ESTIENNE (HENRI
Henri Estienne, surnommé le Second par rapport à son grandpère qui portait le même nom, est surtout célèbre comme imprimeur et comme helléniste j mais il mérite aussi d'être cité à titre d'écrivain français.
Il naquit à Paris, en 15'J8. Son père, le fameux Robert Estiennc, l'auteur du Trésor de la langue latine et l'éditeur de tant d'ouvrages d'une incomparable perfection de typographie, put de bonne heure prévoir en lui un digne héritier de ses travaux. Sitôt que sa raison commença d'éclore, il lui donna d'habiles maîtres.
Tout le monde dans la maison parlant latin, le jeune Henri avait fini, h l'exemple de sa mère, par en savoir assez pour comprendre une bonne partie de ce qui se disait à l'entour de lui. Il croyait pouvoir passer tout de suite à l'étude du grec, et il témoigna ce désir avec tant d'opiniâtreté que son père fut obligé d'y céder. Il apprit donc le grec avec le secours du français, et deux ans après il put jouer tous les rôles dans une représentation de la Medée : il savait cette pièce en entier comme son Oraison dominicale.
Vers l'âge de quinze ans, il eut pour précepteur Pierre Danès, renommé comme le plus habile helléniste de son temps. Disciple de Guillaume Budé et de JeanLascaris, iltransmit àson jeune élève l'instruction qu'il avait reçue de ces savants hommes. Danès ne voulut jamais faire que deux éducations particulières, celle de Henri II, fils de François I", et celle de Henri Estienne, que perfectionnèrent aussi les leçons de Jacques Toussaint et d'Adrien Turnèbe.
Environ deux ans après, Estienne apprit ce qu'on savait alors de mathématiques. Dans son avidité de polymathie, il voulut connaître jusqu'à l'astrologie judiciaire, et s'en fit donner des leçons par un professeur qui était censé, aux yeux de son père, ne lui apprendre que la géométrie de l'arithmétique.
Il était à peine dans sa dix-septième année, lorsque son père lui confia le soin de collationner le texte grec de son édition de Denys
d'Halicarnasse. A l'âge de dix-neuf ans, il entreprit d'explorer les principales bibliothèques de l'Europe. Il commença par l'Italie, dont il visita les villes les plus importantes. Il passa un assez long temps h Venise dans la société d'un vieux gentilhomme grec, le docte Michel Sophian, avec lequel, comme lui-même nous l'apprend, il ne cessa pas de parler grec. Il revint d'Italie au bout de deux ans h peu près, chargé de dépouilles scientifiques. Son ardeur d'apprendre le fit bientôt repartir pour l'Angleterre. Il continua ensuite ses voyages par la Flandre et le Brabant, où il apprit en passant la langue espagnole.
Estienne avait cependant commencé les colossales publications d'érudition grecque et latine 'qui ont fait sa renommée. Il imprima la plus grande partie de ses éditions à Pari^, un assez bon nombre à Genève, quelques-unes, on croit, en Allemagne.
Nous n'avons pas à insister ici sur ces travaux d'érudition grecque et latine qui firent la principale occupation de la vie et la plus grande gloire d'Henri Estienne. De temps en temps, dit Sainte-Marthe, il écrivait aussi quelques petits ouvrages assaisonnés do beaucoup de sel : « Nonnulla interdnm et gallicè scriptitabat multo sale respersa opuscula'. » L'auteur des Éloges désigne ainsi le Traité de la conformité du langage français avec le grec, la Precellence du langage français, les Deux dialogues du nouveau langage français italianisé, et V Apologie pour Hérodote. Disons sur chacun de ces écrits ce qui est nécessaire pour les faire suffisamment connaître.
Le Traité de la conformité du langage français avec le grec est le premier en date des traités de philologie d'Henri Estienne. Il l'écrivit en 15f:6 ou 15G7, pendant la composition de son Thésaurus grœcœ linguse.
Henri Estienne avait avancé dans une épître latine, placée en tête de ses Dialogues grecs, que la langue française avait beaucoup plus d'affinité avec la langue grecque que la langue latine; et conséquemment que, pour apprendre le grec, il était avantageux d'être né Français. Cette assertion, flatteuse pour les Français, ofi'ensa les étrangers, qui en témoignèrent leur mécontentement. Estienne leur répondit en publiant son Traité de la conformité du langage français avec le grec. Il divisa cet ouvrage en trois livres. Dans le premier, il suit l'ordre des huit parties d'oraisoii, et fait voir que chez nous l'emploi de chacune de ces parties du discours est en plusieurs points semblable à celui qu'en faisaient les Grecs. Dans la seconde, il rapporte plusieurs exemples de phrases grecques tellement analogues à nos façons de parler, qu'on ne peut en méconnaître la conformité. Il donne dans le troisième une liste de mots français, dont les uns, selon lui, sont totalement grecs, et les autres tirent leur origine du grec. Les erreurs abondent dans cette dernière partie.
' Gallorum dnclrina illustrium, qui naîtra patrunique memoria /lorueruîit, elugia, auctorc Sc.evola SAMMARTHA^o, lib. II.
Estienne, dans ce traité, poursuit de railleries piquantes les Espagnols et les Italiens, qui entreprennent de disputer aux Français sur quelque point la supéciorité et l'excellence. « Notre langue, dit-il, est tant riche, qu'uncore qu'elle perde beaucoup de ses mots, elle ne s'en aperçoit point, et ne laisse de demeurer bien garnie, d'autant qu'elle en a si grand nombre qu'elle n'en peut sçavoir le compte, et qu'il lui en reste non-seulement assez, mais plus qu'il ne lui en faut. » Si l'on veut suppléer à ce qui manque à notre langue, il demande que l'on reprenne à nos anciens des mots tombés en désuétude, plutôt que de recourir aux étrangers par des emprunts inutiles.
Les mômes idées sont développées dans le traité De la Precellence du langage françois . Nous n'avons pas besoin des étrangers, nous sommes assez riches de notre fonds ; nous n'avons faute que hardiesse. Or, pensons-nous que les Italiens puissent dire de rnesme de leur langage? Dire le pourront-ils ; mais le prouver, non.
Dans rénumération de nos divers avantages, il fait remarquer d'une manière très intéressante que « nous avons grande prérogative es termes de vénerie et de fauconnerie. »
Les capitaines de Charles VIII, de Louis XII et de François I" avaient rapporté de leurs expéditions au delà des monts une foule de locutions et de mots italiens. Par genre, et comme témoignage des guerres auxquelles ils avaient pris part, ils avaient sans cesse à la bouche ces termes, dont un grand nombre prirent rapidement faveur. Cet engouement s'accrut naturellement sous le règne de la Florentine Catherine de Médicis. L'italianisme envahit la langue et la corrompit profondément. Henri Estienne entreprit de réprimer cet abus en le ridiculisant par un livre très curieux, intitulé :