la traduction du roman d'Héliodore, Théagène et Charklée, nouvellement imprimée, mais bien la version de Plutarque, que François I'""' prétendit surtout récompenser, comme le dit positivement son biographe latin, et comme il le fait connaître lui-même dans la préface do la traduction de Diodore de Sicile, où il parle à Henri II de V œuvre des Viei du Plutargiie que f avais comnicncée, lui dit-il, dés le tei/ips de iheureuat' mémoire du feu roy, vostre père, qui en a vu plusieurs de ma tradnclion.

Lorsqu'il eut été pourvu du bénélicc de Bellozane, Amyot suivit à Venise MorviUiers de Bourges, ([u'Ueiiri II y envoyait en ambassade. Étantdaus cette ville, il reçut ordre du roi (sept. 1551) de porter au concile de Trente une lettre de ce prince, où il se plaignait de ce que la guerre qu'on lui faisait en Italie l'empêchait d'envoyer lesévèques français à Trente.

Lorsque Morvillicrs fut rappelé en France, Amyot voulut rester en Italie, seconde, ou plutôt véritable patrie pour lui, h cause de toutes les richesses qu'elle offrait à son ardeur de science. Il se rendit à Rome, où il demeura deux ans dans la maison de l'évêque de Mirepoix. Avec le secours des manuscrits du Vatican, il révisa les textes qu'il avait traduits, en combla les lacunes, adopta de nouvelles leçons. Il prépara ou revit, dans ce voyage d'Italie, presque tous ses ouvrages.

Pendant son séjour à Rome, Amyot gagna l'estime du cardinal de Tournon, qui, prié par Henri II de lui indiquer un habile précepteur pour ses deux fils, les ducs d'Orléans et d'Aiigoulème, plus tard Charles IX et Henri III, lui nomma Amyot, qui fut agréé.

Il reste un témoignage précieux de la méthode qu'il suivit dans cette éducation, et des leçons qu'il transmit à ses élèves : c'est un opuscule de quelques pages, intitulé : Projet de Veloquence royale composé pour Henri m . Cq sommaire recueil, comme l'appelle l'auteur, écrit d?.ns toute la maturité de son talent, et alors qu'on le surnommait le grand illustrateur de la langue française, offre une excellente rhétorique des princes.

Durant tout le temps de son préceptorat, Amyot poursuivit ses utiles travaux de traduction.

En 1559 il donna une édition, soigneusement revue et beaucoup amendée pour le style, de ÏHistoire eihwpique de Theagene et de Chariclée, qu'il avait fait paraître, pour son début littéraire, en 1547, sans y inscrire son nom, réserve qu'il eut de même pour la seconde édition.

La môme année 1559 Amj-ot publia son roman de Daphnis et Chloe', traduit de Longus. Ici le traducteur surpassa de beaucoup l'auteur original; mais on s'étonne qu'un homme engagé dans les ordres ait pu songer à mettre en français un pareil ouvrage.

Amyot fit enfin paraître son chef-d'œuvre, la traduction complète des Vies des hommes illustres gréa et romains, coniparées l'une avec Cautre, par Plutarque de Chéronée.

Un des premiers académiciens, un véritable érudit, Méziriac', prétendit que sa version avait été faite sur le latin, et non sur le grec, et qu'elle était pleine d'un nombre incalculable de faux sens et d'inexactitudes. Sans aller aussi loin que Méziriac, il faut avouer que les traductions d'Amyot offrent bien des fautes, des inadvertances, des infidélités de divers genres. De Thou, avec justice, en loue beaucoup plus l'élégance que la fidélité. Amyot va jusqu'à se permettre d'intercaler dans le texte des explications de sa façon.

Non-seulement il n'a pas toujours été fidèle au sens de son auteur ; mais on lui a justement reproché une infidélité générale. On l'a accusé d'avoir, par le succès de sa traduction, faussé l'opinion sur le compte de Plutarque, d'en avoir dénaturé le caractère en prêtant

1 Discours de la traduction, à l'Académie française.

326 PROSATEURS DU XVr SIÈCLE.

au disciple raffiné de l'école d'Alexandrie une physionomie de simplicité, ou du moins de naïveté et de bonhomie, qui n'est pas dans l'original.

Ne lui soyons pas moins reconnaissants de ce qu'il a fait. Considérons ses traductions comme des productions originales, et, ainsi envisagées, nous ne les pourrons assez louer pour leur admirable style. On pourra bien çà et là y relever des imperfections, noter des périodes entortillées, mal articulées, d'une longueur démesurée, des phrases obscures ou incorrectes, des termes synonymes trop prodigués, trouver, avec (Iharles IX, grossière la version des vers grecs. Ces défauts de détail n'empêchent pas que l'ensemble ne soit merveilleux de pur esprit français, de sens vraiment gaulois, lors même qu'il enrichit et embellit son style d'italianismes, lors même qu'il emprunte et dérobe aux Grecs des mots, des formes, des tournures. Dans ces heureux larcins, rien de la préméditation laborieuse d^^ Ronsard; c'est une imitation libre, aisée, et qui se fond tout naturellement avec les expressions et les tours propres à la langue de l'imitateur.

Pendant les malheurs des guerres civiles, Amyot continua sa grande entreprise par la traduction des Œuvres morales et mêlées de Plutarque. Il ne l'eut achevée qu'au bout de douze années du travail le plus opiniâtre, et il l'offrit, en 1572, à Charles IX, par une épître dédicatoire qui fait à son caractère le plus grand honneur : il s'y s efforçait, par les conseils les mieux ménagés, de ranimer dans le cœur du roi, que l'on égarait, les inclinations douces, les sentiments d'honneur et de générosité.

Il ne réussit pas dans cette seconde partie de son œuvre aussi bien que dans la première. « Amyot échoue dans les Morales, dit M. de Chateaubriand : le gaulois, qui s'était si bien prêté aux récits du biographe, n'a pu rendre les idées complexes et les expressions métaphysiques du philosophe i. »

Une autre traduction d'Amyot n'est connue que d'un petit nombre de curieux, c'est la traduction de sept livres de Diodore de Sicile. L'auteur a nui au traducteur.

Amyot fut magnifiquement récompensé de ses travaux. Il fut nommé par son élève Charles IX, le U décembre 1560, grand aumônier de France, conseiller d'État et conservateur de l'université, un peu plus tard pourvu des abbayes de Roches et de Saint-Corneilles, et, quelques années après, nommé doyen de la cathédrale d'Orléans. Enfin, en mars 1571, le fils de l'humble prolétaire, l'aucien domestique des écoliers du Collège du cardinal Lemoine, fut promu à l'évôché d'Auxerre. Henri 111 l'honora du titre du commandeur-né de l'ordre du Saint-Esprit, et prêta serment, comme chevalier, entre les mains de ce prélat, le ;;0 décembre 1578.

N'ayant étudié que les auteurs profanes, Amyot n'était, comme il l'avouait, ni théologien ni prédicateur. Nommé évèque, il sa mit à

1 Élud. hist., II* étude, '2e part.

étudier l'Écriture, les Pères, la Somme do saint Thomas qu'il apprit presque tout entière par cœur, et eut de fréquentes conférences avec des docteurs célèbres par leur science. Il employa tout son zèle à faire profiler de ses nouvelles connaissances le troupeau confié à ses soins. Il fit retentir fréquemment les chaires de ses sermons remar quables à la fois par l'élégance et la solidité. Trait bien caractéristique du célèbre traducteur : il composait en latin les sermons qu'il devait prononcer en français.

Efforts de Numa pour policer Rome.

Ayant donques Numa fait ces choses à son entrée, pour tousjours gaigner de plus en plus l'amour et bienvueillance du peuple, il commencea incontinent à tascher d'amollir et adoulcir, ne plus ne moins qu'un fer, sa ville, en la rendant, au lieu de rude, aspre et belliqueuse qu'elle estoit, plus doulce et plus juste. Car sans point de double elle estoit proprement ce que Platon appelle une ville bouillante, aiant premièrement esté fondée par hommes les plus courageux et les plus belliqueux du monde, qui de tous costez avec une audace désespérée s'estoyent illec ^ jettez et assemblez: et depuis s'estoit accreuë et fortifiée par armes et guerres continuelles, tout ainsi que les pilotis que l'on fiche dedans terre, plus on les secoue, et plus on les affermit et les fait on entrer plus avant. Parquoy Numa pensant bien que ce n'estoit pas petite ne légère ^ entreprise, que de vouloir addoulcir et renger à vie pacifique un peuple si hault à la main ^, si fier et si farouche, il se servit de l'aide des dieux, amollissant petit à petit, et attiédissant ceste fierté de courage, et ceste ardeur de combatre, par sacrifices, festes, danses et processions

1 Là. — 2 Facile. — ^ Qu'il faut mener haut la main, c'est-à-dire en tenant la main des rênes haute, pour le soutenir, pour l'empêcher de butter, de tomber.

ordinaires qu'il celebroit luy mesme, esqiielles avec la dévotion y avoit du passetemps et de la délectation meslée parmy, et quelquefois leur mettoit des frayeurs et craintes des Dieux devant les yeux, leur faisant à croire qu'il avoit veu quelques visions estranges, ou qu'il avait ouy des voix, par lesquelles les Dieux les menaçoyent de quelques grandes calamilez, pour tousjours humilier et abaisser leurs cueurs soubz la crainte des Dieux : ce qui a esté cause que l'on a depuis estimé qu'il eust appris sa sagesse du philosophe Pythagoras, pource que la plus grande part de la philosophie de l'un et du gouvernement de l'autre consistoit en telles cerimonies et vacations i aux choses divines : et si dit on qu'il vestit le masque et l'apparence extérieure de saincteté, à mesme intention et à l'exemple mesme de luy. Car comme l'on dit que Pythagoras apprivoisa une aigle, qu'il feit descendre et venir à luy par certaines voix, ainsi comme elle voloit en l'air dessus sa teste, et qu'en passant a travers l'assemblée des jeux Olympiques, il laissa veoir sa cuisse qui estoit d'or, et plusieurs autres telles habilitez^ et actes que l'on en compte, qui sembloyent estre miracles, et pour lesquelz Timon le Phliasien a escrit ces vers de luy :

« Pythagoras le subtil enchanteur, De l'apparence et de gloire amateur, Qui pour tirer les hommes en ses retz, Parloit tousjours en graves mots dorez. » {Vie de Nitma Pompilius, édit. Vascosan, 1367, p. 233.)

Numafaitrégnerlapaixetle bonheur dans toute l'Italie.

Si me semble que Numa esta le mois de Mars du premier lieu, et le donna à Janvier, entre autres causes

1 Applications. — ^ Habiletés.

pource qu'il vouloit que la paix en tout et par tout allast devant la guerre, et les choses civiles devant les militaires. Car ce Janus, ou roy, ou demidieu qu'il lust, au premier temps fut civil et politique: car il changea le vivre des hommes, qui avant luyestoit rude, aspre et sauvage, en manière de vivre plus honneste, plus doulce et plus civile. C'est la raison pour laquelle on le peint encore aujourd'huy avec deux visages, l'un devant et l'autre derrière, pour ce changement de la vie des hommes : et il y a à Rome un temple qui luy est dédié; ayant deux portes, lesquelles on appelle les portes de la guerre, pource que la coustumeest de l'ouvrir quand les Romains ont guerre en quelque part, et de le clorre quand il y a paix universelle : ce qui est bien malaisé à veoir, et advient bien peu souvent, pour la grandeur de leur empire,, qui de tous costez est environné de nations barbares, lesquelles il faut contenir et arrester par armes. Ce neantmoins il fut une fois fermé du temps d'Auguste, après qu'il eut desfait Antonius, et paravant ^ encore, l'année que Marcus Attilius et Titus Manlius furent consuls : mais cela ne dura gueres, ains fut incontinent rouvert, pour une guerre qui survint: mais durant le règne de Numa il ne fut jamais ouvert une seule journée, ains demoura fermé continuellement l'espace de quarante et trois ans entiers, tant estoyent toutes occasions de guerres et par tout esteintes et amorties : à cause que non seulement à Rome le peuple se trouva amolli etaddoulci par l'exemple de la justice, clémence et bonté du Roy, mais aussi es villes d'alenviron commencea une merveilleuse mutation de meurs, ne plus ne moins que si c'eust esté quelque doulce haleine d'un vent salubre et gracieux, qui leur eust

1 Auparavant.

soufflé du coslé de Rome pour les rafreschir : et se coula tout doulcement es cueurs des hommes un désir de vivre en paix, de labourer la terre, d'élever des enfans en repos et tranquillité, et de servir et honorer les Dieux : de manière que par toute l'Italie n'y avoit que festes, jeux, sacrifices et banquets. Les peuples hantoyent et traffîquoyent les uns avec les autres sans crainte ne danger, et s'entrevisitoyenten toute cordiale hospitalité, comme si la sapience de Numa eust esté une vifve source de toutes bonnes et honnestes choses, de laquelle plusieurs ruisseaux se fussent dérivez pour arroser toute l'Italie, et que la tranquililé de sa prudence se fust de main en main communiquée à tout le monde : tellement que les excessives figures de parler, dont les poètes ont accoustumé d'user, ne seroyent pas encore assez amples pour suffisamment exprimer le repos de ce règne là. [Ibid., p. 262.)

Mort de Pompée.

Ayant donques esté résolu au conseil, que le meilleur estoit de s'enfouir en Aegypte, il se partit de Gypre en une galère Seleuciene * avec sa femme : et les autres de sa compagnie s'embarquèrent semblablement, les uns sur des galères aussi, et les autres dedans de grosses naves ^ de marchands, où ilz traversèrent la mer sans danger : et ayans nouvelles que le Roy estoit en la ville de Pelusium avec son armée, où il faisoit la guerre à sa sœur, il teint celle route, et envoya devant faire savoir au Roy qu'il estoit là arrivé, et le prier de le vouloir recevoir. Ce Roy Ptolom<eus estoit encore

' Do Séloiicus. — * Navires.

fort jeune, mais celuy qui menoit tous ses affaires, nommé Pothinus, assembla un conseil des principaux bommes et plus advisez de la cour, lesquelz avoyent autorité et crédit selon qu'il luy plaisoit leur en départir: et assemblez qu'ilz furent, leur commanda de la part du Roy de luy dire chascun son advis, touchant Geste réception de Pompeius, à sçavoir si le Roy le devoit recevoir, ou non. Si estoit ce desja une grande pitié de voir un Pothinus valet de chambre du Roy d'Aegypte, et un Theodotion maistre d'eschole, natif de Chio, que l'on avoit loé pour enseigner la rhétorique à ce jeune Roy, et un Achillas Aegyptien, consulter entre eulx, ce que l'on devoit faire du grand Pompeius: car ceulx là estoyent les principaux conseillers et entremetteurs des affaires du Roy, entre les autres valets de chambre, et ceulx qui l'avoyent nourry. Si attendoit Pompeius, ayant posé l'ancre en la rade assez loing de la coste, la resolution de ce conseil : auquel les opinions des autres furent différentes, en ce que les uns vouloyent que l'on le renvoyast, les autres que l'on l'appellast et que l'on le receust. Mais le rhetoricien Theodotion, voulant monstrer son éloquence, alla discourir que ny l'un ny l'autre n'estoit seur : pource, dit il, que s'ilz le recevoyent, ilz auroyent Cœsar pour ennemy, et Pompeius pour maistre, et que s'ilz l'esconduisoyent *, Pompeius leur tourneroit à crime, ce qu'ilz l'auroyent chassé 2, et Caesar, ce qu'ilz ne l'auroyent retenu ^: à raison de quoy le meilleur estoit le mander pour le faire "mourir, pource qu'en ce faisant ilz acquerroyent la bonne grâce de l'un et ne craindroyent plus la maie grâce* de l'autre; encore dit on qu'il adjousta à son dire ce traict de risée : Un homme mort ne mord point.

» Le renvoyaient. — ^ De l'avoir chasse. — ^ Dq ^e l'avoir point retenu. — * Malam gratiam, le mécontentement.

Ayans donc arresté cela entre eulx, ilz donnèrent la commission de l'exécuter à Achillas : lequel prenant avec soy un Septimius, qui autrefois avoit eu charge de gens soubs Pompeius, etSalvius, un autre Centenier aussi, avec trois ou quatre autres satellites, se feit mener à la galère où estoit Pompeius, dedans laquelle s'estoyent aussi rendus tous les principaux personnages de sa suitte, pour voir que ce seroit : mais quand ilz veirentceste manière de recueil^ qui n'estoit royale, ny magnifique, ny en chose quelconque respondant à l'espérance que leur avoit donnée Theophanes, attendu qu'ilz ne voyoyent que bien peu de gens qui venoyent à eulx dedans une barque de pescheur, ilz commencèrent à avoir suspect le peu de compte que l'on faisoit d'eulx, et conseillèrent à Pompeius de tourner arrière et s'eslargir - en hauUe mer, pendant qu'ilz estoyent encore hors la volée du traict. Ce pendant la barque s'approcha, et Septimius se leva le premier en pieds qui salua Pompeius en langage romain du nom d'Imperator, qui est à dire, souverain capitaine, et Achillas le salua aussi en langage grec, et luy dit qu'il passast en sa barque, pource que le long du rivage il y avoit force vase et des bancs de sable, tellement qu'il n'y avoit pas assez eau pour sa galère. Mais en mesme temps on voyoit de loing plusieurs galères de celles du Roy, que l'on armoit en diligence, et toute la coste couverte de gens de guerre, tellement que quand Pompeius et ceulxde sa compagnie eussent voulu changer d'advis, ilz n'eussent plus sceu se sauver, et si y avoit davantage, qu'en monslrant de se deffier,ilzdonnoyent au meurtrier quebiue couleur d'exécuter sa meschanceté. Parquoy prenant congé de sa femme Cornelia,

' Accueil. — - Prendre le large.

laquelle desj;\ avant le coup faisoit les lamentations de sa fin, il commanda à deux centeniers qu'ilz entrassent en la barque de l'Aegyptien devant luy, et à un de ses serfs affranchiz qui s'appelloit Philippus, avec un autre esclave qui se nommoit Scynes. Et comme jà Achillas luy tendoit la main de dedans sa barque, il se retourna devers sa femme et son filz, et leur dit ces vers de Sophocles :

a Qui en maison de prince entre devient Serf, quoy qu'il soit liljre quand il y vient. «

Ce furent les dernières paroles qu'il dit aux siens, quand il passa de sa galère en la barque : et pource qu'il y avoit loing de la galère jusques à la terre ferme, voyant que par le chemin personne ne luy entamoit propos d'amiable entretien, il regarda Septimius au visage, et luy dit : Il me semble que je te recognois, compagnon, pour avoir autrefois esté à la guerre avec moy. L'autre luy feit signe de la teste seulement qu'il estoit vray, sans luy faire autre response ne caresse quelconque : parquoy n'y ayant plus personne qui dist mot, il prit en sa main un petit livret, dedans lequel il avoit escript une harengue en langage grec, qu'il vouloit faire i\ Ptolomœus, et se meit à la lire. Quand ilz vindrent à approcher de la terre, Cornelia avec ses domestiques et familiers amis se leva sur ses pieds, regardant en grande destresse quelle seroit l'issue. Si luy sembla qu'elle devoit bien espérer quand elle apperceut plusieurs des gens du Roy, qui se présentèrent à la descente comme pour le recueillir ^ et l'honorer; mais sur ce poinct^ ainsi comme il prenoit la main de son affranchy Philippus pour se lever plus à son aise, Septimius vint le pre-

' Accueillir, recevoir. — 2 a ce moment.

334 PROSATEURS DU XVf SIECLE.

mier par derrière qui luy passa son espée à travers le corps, après lequel Salvius et Achillas desguainnerent aussi leurs espées, et adonc Pompeius tira sa robbe à deux mains au devant de sa face, sans dire ne faire aucune chose indigne de luy, et endura vertueusement * les coups qu'ilz luy donnèrent en souspirant un peu seulement, estant aagé de cinquante neuf ans, et ayant achevé sa vie le jour ensuyvant celuy de sa nativité. Ceulx qui estoyent dedans les vaisseaux à la rade, quand ilz apperceurent ce meurtre, jettèrent une si grande clameur, que l'on l'entendoit jusques à la coste, et levans en diligence les ancres, se meirent à la voile pour s'enfouir, à quoy leur servit le vent qui se leva incontinent frais aussi tost qu'ilz eurent gaigné la haulte mer, de manière que les Aegyptiens qui s'appareilloyent pour vo.ïuer après eulx, quand ilz veirent cela, s'en déportèrent 2, et ayans couppéla teste en jettèrent le tronc du corps hors de la barque, exposé à qui eut envie de voir un si misérable spectacle. Phillippus son aflranchy demoura Lousjours auprès, jusques à ce que les Aegyptiens furent assouviz de le regarder, et puis l'ayant lavé de l'eau delà mer, et envelopé d'une siene pauvre chemise, pour ce qu'il n'avoit autre chose, il chercha au long de la grève, où il trouva quelque demeurant d'un vieil bateau de pescheur, dont les pièces estoyent bien vieilles, mais suffisantes pour brusler un pauvre corps nud, et encore non tout entier. Ainsi comme il les amassoit ^ et assembloit, il survint un Romain, homme d'aage, quien ses jeunes ans avoit esté à la guerre soubs Pompeius; si luy demanda : Qui es tu, mou amy, qui fais cest apprest pour les funérailles du grand Pompeius ? Philippus luy respondit qu'il esloit un sien af-

1 Avec un grand courage. — - Discontinuèrent ce mouvement. — 3 Réunissait.

franchy.Ha, dit le Romain, lu n'auras pas tout seul cest honeur, et te prie vueille moy recevoir pour compagnon en une si saincte et si dévote rencontre, à fin que je n'aye point occasion de me plaindre en tout et par tout de m'estre habitué * en pais estranger, ayant, en recompense de plusieurs maulx que j'y ay endurez, rencontré au moins ceste bonne adventure de pouvoir toucher avec mes mains et aider à ensepvelir le plus grand capitaine des Romains. Voilà comment Pompeius fut ensepulturé 2. Le lendemain Lucius Lentulus ne sachant rien de ce qui estoit passé, ains venant de Cypre, alloit cinglant au long du rivage, et apperceut un feu de funérailles, et Philippus auprès, lequel il ne recogneut pas du premier coup : si luy demanda : Qui est celuy qui ayant icy achevé le cours de sa destinée, repose en ce lieu?Maissoudainjettantungrandsouspir, il adjouta : Hélas, à l'adventure * est-ce toy, grand Pompeius ? puis descendit en terre, là où tantost après il fut pris et tué. Telle fut la fin du grand Pompeius. Il ne passa guères de temps après que Cœsar n'arrivast en Egypte ainsi troublée et estonnée, là où luy fust la teste de Pompeius présentée, mais il tourna la face arrière pour ne la point voir, et ayant en horreur celuy qui la luy presentoit comme un meurtrier excommunié, se prit à plorer : bien prit il Fanneau duquel il cachettoit ses lettres, qui luy fut aussi présenté, et où il y avoit engravé en la pierre un lion tenant une espée: mais il feit mourir Achillas et Pothinus : et leur Roy mesme Ptolomaeus ayant esté desfait en une bataille au long de la rivière du Nil disparut, de manière que l'on ne sceut onques puis qu'il estoit devenu. Quant au rethoricien Theodotus, il eschappa la punition de Csesar : car il

^ Avoir fixé ma doiiioure. — - Mis dans la sépulture. — * Par hasard.

s'en fonit de bonne heure, et s'en alla errant çà et là par le païs d'Aegypte, estant misérable et haï de tout le monde. Mais depuis Marcus Brutus, après avoir occis Caesar, se trouvant le plus fort en Asie, le rencontra par cas d'adventure, et après luy avoir fait endurer tous les tourmens dont il se peut adviser, le feit finablement mourir. Les cendres du corps de Pompeius furent depuis rapportées à sa femme Cornelia, laquelle les posa en une siene terre qu'il avoit près la ville de Alba. [Vie de Pompeius, p. 2459.)

Le Piège.

Il y avoit assez près de là une louve, laquelle ayant n'agueres louveté *, ravissoit des autres trouppeaux de la proye à. foison, dont elle nourrissoit ses pelitz louveteaux: parquoy les païsans du prochain village faisoient la nuict des fosses et pièges de quatre brasses de largeur et autant de profondeur, et espandoient au loing la plus grande partie de la terre qu'ilz en avoyent tirée, puis les couvroient avec des verges longues et gresles, et semoient par dessus le demourant de la terre, à celle fin que la place semblast toute plaine et unie comme devant : en manière que s'il n'eust passé par dessus qu'un lièvre seulement, en courant, il eust rompu les verges qui estoient, par manière de dire, plus foibles que brins de paille, et lors eust on bien veu que ce n'estoit point terre ferme, mais une fainLe seulement. Aians faict plusieurs telles fosses et en la montaigne et en la plaine, ilz ne peurent neanlmoins prendre la louve, car elle s'apperceut bien de leur ruze, mais tuèrent

> Mis au monde un loup.

plusieurs chèvres et plusieurs brebis, et presque Daphnis luy mesmepar tel inconvénient '.

Deux boucz de son trouppeau s'eschaufFerent tellement h combattre l'un contre l'autre, et se heurtèrent si rudement que la corne de l'un fut rompue ; de quoy sentant grande douleur celuy qui estoit escorné se mist en bramant à fouir, et le victorieux à le poursuyvre, sans luy donner loisir de reprendre son halaine. Daphnis fut fort marry de veoir l'un de ses boucz ainsi mutilé de sa corne ; et bien courroucé contre la fierté de l'autre qui encore estoit si aspre à le poursuivre après l'avoir battu, si prent un baston en son poing et sa houlette à l'autre, et s'en court après ce poursuyvant. Ainsi, le bouc fuyant les coupz et Daphnis le poursuyvant en courroux, ne regardèrent pas bien ne l'un ne l'autre devant eux ; car ilz tombèrent tous deux dedans l'un de ces pièges, le bouc le premier et Daphnis après, ce qui luy saulva la vie, pour ce que le bouc soutint sa cheute : mais se voyant tombé en ceste fosse, il ne peut faire autre chose que se prendre à plorer, en attendant si quelcun viendroit point pour l'en retirer. Chloé aiant de loing'veu son inconvénient y accourrut soudainement ; et voyant que Daphnis estoit en vie, s'en alla vistement appeller un bouvier de là auprès, pour luy ayder à le mettre hors de ceste fosse. Le bouvier chercha par tout une corde qui fust assez longue pour luy tendre : mais il n'en peut fmer ^ : parquoy Chloé délia le cordon dont les tresses de ses cheveux estoient liées, pour en tendre un des bouts à Daphnis. Ainsi firent ilz tant eux deux ensemble en tirant de dessus le bord de la fosse, et luy en s'aidant de son costé le mieux

1 Ce mot est pris dans le sens d'accident. — 2 Fi7ier de est une vieille locution autrefois très usitée pour signifier venir à bout, exécuter, trouver.

qu'il pouvoit, que finablement ilz le mirent hors du piège. {Dap/mis et Chloé, liv. I, édit. 1559.)

Description d'un verger.

Vray est que le verger de soymesme estoit une bien fort belle et plaisante chose, et qui approchoit des parez des grandz princes et des roys ; il contenoit bien demy quart de lieuë en longueur, et avoit la largeur environ quatre arpens. On eust dict à le veoir que ce n'estoit point un verger; mais un grand champ, car il y avoit de toutes sortes d'arbres fruictiers, des meurtes, des poiriers, des grenadiers, des figuiers, des orengiers et des oliviers, d'un autre costé de la vigne haulte qui montoit sur les pommiers et sur les poiriers, dont les raisins commençoient ja à se tourner* comme si la vigne eust estrivé 2 avec les arbres à qui porteroit de plus beau fruict, d'un autre costé estoient les arbres non portant fruict, comme loriers, plantains, cyprez, puis sur lesquelz au lieu de vigne, y avoit du lierre, dont les grappes grosses et ja noircissantes contrefaisoyent le raisin; les arbres fruictiers estoyent tous au dedans, vers le centre du jardin, pour estre mieux gardez, et les sterilles estoyent aux brées^ toutàl'entour comme une closture faicte toute expressément, et tout cela ceint et environné d'une bonne et forte baye. Tout y estoit fort bien compassé ; les tiges des arbres estoyent assez distantes les unes des autres, mais les branches s'entrelassoient tellement que ce qui estoit de nature sembloil

1 A tourner. — - Disputé, lutté. Le vieux verbe français estriver s'est conservé dans l'anf^lais lo strive. — " Ce joli nnii s'employait autrefois très frcqueniment pour boni dans des acceptions variées. A la lin du dix-luiiiième siècle et de nos jours il a été remis en honneur.

eslrefaict par express artifice. Il y avoit des carreaux de fleurs, dont nature en avoit produict aucunes, et l'art des hommes les autres; les roses, les œilletz et les lys y estoyent venuz moyennant l'œuvre de Ihomme; les violettes, le muguet et le moron ^ de la seulle nature. En esté, y avoit de l'ombre, au printemps des fleurs, en l'automne toutes délices, et en tout temps du fruict selon la saison. Il descouvroit toute la campagne, et en pouvoit on veoir les trouppeaux des bestes paissant emmy 2 les champs ; on en voyoit à plain la mer, et les allans et venans sur icelle, au long de la coste, ce qui estoitun des plus délicieux plaisirs du verg-er, et droictement ^ au meilieu de la longueur et de la largeur y avoit un temple avec un autel dédié à Bacchus. L'autel estoit vestu de lierre, et le temple couvert de branches de vigne...

Le verger estant tel d'assiette et de nature, Lamon encore l'approprioit de plus en plus, esbranchant ce qui estoit sec et mort aux arbres, et relevant les vignes qui tomboyent en terre ; tous les jours, il mettoit sur la teste de Bacchus un chappeau de fleurs nouvelles ; il conduisoit l'eau de la fonteine dedans les carreaux où estoient les fleurs, car il y avoit dedans ce verger une fonteine, que Daphnis avoit trouvée, dont on arrousoit les fleurs, et l'appelloit on la fonteine de Daphnis.

(/62i/.,liv. IV.) s

Amyot s'excuse des fautes qui ont pu se glisser dans ses traductions.

Si je me suis en quelques endroits abusé, comme il est bien aisé en autheur si obscur et ouvrage si long,

' Mouron. — 2 Au milieu. — "' Tout juste.

340 PROSATEURS DU XVr SIÈCLE.

mesmement à personne de si peu de suffisance comme moy, je prieray les lisansde vouloir, pour ma descharge, accepter l'excuse que me donne le poëte Horace, quand il dit :

« En euvre longue il n'est pas do merveille. Si quelquefois l'entendement sommeille. '•

Attendu mesmement que tant de gens de bien et de sçavoir, y ayants par cy devant mis la main pour le traduire, il ne s'en est encore trouvé pas un, que moy seul, qui l'ait entièrement achevé en quelque langue que ce soit, au moins que j'aye sçeu ne veu ; et que ceulx qui se sont meslez d'en traduire, mesmemens en latin, ont évidemment tesmoigné la difficulté qu'il y a, ainsi que pourront facilement cognoistre ceulx qui voudrontprendre la peine de conférer noz traductions. Mais si, peut estre, l'on ne trouve le langage de ceste translation si coulant, comme l'on a fait de quelques autres miennes, qui de pieça ^ sont entre les mains, je prie les lecteurs de vouloir considérer que l'office d'un propre traducteur ne gist - pas seulement à rendre fidèlement la sentence de son autheur, mais aussi à représenter aucunement et à adnombrer la forme du style et manière de parler d'iceluy, s'il ne veut commettre l'erreur que feroit le peintre, qui ayant pris h pourtraire un homme au vif, le peindroit long, là où il seroitcourt, et gros, là où il seroit gresie, encore qu'il le feist naïfvement bien ressembler de visage. Car encore puis je bien asseurer, quelque dur ou rude que soit le langage, que ma traduction sera beaucoup plus aisée aux François que l'original grec à ceulx mesmes qui sont les plus exercitez ^ en la langue grecque, pour une façon d'es-

' Depuis quelque temps. — - Ne consiste. — ^ Exercés.

crire plus aiguë, plus docte et pressée, que claire, polie ou aisée, qui est propre à Plutarque.

{Vies, Aux lecteurs, édit. 1367.)

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