ET DE QUELQUES SINGULARITÉS COURTISANESQUES
Dans le premier de ces entretiens, Philausone • hérisse son langage de termes italianisés et les défend contre Geltophile, le vieux Gaulois, tout étonné et scandalisé, après une longue absence de la France, du jargon qu'il retrouve, à son retour, en vogue à la cour. Dans le second entretien, un troisième personnag(>, Philalèthe 2, vient en aide à Celtophile et parvient, par la force de ses arguments, à décider Philausone à sacrifier l'italianisme et à revenir au franc gaulois. Le partisan du jargon de la Cour ne conserve plus à la fin
' Le partisan de l'Ausonie, de l'Italie. — 2 L'ami delà vérité.
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que la prononciation de es pour ois (je ferès, dires, pour ferais, dirois), prononciation, du reste, qui commençait à prendre décidément le dessus et avait été de tout temps en usage dans une grande partie de la Franee.
Tout en s'élevant avec force contre les sotanls, comme les appelait Pasquicr, qui italianisent ineptement leur langage, qui, comme dit encore l'auteur des Recherches, « pour faire paroistre qu'ils ont esté en Italie, couchent à chaque bout de champ quelques mots italiens*, » Estienne convient qu'il y a des cas où il est permis de faire des emprunts à l'italien comme aux autres langues.
Les dissertations philologiques des dialogues sur le Nouveau langage français italianisé sont entremêlées de digressions sur les usages delà cour, les mœurs contemporaines, les modes ridicules, le tout assaisonné d'anecdotes amusantes, mais équivoques, quand elles ne sont pas formellement graveleuses. Le ton licencieux de certaines p:irties de cet écrit suscita au protestant Estienne, alors exilé de France, de fâcheux démêlés avec le Consistoire et le Conseil de Genève. Ce ne fut pas, du reste, la seule fois que l'helléniste trop gaulois eut maille à partir avec les rigides réformés de la cité de Calvin : il fut souvent tancé, réprimandé, privé de la cène.
Les trois écrits dont nous venons do présenter une idée ont fait à Henri Estienne une grande réputation de philologue français. Il a mérité des éloges, mais on les lui a prodigués. Un érudit de notre temps en a fait l'observation avec beaucoup de justesse : « Henri Estienne, dit-il, qui passe pour un grand philologue en français, ne possède, sur les sources de la langue française, que des notions incomplètes et trop souvent erronées : il est, comme son siècle, infatué de l'amour du grec et du latin, et ne s'avise pas de remonter pour les langues modernes plus haut que cette merveilleuse renaissance, qui prétend se rattacher sans intermédiaire à la divine antiquité. C'est surtout à l'italianisme que Henri Estienne fait la guerre; en principe, il a raison; mais il a eu le tort de voir des italianismes partout, et, faute de savoir l'histoire de la langue, de s'appuyer, dans ses corrections et dans ses étymologies, sur un empirisme sans logique, ou bien sur de véritables erreurs 2. »
Il nous reste îi parler d'un livre célèbre h. d'autres titres que ceux dont nous venons de nous occuper. C'est Vlntroductioii au Traité de la conformité des merveilles aiicienncs avec les )7iodernes, ou Traité préparatoire à C apologie pour Hérodote (15GG). Cet ouvrage, bien plus satirique qu'historique, est divisé en deux parties. Dans la première, Estienne soutient qu'on ne doit pas regarder comme des fables les choses ra[)portées par Hérodote dans son histoire, par la raison qu'elles sont peu vraisemblables, et il le prouve à sa manière en faisant voir qu'il était arrivé dans ces derniers temps dos choses qui,
t E. Pasquier, Lett., 11, 12. — 2 p. Génin, préface de VEsclaircissement de la langue française, de Palsgrave.
quoique infiniment plus éloignées de la vraisemblance que tout ce qu'Hérodote avait jamais écrit, ne pouvaient néanmoins être révoquées en doute, et ([uand il a entassé mille monstniositcs qui ne sont guère que de calomnieuses injures contre les religieux et les religieuses, il s'écrie, en s'adressant à ses contemporains : « Et que irouvera-t-on maintenant en Hérodote qui soit, je ne dis pas incroyable, mais seulement difficile à croire'? »
Cette prétendue défense d'Hérodote est un pêle-mêle sans ordre et sans choix. Le style est diffus, embarrassé, incorrect. L'auteur retombe à chaque instant dans des redites fatif,antes. Ce livre est non-sculemeut médiocre, en somme, pour l'exécution, mais détestable pour l'intention. Les plus indulgents sont obligés d'avouer que cette justification, très inexacte, des crédulités d'Hérodote, est un recueil de peu de bonne foi, et que les convenances sont loin d'y être respectées. Le tour d'esprit cynique d'Henri Estienne perce jusque dans ses plus graves dissertations grammaticales; mais, dans y Apologie pour Hérodote, il se donne toute carrière. Aussi le fit-il appeler le Pantagruel de Genève, le prince des athées. Les protestants eux-mêmes furent révoltés.
Henri Estienne fut un des hommes les plus infatigables au travail qui existèrent jamais. Ses savantes publications suffisaient presque à alimenter ses presses ; cependant elles se ralentirent dans ses dernières années.
Après la publication du Thésaurus, Estienne mena une vie nomade, courant de ville eu ville, de pays en pays, de bibliothèque en bibliothèque. Il mourut dans les premiers jours de mars 1598, à l'âge de près de soixante-dix ans.
L'auteur du Trésor de la langue grecque, le traducteur et l'éditeur si intelligent de tant de chefs-d'œuvre de l'antiquité débrouillés par lui pour la. première fois, sera toujours mis au premier rang des érudits et des humanistes ; mais l'auteur du Traité de la confonnité du langage français avec le grec, de la Precellence de la langue française, dos Dialogues du nouveau langage français italianisé et de \ Apologie d'Hérodote, est inférieur à, plusieurs des grands prosateurs du seizième siècle. Sa phrase, il est vrai, n'est jamais travaillée, est très souvent aiguisée par le trait, animée par un joyeux entrain, mais aussi elle est très fréquemment diffuse, embarrassée de mots, sans parler des incorrections provenant de ce que ce travailleur si pressé ne prenait pas le loisir de châtier ses compositions et imprimait à mesure qu'il écrivait. Malgré tout, on sent dans les écrits français d'Henri Estienne l'homme qui a comme adopté les langues anciennes, et qui est autant de l'école des Érasme, des Juste Lipse, des Scaliger, des Casaubon, que de celle des Rabelais et des Marot.
1 Traité préparatoire à l'apologie pour Hérodote, th.
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Extravagance des modes introduites depuis Catherine de Médicis.
Geltophile. Vous m'estonnez merveilleusement, de me dire que un si vilain langage soit ordinaire aux gentils-hommes courtisans. — Philausone. Si ne vous di-je rien qui ne soit vray. Et si il y a bien davantage. Car plusieurs qui parlent ainsi ne sont pas simplement gentils-hommes courtisans, mais bien qualifiez. — Gelt. Comment entendez-vous ces mots Bien qualifiez? — Phil. J'enten gentils-hommes bien godronnez ^, bien frisez, bien fraisez, bien passe-fîllonnez 2. — Celt. Vous me mettez bien chez Gaillot le songeur touchant ces quatre qualitez. Car quand je parti de France, on ne parloit aucunement de qualifier ainsi les gentils-hommes : et ne sçay que veulent dire ces quatre epithetes, sinon que quant au dernier, je me doute qu'il leur ait esté donné pour avoir emprunté des dames quelque façon de se parer. Car j'ay bien souvenance de ce mot Passefillons, qui estoit propre à elles. Tellement que je me doute que tous ces quatre epithetes appartiennent aune mesme chose, et qu'ils contiennent la description des gentils-hommes qui sont bien damerets ou damoiseaux. — PniL. Vous n'avez pas mal deviné. — Celt. Puisqu'ainsi est, ils ne se soucient guère de ce que dit Ovide :
Sint procul a nobis juvenes ut fœmina compti; Fine coli modico forma virilis amat *.
Mais les dames et les damoiselles, quoy ? Car puis-
* Qui ont (les fraises plissées en godrons. Des fjodrons sont des plis faits aux fraises, aux jabots. — - Dont les clieveux sont en passe-fillon, sontfrisosau fer. — 'Loin do nous les jeunes gens parés comme des femmes. La beauté de l'homme demande peu d'apprôt.
ESTIKiNNE. 347
que les gentils-hommes leur ont pris leurs passefillons, il leur a bien falu se recompenser ' sur quelque autre invention. — PiiiL. Ne vous en donnez point de peine : elles ont bien sceu pourvoir à leurs affaires, et bien tost, car en quittant ^ aux gentils-hommes leurs passefillons,'elles se sont saisies incontinent de raquettes.
— Celt. Comment? portent elles quelque chose pendue à leur teste qui soit semblable aux raquettes des jeux de paume? — Puil. C'a bien esté à l'imitation de ces raquettes-là qu'on a usé de ce mot : toutesfois ce n'est pas quelque chouse^ qui soit pendue à leur teste, mais leurs cheveux estans tirez d'une certaine façon et mis en parade i\ l'endret ^ de leurs tempes, sont appelez de ce nom... — Gelt. Je vous confesse que je ne puis bonnement comprendre comment sont faites ces raquettes. — Pdil. De vray c'est un mystère qui est un peu haut et ne peut pas estre compris du premier coup.
— Celt. Voila que c'est : encore faut-il que je sois moqué, comme si cela estoit de nostre marché. — Phil. Pour parler à bon escient, je seres bien empesché à les vous descrire si bien que vous pussiez imaginer comment elles sont faittes. Car je ne vous pourres dire autre chouse, sinon que ce sont des cheveux (qui, le plus souvent, sont empruntez) tirez sur un fer en demi cercle de chacun^ costé : lequel fer est eslevé haut sur leurs tempes et front, au milieu duquel il vient un peu en abbaissant. Mais au lieu d'user de longue description, j'ay espérance de vous en faire voir aujourdhuy chez M. Philalelhe : pareillement quelque gentilhomme
1 Se dédommager. — - Abandonnant, cédant. — 3 Affectation des sotards italianistes pour chose. D'ailleurs chouae se disait autrefois.
— * Prononciation à ritalienne pour endroit. Endret était aussi la prononciation normande et picarde. — ^ Nous avons déjà vu que chacun s'est longtemps employé ainsi pour chaque devant un substantif.
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bien godronné, bien fraisé, bien frisé ou frisoté, bien passefillonné. — Celt. Cela méritera bien un grand remerciment, car- vous m'aurez fait entendre beaucoup de nouveaux mots tout en un coup. Et (pour vous dire la vérité) de ces deux-ci gndronné et fraisé, l'un me fait souvenir de ce que les menusiers souloyent dire un chaslit godronné : quant à l'autre, il me remet en mémoire les fraises de veau. — Phil. Vous n'estes pas si loing de l'intelligence des mots dont j'ay usé, que vous pensez. Car les colets de chemises sont godronnez et fraisez à l'imitation des deux chouses dont vous venez^de parler. — Celt. Voila bien d'autres nouvelles. Comment donc? a-il falu que les fraises de veau ayenl appris aux gentils-hommes à accoustrer mignonnement les colets de leurs chemises, et que les chauvesouris ayent appris aux dames quelque nouveau entortillement de leurs cheveux? — PniL. Quant à un tel entortillement de cheveux, je vous confesse qu'il y a de la nouveauté, et principalement à ceux qui ont esté depuis quelque temps absens de la France : mais quant aux fraises des colets de chemises, encore qu'on en ait pris l'exemple sur les fraises de veau, si n'est-ce pas chouse nouvelle. Bien est-il vray que ce n'estet quasi rien des fraises qu'on soulet faire autresfois, au prix de celles qu'ont inventé les lingeres pour contenter ces messieurs. Snrquoy je vous veux advertir d'une chouse, quant à ce que je vous ay dict que je vous ferez voir chez monsieur Philalethe : c'est que quand vous viendrez ;\ la cour, il se pourra faire que vous trouverez les godronnemens, fraisemens, passciillonnemens, un peu d'autre façon : pareillement les raquettes un peu différentes de celles que vous verrez ailleurs. Je sçay aussi que plusieurs dames de la cour en sont ja desgoustees, pour estre chouse trop commune : ot disent qu'il les
faut laisser aux damoiselles de village. Et quant à ces desgousLees, elles ont trouvé une autre invention de tresser leurs cheveux par touffeaux ou pour le moins touffillons ^ en les eslevant aussi haut que les raquettes estoyent eslevees. Or, quand je vous di leurs cheveux, j'enlen les cheveux qu'elles ont, soit de nature, soit par achet 2, ce qui est le plus ordinaire. Car ce qu'on a bien payé on le peut dire estre sien, tesmoin Martial :
Nam quod entas, possis dicere jure tuicm 3.
Et au vers précèdent, il avet dict :
Carmina Paulus émit, récitât sua carmina Paidus... *
Celt. Je ne verray jamais ceste nouvelle façon dépaquettes, qu'il ne me souvienne de ces vers par vous alléguez, et par conséquent que je ne pense en moymesme quelle pitié c'est de voir que nos dames suivent en ceci l'exemple des payennes. — Phil. Elles le suivent bien en cbouses qui méritent encore plus grande reprehension. — Celt. Tant pis! Mais dite-moy, ne portent-elles pas aussi tost ^ des cheveux d'une personne morte que d'une autre? — Phil. EL quoy donc? — Celt. Je m'esbahi comment cela ne leur fait horreur quand elles y pensent. — PniL. Je croy que ce n'est pas souvent : et si cela advient, elles sont aguerries contre une telle horreur. — Celt. Il me tarde desja que je ne voy de ces belles raquettes : et suis joyeux que pour le moins j'en ay une idée en mon entendement, par la description que vous m'en avez faitte. — Phil. Vous leur faittes beaucoup d'honneur quand vous en parlez
1 Deux diminutifs de touffe. — - Prononciation italienne, mais aussi normande et picarde. — ^ Car tout ce qu'on achète, on a droit de le dire à soi. — * Paulus achète des vers, Paulus déclame ses vers. — 5 Aussi bien.
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ainsi. — Celt. Ce haut mystère de raquettes (comme vous l'appeliez naguère) ne vous semble-il pas mériter ce mot platonique? — Phil. Vous sçavez bien que j'en ay ainsi parlé en me riant : mais pour parler à bon escient tant des godronnemens et de leurs dépendances que des raquettes, ces chouses meriteroyent plustost une censure platonique, prise de quelque endret de sa Polilie ou de ses Lois. Or, en disant ceci, je me suis advisé d'une autre chouse, qui sera aussi nouvelle que les raquettes (mais plus aisée à entendre), et laquelle meriteret bien encore d'avantage d'eslre censurée par quelque Platon. — Celt. Vous voulez parler des dames?— Phil. Je veux parler d'une subtile et accorte invention des dames, de laquelle on ne parlet point avant que vous partissiez de France : encore qu'on luy ait accommodé un mot qui esteit dès lors en usage, et avet esté de tout temps. — Celt. Je vous prie ne me faire pas un si long préambule, mais me dire incontinent que c'est. — Puil. Je parle de l'invention des masques. — Celt. Gomment? voulez-vous dire que les masques soyent une invention nouvelle? — PniL. Ouy. Mais ayez un peu de patience, et me respondez. De vostre temps les dames et damoiselles ne se monstroyent elles point sans masques? — Celt. Il me semble (sous correction) que vous dites une chose où il y a répugnance * : car le masque n'est pas pour se raonstrer, ains pour se cacher. — Phil. Vous prenez garde de trop près à mes paroles. Quand je parle de se monstrer, j'enten sortir hors le logis. — Celt. Vous demandez donc si de mon temps elles ne sortoyent point de leurs logis sans avoir un masque. Et je vous respon qu'elles sortoyent toujours sans masque, sinon quand elles vou-
1 Contradiction.
ESTIEiNNE. ' 351
loyent aller jouer une farce, ou porter un momon ^ : ce qu'elles ne faisoyent pas souvent, et encore moins l'autre. — PniL. Sçacliez donc que maintenant elles font bien autrement, et qu'elles ne sortent point sans estre masquées, — Celt. Portent-elles des mesmes masques dont on souloit user en farces et en momons? — Phil. Non pas de mesme matière, mais de mesme façon : car de tout le visage on ne leur void que les yeux. Aucunes, après les avoir doublez de quelque toile neufve, ou de quelque peau fort déliée, la garnissent de certaines compositions propres pour leur tenir le teint frais : aucunes aussi y mettent cbouses propres pour corriger la trop grande rougeur ou palleur du visage : après avoir faict un peu de consultation avec ceux qui ont escrit de medicamine faciei'^. — Celt. Ces masques ont-ils pris la place des tourets du nez, qu'on appeloit autrement cachenez? — Phil. Vous y estes. Mais quelques gentils-bommes, se moquans de ceste invention, et voulans aussi faire despit aux dames, appellent ces masques coffins '* à roupies. — Celt. Mais telle incommodité est récompensée de plusieurs commoditez... — Phil. Mais pensez-vous que ceste invention n'ait point passé les limites de la cour? Elles vont toutes masquées par toute la France. — Celt. Tant pis! Or ça, les vertugales, ou vertugades \ qui avoyent la vogue de mon
' Un momon, c'est un masque eu général, et en particulier, suivant Borel, une sorte de pelote que Ton portait dans les mascarades notables, comme si c'eût été une grosse bourse enflée contenant des enjeux. On trouve dans le même sens :
u La cour dit qu'on traiteroit mal Les masques de ce carnaval, Portant momons hors de la ville. »
{Courrier burlesque de la guerre de Paris.)
« Est-ce un momon que vous allez porter ? »
(Mol., Bourg, gent., V, i.)
- De la médecine du visage. — 3 Panniers. — * Gros et larges
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temps, sont-elles demeurées? — Pjiil. Ouy. Mais elles ont depuis commancé à porter aussi une façon de hautde-chausses, qu'on appelle descalçons : et comme elles portent des hauts-de-chausses, aussi portent-elles des pourpoints : tellement que vous en verriez maintenant beaucoup en chausses et en pourpoint, aussi bien que les hommes... Il me souvient encore d'une chouse que je vous veux demander : asçavoir si elles portoyent des miroirs pendus à leurs ceintures. — Celt. Il n'en estoit point de nouvelles, ou bien peu : combien que * la roine Eleonor en portoit un, ainsi que j'ay ouy dire. Et maintenant quoy ? Sont-ils fort communs ? — PmL, Si communs qu'on ne voit autre chouse : voire aucunes en portent deux. Mais voici dequoy vous serez bien plus esbahi : c'est que quelques gentils hommes commancent à suivre l'exemple des dames quant à ceci. — Celt. En ont-ils besoin? — PmL. Bien grand. — Celt. A quoy faire? — Phil. A voir si leurs cheveux, es endrels où ils les portent grands, sont bien ajancez et frisottez. — Celt. Ces gentils-hommes dont vous parlez sont de fort bon accord avec les dames. — Phil. 11 n'y a pas seulement de l'accord, mais aussi de la sympathie. — Celt. Cela est aisé à croire. Or ne faut-il pas que j'oublie de vous demander si les dames, outre cela, portent aussi ce qu'on appeloit des contenances. — Piul. Encore que ces miroirs leur puissent servir aussi de contenances, si est-ce qu'elles ne sont pas hors d'usage. Mais ce nom de contenances commence à se perdre en la cour, voire est perdu et ne se retrouve qu'es villes. — Celt. Quel mot donc a pris sa place en la cour? —
bourrelets (jne les femmes avaient coutume de porter au-dessous de leur corps de robe. Espagnol, vertugado, rentugndo, de verdugo, proprement selon, baguette, lequel vient du latin viridis, vert. 1 Pour bieit que.
Phil. Manchons. Et quelquesPois elles les mettent en bras, aulieu de les porterpendus devant elles. Desquels manchons aussi il y a des gentils-hommes qui ne veulent pas quitter leur part, quant à les porter ainsi en leurs bras : et c'est i\ qui les pourra faire mieux enrichir, eux ou les dames. — Celt. Il me semble que ce qu'on appeloit les contenances, je l'ay ouy appeler aussi des bonnes grâces. — PniL. Je n'oy ni l'un ni l'autre en la cour. Mais s'il faut choisir, je trouve que le mot de contenances est encore plus recevable, pource que, à faute d'autre contenance, on manioit cela. Et vous confesseray que ce nom semble avoir esté aussi bien imposé que celuy de caquetob^es ., à Paris, aux sièges sur lesquels estans assises les dames (et principalement si c'estet alentour d'une gisante) chacune voulut monstrer n'avoir point le bec gelé. — Celt. On appeloit aussi contenance une chose ronde faicte d'osier qu'on tenoit en la main au-devant du feu pour servir d'escran. — PmL. Ceci estet ainsi appelé pour la mesme raison. Et, pour dire la vérité, toutes chouses qui leur servent à tenir contenance pourroyent estre appelées ainsi. Tellement qu'on en pourret dire autant des gans, quant à la façon de faire qu'ont plusieurs. ïoutesfois je croy bien qu'il n'y avet que ces deux chouses dont vous avez parlé qui fussent appelées contenances.
— Celt. Mais les contenances d'esté (car il vous plaira me permettre de retenir ce nom), quelles sont-elles?
— PniL. Alors les esventaUs leur font compagnie, qui ne les laissent point avoir faute de bonne contenance en quelque lieu qu'elles aillent. Et plusieurs les aiment bien tant, de la façon qu'elles les font faire maintenant, que, l'yver venu, elles ne les peuvent abandonner. Mais s'en estant servies l'esté pour se faire vent et contre la chaleur du soleil, les font servir l'yver contre la cha-
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leur du feu : estans ces deux chaleurs dommageables au beau teint. — Celt. Nos dames françoises doivent aux dames italiennes ceste invention d'esventail : les Italiennes la doivent aux anciennes Rommaines : ces dames de Romme la devoyent aux dames de Grèce. — PniL. A ce que je voy, ceste invention avet couru par beaucoup de pays et estoit bien lasse avant qu'elle vinst à nos Franceses. — Celt. Je croy qu'elles luy ont sceu tant plus * de gré, et luy ont faict tant plus grande caresse. — Phil. El encore luy font grande pour le jour d'huy.
[Deux Dialogues du nouveau langage français italianizé, Anvers, Guillaume Niergue, loS.'i, p. 148.)
MONTAIGNE (michel de) (1533-1592)
Michel de Montaigne naquit le dernier jour de fi^vrier 1533, dans le château de son père, Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne, noble gentilhomme qui prétendait remonter au temps de la domination anglaise, et avait eu « une longue part aux guerres d'au delà des monts », sous la conduite de Louis XII et de François l", et qui devint maire de Bordeaux en lôal.
Tendrement cliéri d'un père intelligent, Michel reçut une forte et solide éducation. Il eut j'our « précepteurs domestiques » des savants de premier orJre : Nicolas Grouchy, Guillaume Guérente, Georges Buchaiian, Marc-Antoine Muret. A l'âge de six ans (déjà il savait le latin, et avait commencé, par forme d'amusement, l'étude du grec, quoiqu'il ignorât encore le français), il entra au collège de Guyenne, à Bordeaux ; il en sortit au bout de sept années, après avoir acheré son cours, et passa do l'étude de la poésie et de l'iiistoire à celle du droit O.')40). 11 « se plongea jusqu'aux oreilles » dans les études qui le préparaient aux charges publiques. Vois 1550, il entra dans la
' D'autant plus.
cour des aides de Péricrueux et y prit sans doute la place d»; son père. Lorsque cetse cour fut incorporée au parlement de Bordeaux (1557), il devint le collègue de la Boëiie, et, pendant treize ans, exerça très lionorablement les fonctions de conseiller, qu'il résigna en 1570, à la mort de son frère aîné.
Un an après, Charles IX lui donna le cordon de l'ordre de Saint- Micliel, faveur très recherchée avant l'institution de l'ordre du Saint- Esprit par Henri III. Il ne se fixa cependant pas à la cour, mais établit sa résidence habituelle au château de Montaigne, où il composa ses immortels Essais: il dit lui-même, dans un des premiers chapitres, qu il commença de les écrire vers l'an 1572, à l'âge de trente-neuf ans. Immédiatement après la publication des deux premiers livres, moitié pour essayer de se guérir, moitié pour se distraire de cruelles maladies, la goutte et la colique, il partit le 22 juin 1580, pour visiter les principaux établissements de bains de la Lorraine, de la Suisse, de l'Allemagne et de l'Italie. A Rome, il sollicita et obtint, non sans peine, par l'interveniion d'un domestique du pape, le titre de citoyen romain.
Le 7 septembre 15S0, aux bains délia Villa, près de Lucques, il reçut une nouvelle inattendue. « Messieurs de Bordeaux » l'avaient élu maire de leur ville. Charge honorable, « d'autant plus belle qu'elle n'avoit ni loyer ni gainz, » mais difficile et périlleuse en un temps de troubles civils, et dans un pays aussi agité que l'était alors la Guyenne.
Avec ses goûts de repos et d'oisiveté, Montaigne voulait d'abord répondre par un refus aux instantes prières des Jurais de Bordeaux; mais Henri III lui donna l'ordre « de revenir au plus tôt, sans délai ni excuse, faire le service de la charge où ilavoit été si légitimement appelé » : il dut obéir. Il s'acquitta honorablement des fonctions qui lui avaient été confiées pour deux ans. Au luois d'août 1583, il fut réélu pour deux autres années : honneur qui n'avait encore été accordé que deux fois, à M. de Lansac, et au maréchal de Biron, auquel Montaigne succéda. Cette seconde administration fut moins paisible pour îlontaigne que la première, et il manqua de la fermeté et du courage que les circonstances réclamaient.
Sorti de sa charge, il prit quelque part à la guerre contre les protestants. Au commencement de 1588, il se rendit à Paris pour faire imprimer une nouvelle édition des Essais, avec un troisième livre formant le tiers de l'ouvrage, et six cents additions aux deux premiers. Pendant ce séjour dans la capitale, il fit la connaissance de M-'* de Gournay, cette fille savante que la lecture des Essais, tombés entre ses mains à l'âge de dix-huit ans, transporta « d'une admiration telle, que peu s'en fallut qu'on ne la regardât comme une visionnaire. » Ils lièrent ensemble une amitié si intime, qu'elle lui demanda en grâce de lui accorder le titre de sa fille d'ulliance, nom qu'elle a conservé jusqu'à la fin de sa vie, et dont elle s'est qualifiée dans les éditions des Essais publiées par ses soins.
Après la journée des Barricades, Montaigne suivit la cour à Chartres, h Rouen, et enfin ù Blois, où il resta comme simple spectateur, pendant la tenue des états généraux. De retour à liordeaux, il reçut une mission du roi et s'unit au maréchal de Matignon pour empêcher le soulèvement des ligueurs. Pendant les années 1589 et 1590, il fut en correspondance avec Henri IV. Le Béarnais avait témoigné le désir de le voir, mais il fut prévenu par la mort. Il expira en 1592, h l'âge de cinquante-neuf ans sept mois et quelques jours, en donnant tous les signes d'une religion sincère.
C'était dans les intervalles et durant les loisirs de ses fonctions administratives qu'il avait composé l'immortel livre des Essais. L'objet de l'ouvrage est bien simple en apparence. L'auteur prétend y faire de lui-même la matière de son livre^ y dévoiler naturellement ses pensées comme elles viennent à son esprit, ses sentiments, ses impressions, tels qu'ils se manifestent à lui, dans son humour de deviser et démoraliser avec l'assaisonnement d'une foule d'historiettes, de maximes et d'adages pris de toutes mains. Il n'a d'autre ambition que de s'y peindre au vif sans se flatter ni se surfaire, pour sa satisfaction privée et la commodité de sa famille, sans considération du service du lecteur ni de sa gloire personnelle. ]\Iais cette confusion pour ainsi dire permanente n'aurait pas excité l'intérêt universel si l'on n'y voyait que les goûts, les rêves, les pensées d'un seul homme à l'esprit railleur et sceptique. Montaigne, c'est la nature humaine qui se replie en soi, s'analyse et se raconte.
Pendant plusieurs siècles, chacun s'est fait un IMontaigne à sa fantai.'-ie. L'opinion dominante aujourd'hui est (pie Mor.taigne non seulement a eu des opinions trop hardies sur le fait de la religion, mais a préludé au philosophisme. Cette opinion est ju^te au fond, et l'auteur des Essais a donné droit à bien des accusations contre lui en abandonnant si souvent son génie à tout risquer, bon sens, religion, conscience, doctrine, pour faire valoir une pensée forte et une expression hardie. Il y a, certes, un scepticisme coU|)able dans l'aisance avec laquelle il vous répète sans cesse qu'il écrit suivatu l'impression du moment, qu'il n'a qu'une science présente, non une science passée ou future, « qu'il viendra peut-être un temps où il en saura davantage.» Selon la pensée de Grraiido i, son iiulolence et sa légèreté négligent d'approfondir les sujets q\i\\ traite, de rechercher les principes, de poursuivre les conséquences, de résoudre ses propres incertitudes. Malgré tout, il ne fut pas aussi profondément sceptique que plusieurs l'ont jugé. Qu'on relise sans jugement préconçu son étonnant ouvrage, on y verra, en mille endroits, des sentiments de foi et d'orthodoxie irréprochables, et l'on demeurera convaincu que, sauf certaines réserves, Montaigne fut au moins un philosophe très chrétien.
Les Essais brillent plus par lo choix que pur la nouveauté des
' Ilist. coinpar. des sijst. de p/iilosop/de, t. I, cli. viii.
MONTAIGNE. 3o7
idées. Ils sont, en très grande partie, composés d'emprunts. « Je m'en vais, dit Montaigne lui-même, escornifflant par-ci, par-là, des livres, les sentences qui me plaisent '. » Son ouvrage, dénué d'ordre et de méthode, est un vaste répertoire de souvenirs et de réflexions nées de ces .souvenirs. Qu'on ne croie pas cependant qu'il ne soit que l'écho des autres. Il cite toutes les autorités, écoute tous les partis, accueille toutes les opinions, mais il sait se prononcer au milieu de tant de sentiments et donner son avis, sinon comme bon, au moins comme sien.
Les Essais sont un des ouvrages qui dureront autant que notre langue. La première publication en fut faite, nous l'avons dit, en 1580. L'auteur y ajouta beaucoup, mais n'y corrigea rien, dans les éditions qui suivirent. Revoir et réformer son style n'était pas dans sa manière. Il n'aime pas le style livrier ou livresque. Tout chez lui est de premier jet, et prinlesautier; pas si primesautier cependant ni si spontané qu'on le pense communément : cet apparent dédain de la mise en œuvre recouvre une science profonde : les Essais abondent en tableaux, courts et parfaits. Montaigne a luimême ainsi caractérisé ses idées en fait de style: « C'est aux paroles h servir et à suivre, et que le gascon y arrive, si le françois n'y peut aller. Je veux que les choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celui qui escoute, qu'il n'ait aucune souvenance des mots. Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné que veliement et brusque :
Hxc demum sapiet dictio qxiB feriet ;
plustost difficile qu'ennuyeux, esloigné d'affectation, déréglé, descousu et hardi, chaque lopin y fasse son corps ; nonpedantesque, non phrasesque ^, non plaideresque 3. »
C'est ce naturel et ce ton facile de gentilhomme qui attachent si fort à la lecture de Montaigne. C'est là ce qui séduisait M^e de Sévigné, et qui la faisait écrier: « Ah! l'aimable homme! qu'il est de bonne compagnie ! C'est mon ancien ami; mais à force d'être ancien, il m'est nouveau '►. « Dans ce style, dont la transparence et l'exacte proportion sont les qualités constantes^ tout est image, tout est peinture; l'idée abstraite ne se présente jamais nue. Peu de poètes ont eu une imagination de style comparable à celle de cet étonnant prosateur.
i Liv. II, ch. X. — 2 Phrasîer. — 3 Semblable à celui des plaideurs. — * Lettre à M^^ de Griyiian, 6 oct. 1G19.
358 l'ROSATEURS DU XVI' SIÈCLE.
La vraie et la fausse philosophie.
C'est grand cas^ que les choses en soyent là en notre siècle, que la philosophie soit jusques aux gens d'entendement, un nom vain et fantastique, qui se treuve de nul usage et de nul pris par opinion et par effect. Je croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d'un visage renfroigné, sourcilleux et terrible : qui me l'a masquée de ce faux visage pasle et hideux ? Il n'est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu 2 que je ne dise follastre. Elle ne presche que fête et bon temps. Une mine triste et transie montre que ce n'est pas là son giste. Demetrius, lefgrammairien, rencontrant dans le temple de Delphes une troupe de philosophes assis ensemble, il leur dit : Ou je me trompe, ou à vous voir la conscience si paisible et si gaye, vous n'estes pas en grand discours entre vous. A quoy l'un d'eux, Heracleon le Megarien, respondit : C'est à faire à ceux qui cherchent si ,1e futur du verbe PaXXw a un double X, ou qui cherchent la dérivation des comparatifs yetpov et ^-eXtiov, et des superlatifs yeioia-rov et PéXtkjtov 3, qu'il faut rider le front s'enlretenant de leur science. Mais quant aux discours de la philosophie, ils ont accoustumé d'esgayer et de resjouïr ceux qui les traictent, non les renfroigner et les contrister.
Deprendas animi tormenta Intentis in xgro Corpore, depretidas et qnudia : sianit iitrumijue Inde Uabitian faciès *.
L'ame cjui loge la philosophie doit par sa santé ren-
1 C'est un fait bien grave. — - Peu s'en faut. — ^ Pour la clarté et la correction de cette phrase il manque ici quelque chose comme : de penser. — * Ces vers appartiennent i\ la satire l.\ de Juvéna .
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dre sain encores le corps : elle doit faire luyre jusques au dehors son repos et son aise : doit former à son moule leport extérieur, et l'armer par consequentd'une gratieuse fierté, d'un maintien actif et allaigre, et d'une contenance contante et débonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouissance ^ constante : son estât est comme des choses au-dessus de la lune, tousjours serein. C'est Baroco et Baralipion- qui rendent leurs supposts ainsi crotez et enfumez; ce n'est pas elle, ils ne la cognoissent que par ouyr dire. Gomment elle faict estât de sereiner les tempestes de l'ame et d'apprendre^ la faim et les fiebvres à rire, non par quelques épicycles* imaginaires, mais par raisons naturelles et palpables. Elle a pour son but la vertu, qui n'est pas, comme dit l'eschole, plantée à la teste d'un mont coupé, raboteux et inaccessible. Ceux qui l'ont approchée la tiennent au rebours logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d'où elle void bien sous soy toutes choses; mais si peut on^ y arriver, qui en sçait
1 Ce joli mot es /owmance aurait dû être conservé à côté àe réjouissance, qui ne dit pas tout à fait la même cliose. — 2 C'est-à-dire les vains et lourds raisonnements d'une dialectique pédante^que. — * Cette phrase montre qu'on a dit apprendre quelqu'un, comme instruire quelqu'un. Montaigne a encore dit : « Tant d'humeurs, de sectes, de jugements, d'opinions, de lois et de coustumes nous apprennent à juger sainement des nostres, ç.1 apprennent notre jugement à reconnoître son imperfection et sa naturelle faiblesse, qui n'est pas un éger apprentissage. » (Ess., 1. I, c. xxv.) On trouve d'une manière analogue : « Pompée, Milanois, qui l'avoit apnris à danser et faire des armes. » (Brant., Capit. fr., Charles IX.) Et encore au xviii" siècle :
• Le temps et vos leçons l'apprendront à penser. >-
(BoissY, les Dehors trompeurs, 1. VU.)
* Terme d'astronomie. Petit cercle imaginé par les anciens astronomes,et dont le centre parcourt la circonférenccdun cercle plus grand. — 5 Q,i équivaut ici à V homme, et c'est sa signification étymologique : homme s'est écrit autrefois hom, home, koms, hon, hons. om, omme : et c'est à'hom, ou om, qu'a été faite la particule on. << Si peut on y arriver qui en sait l'adresse, » c'est-à-dire : Ihomme qui en sait l'adresse y peut arriver.
l'addresse, par des routtes ombrageuses, gazonnées et doux-fleurantes ^, plaisamment et d'une pante facile et polie, comme est celle des voûtes célestes. Pour n'avoir hanté cette vertu suprême, belle, triumphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe 2 et irréconciliable d'aigreur, de desplaisir, de crainte et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes, ils sont allez selon leur foiblesse faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite^, menaceuse*, mineuse^, et la placer sur un rocher à l'escart, emmy des ronces, fantosme à estonner les gents. Mon gouverneur qui cognoist devoir remplir la volonté de son disciple autant ou plus d'affection que de révérence envers la Vertu, luy sçaura dire que les poètes suivent les humeurs communes, et luy faire toucher au doigt que les Dieux ont mis plutost la sueur aux advenues des cabinetz de Venus que de Pallas... 11 luy fera cette nouvelle leçon, que le prix et hauteur de la vraye vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice : si esloigné de difficulté, que les enfans y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le règlement c'est son util ^, non pas la force.
Socrate, son premier mignon, quitte à escient sa force, pour glisser en la naïveté et aisance de son progrès, (Vest la mère nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend seurs et purs. Les modérant, elle les tient en haleine et en appétit. Retranchant ceux qu'elle refuse, elle nous aiguise envers ceux
' Qui exilaient une douce odeur. Fleurer vient, comme flairer, de flayrare, et ces doux verbes avaient autrefois la môme signification. — - Déclarée. C'est un latinisme. — * Qui est toujours de mauvaise humeur. — * Qui menace toujours. — * Qui fait des mines. — 6 Outil. Amyot écrit ce mot de la môme manière.
qu'elle nous laisse, et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusques à la satiété, sinon jusques à la lasseté^, maternellement : si d'adventure nous ne voulons dire que le régime, qui arreste le beuveur avant l'yvresse, le mangeur avant la crudité, soit ennemy de noz plaisirs. Si la fortune commune luy faut^, elle luy escbappe, ou elle s'en passe, et s'en forge une autre toute sienne : non plus flottante et roulante. Elle sçait estre riche et puissante, et sçavante, et coucher en des matelals musquez. Elle aime la vie, elle aime la beauté, la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c'est sçavoir user de ces biens-là regléement et les sçavoir perdre constamment, office bien plus noble qu'aspre, sans lequel tout cours de vie est desnaturé, turbulent et disforme ; et y peut on justement attacher ces escueils, ces haliers et ces monstres. Si ce disciple se rencontre de si diverse condition 3, qu'il aime mieux ouyr une fable que la narration d'un beau voyage, ou un sage propos quand il l'entendra. Qui au son du tabourin, qui arme la jeune ardeur de ses compagnons, se destourne à un autre qui l'appelle au jeu des batteleurs. Qui par souhait ne trouve plus plaisant et plus doux de revenir poudreux et victorieux d'un combat, que de la paulme ou du bal, avec le prix de cet exercice : je n'y trouve aucun remède, sinon qu'on le mette pâtissier dans quelque bonne ville, fustil fils d'un Duc, suivant le précepte de Platon, qu'il faut colloquer les enfants, non selon les facultez* de leur père, mais selon les facultez de leur ame.
{Essrns, liv, I, ch. xxv, édit. 1595.) -
1 Lassitude. — ^huî manque. — 3 Qm-actère, nature. — * Moyens, richesses.
362 PllOSATEUUS DU XVr SIÈCLE.
Appréciation de Montaigne sur son propre talent.
Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, qu'autant de fois que je les retaste, ^ autant de fois je m'en despite.
Cum relego scripsisse pudet, quia plurima cenio, Me quoqiie, qui feci, judice, digiia Uni -.
J'ay tousjours une idée en l'ame, qui me présente une meilleure forme que celle quej'aymiseenbesongne; mais je ne la puis saisir ny exploicter^. Et cette idée mesme n'est que du moyen estage. J'argumente par là, que les productions de ces riches et grandes âmes du temps passé sont bien loing au delà de l'extrême estenduë de mon imagination et soubaict. Leurs escrisne me satisfont pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent * d'admiration. Je juge leur beauté, je la voy sinon jusques au bout, au moins si avant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy que j'entreprenne, je doibs un sacrifice aux Grâces, comme dit Plutarque de quelqu'un pour practiquer leur faveur.
Si qiiid enim placet,
Si quid dulce homiîium sensi/jiis influit, Deùenlur lepidis omnia Gratiis.
Elles m'abandonnent partout. Tout est grossier chez moy, il y a faute de polissure et de beauté. Je ne sçay faire valoir les choses pour le plus que ce qu'elles va-
1 Retouche, remanie. — » Ovide. De Ponfo, I, v. IG. — ' Produire, réaliser. — * Ce verbe ne s'emploie ordinairement au ligure qu'on parlant de l'effet quo produisent la peur ou l'affliction.
lent. Ma façon n'ayde rien 'àla matière. Voylapourqiioy il me la faut forte, qui aye beaucoup de prise, et qui luyse d'elle mesme. Quand j'en saisi des populaires et plus gaves, c'est pourme suivre, moyqui n'aime point une sagesse cérémonieuse et triste, comme fait le monde, et pour m'egayer mon stile, qui les veut plutost graves et sévères : au moins si je doy nommer stile un parler informe et sans règle, un jargon populaire, et un procéder- sans définition, sans partition, sans conclusion, trouble, à la façon de celuy d'Amafanius et de Rabirius. Je ne sçay ni plaire, ni resjouyr, ny chatouiller. Le meilleur compte du monde se sèche entre mes mains, et se ternit. Je ne sçay parler qu'en bon escient^, et suis du tout desnué de cette facilité, que je voy en plusieurs de mes compagnons, d'entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute une trouppe, ou amuser sans se lasser l'oreille d'un prince de toute sorte de propos; la matière ne leur faillant jamais, pour cette grâce qu'ils ont de sçavoir employer la première venue, et l'accommoder àl'humeur et portée de ceux à qui ils ont affaire. Les princes n'ayment guère les discours fermes, ny moy à faire des comptes. Les raisons premières et plus aisées, qui sont communément les mùeux prinses,jene sçay pas les employer. Mauvais prescheur de commune. De toute matière je dy volontiers les plus extrêmes choses que j'en sçay. Cicero estime, qu'es traictez de la philosophie, le plus difficile membre soit* l'exorde. S'il est ainsi, je me prens à la conclusion
1 Rien est ici employé adverbialemont, comme dans ces phrases : « Rien, rieii, dit-il, ce sera ce qu'il plaira à Dieu, quand mon heure sera venue. (Brant., Hoiumes illustr., L'Ho-pital) « Je ne compte rien sur le maréchal de Vitry que par vous. » (Retz, Mém., liv. I.) << Rien ne lui servit de se défendre avec ses armes ordinaires. » (La- FoNT., Vie d'Esope.) — ^\Inc manière d'écrire. — 3 On ne dit plus qu'à bon escieyit. — '* Subjonctif au lieu de l'indicatif, suivant le génie de la langue de ce temps.
sagement. Si faut-il sçavoir relascher la corde à toute sorte de tons : et le plus aigu est celuy qui vient le moins souvent en jeu. Il y a pour le moins autant de perfection à relever une chose vuide, qu'à en soustenir une poisante^.Tantost il faut superficiellement manier les choses, tantost les profonder 2, Je sçay bien que la pluspart des hommes se tiennent en ce bas estage, pour ne concevoir les choses que par cette première escorse. Mais je sçay aussi que les plus grands maistres, et Xenophon et Platon, on les void souvent se relascher à cette basse façon et populaire de dire et traitter les choses, la soustenans des grâces qui ne leur manquent jamais.
Au demeurant mon langage n'a rien de facile et fluide : il est aspre, ayant ses dispositions libres et desréglées. Et me plaist ainsi, sinon par mon jugement, par mon inclination. Mais je sens bien que parfois je m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir éviter l'art et l'affection, j'y retombe d'une autre part.
Brevis esse laboro,
Obscunis fio 3
Platon dit, que le long ou le court ne sont proprietez qui ostent ni qui donnent prix au langage. Quand j'entreprendrois de suivre cet autre stile sequable*, uny et ordonné, je n'y sçaurois advenir^. Et encore que les coupures et cadences de Saluste reviennent plus à mon humeur, si est-ce que je treuve Csesar et plus grand, et moins aisé à représenter. Et si mon inclination me porte plus à l'imitation du parler de Seneque, je ne laisse pas d'estimer davantage celuy de Plutarque. Comme à faire, à dire aussi, je suy tout simplement
1 Pesante. — 2 Approfondir. — ^ Art poétique d'Horace. — ♦ Egal. — ^ Parvenir.
ma forme naturelle. D'où c'est à l'advanture que je puis plus à parler qu'à escrire. Le mouvement et action animent les parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme je fay, et qui s'eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe, l'assiette, peuvent donner quelques prix aux choses, qui d'elles mesmes n'en ont guère, comme le babil. Massala se pleint en Tacitus de quelques accoustrements estroits de son temps, et de la façon des bancs oii les orateurs avoient à parler qui afFoiblissaient leur éloquence. Mon langage françois est altéré, et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Je ne visjamais homme des contrées de deçà, qui ne sentist bien évidemment son ramage, et qui ne blessast les oreilles qui sont pures françoises. Si n'est-ce pas pour estre fort entendu en mon perigourdin : car je n'en ay non plus d'usage que de l'allemand, et ne m'en chault gueres. C'est un langage, comme sont autour de moy d'une bande et d'autre le Poittevin, Xaintongeois, Angoulemoisin, Lymosin, Auvergnat, brode', trainant, esfoiré 2. Il y a bien au dessus de nous, vers les montagnes, un gascon, que je treuve singulièrement beau, sec, bref, signifiant, et à la vérité un langage masle et militaire, plus qu'aucun autre que j'entende, autant nerveux, et puissant, et pertinent 3, comme le françois est gracieux, délicat, et abondant.
Quant au latin, qui m'a esté donné pour maternel, j'ay perdu par des-accoustumance la promptitude^ de
* Montaigne a encore dit : « Mulasses, roi de Thunes, reprochoit la mémoire de Mahomet, son père, de sa hantise avec les femmes, l'appelant brode, efféminé. » [Ess., liv. II, ch. viit.) Ce mot, que nous avons rencontré au quinzième siècle, s'est conservé dans le Haut- Maine avec le sens de mal tenu, sale, grossier, lâche, efféminé. — 2 Sans force. — s Qqï emploie toujours les expressions propres. — * Facilité.
366 PROSATEURS DU XVl" SIECLL:.
m'en pouvoir servir à parler, oui el^ à escrire, en quoy autre fois je mefaisoy appeller maistre Jean.
[Essais, liv. II, cli. xvii, éd. lo9o.)
Force des preuves de la religion et foiblesse des objections des incroyans.
Or nos raisons et nos discours humains, c'est comme la matière lourde et stérile : la grâce de Dieu en est la forme ; c'est elle qui y donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'avoir eu leur fin, et n'avoir regardé l'amour et obeyssance du vray Créateur de toutes choses, et pour avoir ignoré Dieu ; ainsi est-il de nos imaginations et discours : ils ont quelque corp?, mais une masse informe, sans façon et sans jour, si la foy et grâce de Dieu n'y sont joinctes. La foy venant à teindre et illustrer les argumens de Sebonde ^, elle les rend fermes et solides : ils sont capables de servir d'acheminement et de première guyde ^ h un apprentif, pour le mettre à la voye de cette cognoissauce : ils le façonnent aucunement et rendent capable de la grâce de Dieu, par le moyen de laquelle se parfournit * et se parfaicl-^ après notre créance. Je sçay un homme d'authorité nourry aux lettres, qui m'a confessé avoir esté ramené des erreurs de la mescreance, par l'entremise
* On U'ouvc d'autres exemples do oui et, pour dire môme. — 2 Raymond Sebonde, philosoplie espagnol du r|uinziônic siècle, professeur en médecine, en ihéologie oi en Ecriture sainte îi Toulouse, est auteur d'un J?'flî/e latin !>ur la théologie naturelle (Strasbourg, 1 'i'J(i). Cet ouvrage contient plusieurs erreurs contre la foi. Montaigne en lit une traduction, imprimée îi Paris, 1081, in-8°. — ^ Nouveau mot longtemps féminin, qui est toujours masculin aujourd'hui. On a cependant conservé la locution /a giiiilf du pécheur, litre d'un ancien livre d(» jiiélé encore estimé. — * S'achève, s'accomplit. — !* Se rend parfaite.
RIO.NTAIGNE. 367
des argnmens de Sebonde. Et quand on les despouillera de cet ornement et du secours et approbation de la foy, et qu'on les prendra pour fantasies pures humaines, pour en combatre ceux qui sont précipitez aux espouvantables et horribles ténèbres de l'iiTeligion, ils se trouveront encores lors aussi solides et autant fermes que nuls autres de mesme condition * qu'on leur puisse opposer. De façon que nous serons sur les termes ^ de dire à nos parties :
Si melius quid haOcs, accerse, vel imperium fer 3.
Qu'ils souffrent la force de nos preuves ou qu'ils nous en facent voir ailleurs, et s!ir quelque autre subject, de mieux tissuës et mieux estoffées.
Je me suis sans y penser à demy desja engagé dans la seconde objection, à laquelle j'avois proposé de respondre pour Sebonde. Aucuns disent que ses argumens sont foibles et ineptes à •* vérifier ce qu'il veut, et entreprennent de les choquer aysément. Il faut secouer ceux-cy un peu plus rudenient : car ils sont plus dangereux et plus malitieux que les premiers. On couche volontiers les dicts d'autruy à la faveur des opinions qu'on a préjugées en soy ^. A un atheiste tous escrits tirent à
1 Caractère. Voir plus liaut. — - On trouve, au dis-septième siècle, dans des sens analogues ;
« On combattit long-temps le feu qui me dévore, Mais, lâchant de l'éteindre, on l'accroissoit encore, Et le soin que mon père a pris de me guérir M'a mis cent et cent fois aux termes de mourir.
(RoTRoc, Laure persécutée, Y, ix.)
'( Le mariage de Chimène avec Rodrigue ayant été résolu dans l'esprit du comte, la querelle qu'il a incontinent après avec D. Diègue met l'affaire aux termes de se rompre. {Se7itim. de l'Acad. sur le Cid.) « J'ai cru que c'étoit une heureuse occasion pour mettre M. de Lauzun en état et aux termes de pressentir la situation où je me trouvois. » (M'" de Montp., Mém., 1670.) — ^ „ As-tu mieux ? mets la nappe, ou viens souper chez nous». ;Hor., Epist., L. i.) — '* Incapables de. Ne s'emploierait plus ainsi. — ^ C'est-à-dire : On produit
368 PROSATEURS DU XVr SIECLE.
l'athéisme. Il infecte de son propre venin la matière innocente. Ceux cy ont quelque préoccupation de jugement qui leur rend le goust fade aux raisons de Sebonde. Au demeurant il leur semble qu'on leur donne beau jeu de les mettre en liberté de combattre nostre religion par les armes pures ^ humaines, laquelle ils n'oseroyent attaquer en sa majesté pleine d'authorité et de commandement. Le moyen que je prens pour rabatre cette frénésie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et l'humaine fierté ; leur faire sentir l'inanité, la vanité et deneantise 2 de l'homme ; leur arracher des poingts les chetives armes de leur raison; leur faire baisser la teste et mordre la terre, sous l'authorité et révérence delà majesté divine C'est h elle seule qu'appartient la science et la sapience ; elle seule qui peut estimer de soy quelque chose, et à qui nous desrobons ce que nous nous contons et ce que nous nous prisons.
00 yà? ii wfovEtv ô ôïô; fj-Éya a).).ov r^ èxutôv 3.
Abbatlons ce cuider^, premier fondement de la tyrannie du maling esprit. Dims supei^bis resistit; humiitbiis autem dût gratiam ^. L'intelligence est en touts les dieux, dit Platon, et point ou peu aux hommes. Or c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme chrestien de voir nos utils mortels et caduques si proprement assortis à nostre foy saincte et divine, que lors qu'on les employé aux sujectsdeleur nature mortels et caduques, ils
volontiers les dires d'autrui pour favoriser les opinions qu'on a préjugées on soi.
1 (;omme un pou plus haut : les oreilles qui sont pures frunçnises ; fantaisii^s pures humaines. Dans ces exemples Tadjcctif /)«'(• équivaut à l'advi-rbe pnrement. — - Le néant. — ^ Dieu ne saurait souffrir que nul se croie plus sago que lui. — * Ceilo croyance. — * Dieu résiste aux superbes, et fait grâce aux humbles. I Petr., v, ô.
n'y soyent pas appropriez pins uniement ny avec plus de force. A''oyons donq si l'homme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles de Sebonde : voire s'il est en luy d'arriver à aucune certitude par argument et par discours. Car sainct Augustin, plaidant contre ces gents icy, a occasion de reprocher leur injustice, en ce qu'ils tiennent les parties de nostre créance fauces, que nostre raison faut ^ à establir. Et pour montrer qu'assez de choses peuvent estre et avoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes, il leur met en avant certaines expériences cognuës et indubitables, ausquelles l'homme confesse rien ne veoir; et cela faict il, comme toutes autres choses, d'une curieuse et ingénieuse recherche. Il faut plus faire et leur apprendre que pour convaincre la foiblesse de leur raison, il n'est besoing d'aller triant des rares exemples, et qu'elle est si manque ^ et si aveugle, qu'il n'y a nulle si claire facilité qui luy soit assez claire; que l'aizé et le malaisé luy sont un; que tous subjects également et la nature en gênerai desadvouë sa jurisdiction et entremise. Que nous presche la vérité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie, quand elle nous inculque si souvent que nostre sagesse n'est que folie devant Dieu ; que de toutes les vanitez la plus vaine c'est l'homme; que l'homme qui présume de son sçavoir ne sçait pas encore que c'est que sçavoir et que l'homme qui n'est rien, s'il pense estre quelque chose, so séduit soy-mesmes et se trompe? Ces sentences du Sainct Esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, qu'il ne faudroit aucune autre preuve contre des gens qui se rendroient avec toute submission et obeyssance à son authorité. Mais ceux cy
* Manque. — - Manchote ; lat. mancus, manca.
370 PROSATEURS DU XVl" SIÈCLE.
veulent estre fonetez h leurs propres despens, et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison que par elle mesme. Considérons donq pour celte heure l'homme seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes etdespourveude la grâce et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sa force et le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenue en ce bel esquipage. Qu'il me face entendre par lellort de son discours sur quels fondemens il a basty ces grands avantages qu'il pense avoir sur les autres créatures. {Essais, liv. Il, ch. xu, éd. 1595.)
PASQUIER (Etienne) (1529-1615)
Etienne Pasquier qui, dans sa longue carrière, a traversé le règne de sept rois et presque tout le seizième siècle, naquit à Paris, en 1529 ; on ne connaît pas la maison dont il sortait. Cet homme, si prodigue de détails, dans ses ouvrages, sur tout ce qui le concerne, n'a parlé nulle part de ses père et mère, ni d'aucun de ses ancêtres. Il ne nous a pas non plus entretenus de sa première enfance. On sait seulement qu'elle se passa à Paris, sa ville natale, et qu'il y suivit les cours, alors si célèbres, do l'Université. Il nous apprend lui-même ([u'il fi'équenta aussi l'école de droit de Toulouse, où il assista, en loi", à la première leçon du fameux Ciijas.
On ne croyait pas alors une éducation complète, si l'on n'avait fréquenté pendant quelque temps les universités d'Italie. Pasquier se rendit à Bologne, où il suivit les cours de Marius Socin qui, selon son témoignage, avait acquis tant de renom, que » la jikipart des Italiens venoicnt se vouer à ses pieds l'espace de cinq ou six mois pour tirer de luy consultation. »
De retour ;\ Paris au bout de trois ans, il fut reçu avocat au parlement, et y plaida avec un éclatant succès.
Pasquier mérite de compter parmi ceux qui ont glorieusement préparé la réforme do l'éloquence judiciaire ; il est un des prédécesseurs
les plus estimables de Leraaistre et de Patru. a Une parole ferme et pittoresque, dit Feugère, un débit animé et facile, une argumentation solide et pressante, quelquefois d'après le soùt du temps, fine jusqu'à la subtilité, une riciie variété de connaissances en morale, en politique, en histoire; telles étaient les qualités qui dans celte lice du palais, où, suivant un contemporain i, « il courait si bravement, ^ lui conciliaient tous les suffrages. On ne s'étonnera donc pas que sa porte fût, au rapport de ses biographes, assiégée par les plaideurs. »
Nous ne pouvons suivre Pasquier pas h pas dans sa brillante carrière d'avocat. Nous indiquerons seulement ici une cause qui eut une grande influence sur sa vie. Il eut à plaider pour une jeune veuve, et il obtint pour elle le gain d'un procès fort important ; celle-ci, dans l'effusion de sa reconnaissance, lui dit ingénument, au rapport de Colletet, que « les obligations qu'elle lui avait étaient telles qu'elle croyait ne les pouvoir mieux acquitter qu'en se donnant elle-même à lui, et tous ses biens ensemble. » La veuve était riche, belle, vertueuse ; et, ajoute le biographe, Pasquier, heureux d'accepter son offre, « s'engagea ainsi à bonnes enseignes, en 1557, dans les liens du mariage. »
Peu de temps après cette union il tomba gravement malade et dut quitter Paris. Sa forte constitution l'ayant sauvé d'un cas presque désespéré, il s'empressa de regagner la capitale et le palais. Il eut le chagrin de s'y voir presque oublié. Dans sa désolation il conçut la pensée de renoncer à une profession qui ne lui apportait pas la gloire aussi vite et telle qu'il l'avait ambitionnée. 11 se renferma donc dans une retraite qui lui permit de publier, vers la fin de 1560, le premier livre des Recherches et le Pourparler du Prince.
Pasquier avait été écarté du barreau par le dépit. Il y fut ramené par une inclination invincible et par l'espoir de plus brillants succès. Il les obtint aussi complets qu'il les pouvait souhaiter de 1562 jusqu'à 1565, époque mémorable où le fameux procès de l'Université contre les Jésuites lui acquit une si grande et si triste célébrité.
Les Jésuites, établis depuis un certain nombre d'années à Paris, avaient obtenu l'autorisation d'y ensf-igner. Les élèves se pressaient en foule autour de la chaire de ces habiles maîtres qui ne vendaient pas, mais donnaient gratuitement leur enseignement à tous ceux qui se présentaient. L'Université se montra dès l'abord jalouse de leurs succès. Elle voulut faire « exterminer (c'est-à-dire, suivant la signification latine, bannir) les Jésuites qui sont, disaient les professeurs Ramus et Galland, la peste de l'Université, parce que dès qu'une mesure de sévérité est employée contre les écoliers, ces derniers répondent par la menace de se retirer chez les Pères. » Ce corps catholique, et en grande partie composé d'ecclésiastiques, n'eut pas honte de recourir contre ses rivaux à l'appui des hérétiques. Le
1 Le savant Airault, 'Voy. les Lettres de Pasquier, XI, 7.
372 PROSATEURS DU XVl" SIÈCLE.
12 mai 1565, le recteur de l'Université, suivi des quatre facultés, vint supplier le chef du protestantisme en France, le prince de Condéj de faire chasser les Jésuites, qui troublaient les études publiques. Les enfants de Loyola ne se découragèrent pas ; ils redoublèrent de zèle, et, pour affermir leur existence, ils demandèrent par une requête à être admis et immatriculés dans le sein de l'Université, offrant de se soumettre à ses règles, « dans toutes les choses licites et lionnctes, compatibles avec leur institut. » Sur le refus de ce corps, l'affaire fut portée devant les tribunaux.
Les instances de Béguin et Levasseur, amis de Pasquier, et deux savants très influents dans l'Université, firent qu'on le chargea, malgré sa jeunesse, de plaider contre les Jésuites. Il ne répondit que trop bien aux intentions du corps qui le choisissait. Son plaidoyer fut un réquisitoire où la passion débordait. Les pieux et savants religieux, dont il se faisait gratuitement l'ennemi acharné, étaient présentés par lui comme des monstres, et sa conclusion était: « que cette nouvelle société de religieux qui se disaient de la compagnie de Jésus, non-seulement ne devait point être agrégée au corps de l'Université, mais qu'elle devait encore être bannie entièrement, chassée et exterminée de France. »
Les Jésuites curent pour défenseur Pierre le Tourneur, resté connu sous le nom latinisé de Versoris. Il n'eut pas grand'peine à renverser l'échafaudage d'accusations envenimées, vaines ou mensongères, laborieusement élevé par Pasquier. Le premier président de Thou, père du célèbre historien, se prononça pour les Jésuites. L'opinion du plus grand nombre fut pour un ajournement, qui, sans décider la question, accordait à la société la liberté provisoire d'ouvrir une école et d'instruire la jeunesse.
Pasquier garda toute sa vie une haine aveugle contre les Jésuites. Il choisit, pour reprendre plus violemment que jamais l'attaque contre eux, un moment où ils étaient victimes de la calomnieuse accusation d'avoir provoqué l'attentat de Jean Chastel contre Henri IV. Il publia le Catéchisme des Jésuites. Ce libelle ditïamatoirc eut dans sa nouveauté une vogue européenne ; il fut traduit en latin, c-n anglais, en allemand. Des critiques comme Bayle ont su en faire justice; il n';i pas moins continué d'être un arsenal où les ennemis de la comp.-gnie ont été, jusqu'à notre temps, chercher des armes empoisonnées.
Le plaidoyer de Pasquier contre les Jésuites se répandit partout, on le triiduisit dans les langues étrangères, et, par celte œuvre de parti, il se trouva porté au premier rang des avocats et acquit une renommée universelle. Dès lors il fut employé dans los procès les plus célèbres; b's plus illustres seigneurs eurent recours îi ses talents pour la défense de h'urs Intérêts.
Ses plaidoyers no nous font pas voiren lai un Cicéron,bien moins encore vin Démostliènes ; mais il a constamment le mérite de n'être pas,c'i beaucoup près, aussi pédantesque (lu'on l'était îi sou époque.
Il s'est tout spécialement proposé de débarrasser l'éloquence judiciaire de cet amas indigeste de citations dont elle se chargeait avant lui.
Pasquicr n'était pas considéré uniquement comme un habile avocat, mais encore comme un jurisconsulte profond. Lorsqu'on procéda h la réformation de la Coutume de Paris, il fut choisi pour y travailler avec Gilles Durant, do Fontenay, Canaye, Mangot, de Montholon, la Paye, Vulco, Versoris et Chopin.
Pasquier était doué — il nous le dit lui-même — d'un génie prompt à tout apprendre et capable de tout retenir. Il sut employer très activement ses facultés, et ne cessa, au milieu de ses occupations d'avocat et de jurisconsulte, de composer et de publier des ouvrages qui l'ont mis au rang des plus manjuants écrivains du seizième siècle. Nous dirons d'abord un mot des moins considérables de ces travaux.
Pasquier débuta par un livre d'un goût détestable, le Monophile, où, se posant en rival « des beaux esprits de la France qui s'estoient voués, en nostre vulgaire, à la célébration de l'amour par leurs poésies », il annonçait l'intention « de les contre-carrer par ses proses» 1. Feugère a très bien jugé le Monophile. a Si l'on excepte, dit-il, quelques passages qui ne manquent pas de naturel et de grâce, on n'y trouvera guère que des dissertations subtiles et pédantesques. »
Le Pourparler du Prince, ou, comme l'on dirait aujourd'hui, rEntreticn sur le prince, le premier en date des ouvrages sérieux de Pasquier, est un traité, en forme de dialogue, sur les diverses théories de l'art de régner. P>apportant tout à l'utilité publique, l'auteur y repousse avec véhémence l'assertion d'un de ses interlocuteurs qui avait soutenu que les peuplas sont faits pour les- rois. Il blâme les rois qui voudraient abuser des moyens de gouvernement pour opprimer leurs sujets. Il veut que la volonté du prince soit contrôlée par le conseil des grands corps de l'État.
Pasquier a publié divers traités sous ce môme titre de Pourparler: ainsi le Pourparler de In loi, c'est-à-dire Entretien sur la loi. Ce titre promet plus que l'ouvrage ne donne. Pasquier, dans ce dialogue, entreprend, nous dit-il, de faire la guerre à « quelques esprits libertins qui se permettent de disputer sur la loi générale » ; il a en outre pour but de « signaler la calamité d'un siècle où le bon endure comme le mauvais, sous un faux prétexte de justice ». Le sujet était beau, mais il a été trais é trop imparfaitement.
A ce même genre de composition se rapporte un dialogue entre Alexandre et Rabelais, où Pasquier a pris pour modèle les Dialogues dei morts de Lucien. L'auteur y essaye « par forme de paradoxe, d'excuser tous les défauts imputés auroy de Macédoine ; » mais nous
* Préface du Jilonophile.
374 PROSATEURS DU XVl" SIÈCLE.
ne retrouvons, dans ces dialogues, le caractère ni du satirique ni du conquérant.
Dans son Exhortation aux Princes, il professe des principes d'une extrême tolérance qui ont fait suspecter à quelques-uns sa foi. Il paraît avoir été un très sincère catholique; il n'aime pas le protestantisme, mais il ne veut pas qu'on ait recours à la force pour l'étouflfer.
Des sentiments de modération et de patriotisme respirent également dans la « Congratulation sur la paix générale et sur les bénédictions que le roy a reçues de Dieu ». Cette pièce écrite pour Henri IV, en lôQS^ est un appel à la publication de bonnes lois pour l'affermissement de la paix.
Arrivons maintenant à l'œuvre capitale de Pasquier, à ses Recherches de la France, c'est-à-dire P>echerches sur la France. Ce livre est le résultat des études les plus patientes et les plus investigatrices. « Pasquier, dit Feugère, avait interrogé toutes les ressources ouvertes de son temps à l'érudition ; il avait fouillé dans tous les dépôts de livres : surtoutlabibliothèque fondée par François l'^ à Fontainebleau, et dont le premier chef fut l'illustre Budé, avait fréciuemment reçu sa visite. Il nous atteste qu'il y découvrit quelques ou- ■ vrages rares dont il sut tirer bon profit. Dans son ardeur à tout consulter, il n'avait garde de négliger les manuscrits, il recourait môme aux journaux des familles. Toute notre littérature gauloise, tous nos vieux écrivains ont trouvé en lui un appréciateur aussi éclaire que bienveillant. Contre l'usage de son époque, il ne se contente pas de les étudier, il les cite. Plusieurs de leurs passages jusqu'alors inédits ont, grâce à lui, « couru par les mains du peuple.» On trouve tout dans les Recherches : antiquités, législation, événements publics, questions religieuses, politiques, littéraires, d'origine, de langues, de mœurs, de coutumes. Lîi sont éclairés un grand nombre de points historiques qui ne l'avaient pas encore été, ou ne l'avaient été qu'imparfaitement.
Les Recherches de la France sont, en somme, un des travaux les plus utiles Qu'ait produits le seizième siècle ; mais ce n'est pas une œuvre fortement composée ; c'est un livre fait sans plan ni méthode. Le but de l'auteur « n'estoit |)as d'écrire un corps d'histoire, mais seulement une suite de chapitres détaches sur divers sujets. »
Pasquier, dans ce vaste et laborieux ouvrage, n'est pas seulement un crudit, c'est encore un écrivain. Il faut avouer, cependant, que les Recherches sont d'une lecture pénible même pour les patients amis de la science : c'est une nourriture substantielle, mais d'une forte digestion.
Par ses travaux pour « rechercher les anciennetés de nostre France » ', Pasquier avait bien prouvé qu'il a n'estoit pas né pour estre oiseux « -. Il le montra également par ses Lettres. Les Lettres
1 Lettres do Nie. Pasquier, VU, l. — - Ibid.
d'Etienne Pasquicr, écrites dans la grande faveur de ce genre, à Timitation de Scaliger, de Juste Lipse, de Budé, d'Érasme, de Pétrarque, de Politien, de Bembo, de Sadolet, ont été destinées au public, comme celles de ses modèles, et cependant elles ont un grand mérite do naïveté. Elles sont un précieux monument de l'histoire du temps, que le savant écrit jour par jour, et à mesure qu'elle s'accomplit. Elles offrent toute espèce de questions et présentent toutes les idées et tous les tons. Elles forment incontestablement une partie considérable de la gloire d'Etienne Pasquier.
Cet écrivain, qui ne nous a pas laissé moins de deux mille pages in-folio, a fait preuve d'une remarquable puissance de style. Sa phrase est habituellement ample, et son expression pittoresque et imagée; il déteste la banalité, et cherche partout de quoi relever son langage : il fait d'heureux emprunts aux arts, aux métiers, à l'agriculture, comme aux lois et h la cour. Il a quelquefois une énergie qui frappe. Il sentait le mérite de Tacite, dont il s'appliqua à traduire, non sans force et sans couleur, un fragment tiré du XIV^ livre des Annales. Le père Garasse l'accuse d'user « de ce bon vieux patois qu'on parlait du temps de Jean Clopinel, et de faire son Varron i. » Habituellement cet archaïsme ne déplaît pas chez Pasquier. Enfin, il est un des auteurs chez qui l'on rencontre le plus de curieux et souvent précieux idiotismes.
Jusque dans la vieillesse la plus extiême, Pasquier qui, a-t-il dit dans son épitaphe, « estoit fort de corps, fort d'esprit, » fut également laborieux et aussi également heureux et gai.
« Bien viyre et s'esjouir est ma philosophie, »
dit notre avocat-poète. Bien vivre, ici, veut dire vivre en homme de bien.
Il finit de la mort la plus douce, entouré d'enfants qui le vénéraient autant qu'ils le chérissaient, et qui ont soutenu l'illustration de son nom.
De la diversité de l'ancienne langue françoise avecques celle du jourd'huy -.
J'ay dit au premier chapitre de ce livre, que tout ainsi que selon la diversité des temps on change d'habits, voiie de magistrats en une republique, aussi se changent les langues par une taisible ^ alluvion. Pierre Grinit en ses
1 Recherches des Recherches, III, 8. — ' 2 D'aujourd'hui. — ^ Secrète, insensible.
376 PROSATEURS DU XVl" SIÈCLE.
livres de VHonneste Discipline, dit que l'on avoit peu autres fois observer dans Rome quatre ou cinq diversitez de langues. La vieille des Saliens, qui pour sa longue ancienneté n'estoit presque entendue, laquelle puis après s'eschangea au Latin des douze Tables, qui receut quelque polisseure, sous le poeteEnnius etCaton le Censeur, jusques à ce que petit à petit elle attaignit à sa perfection du temps de Ciceron, César et Saluste, et depuis alla tousjours en telle décadence, qu'en fin elle fut ensevelie dedans l'Italienne.
Je ne fais point de doute que le semblable ^ ne soit advenu à nostre langue françoise, laquelle, selon la diversité des siècles, a pris diverses habitudes ; mais de les vous pouvoir représenter, il est mal aisé. Parce qu'anciennement nous n'eusmes point une langue particulièrement courtizane, àlaquelle les bons esprits voulussent attacher leurs plumes. Et voicy pourquoy. Encores que nos Rois tinssent la supériorité sur tous autres Princes, si est-ce que nostre Royaume estoit eschanlillonné en pièces, et y avoit presque autant de Cours que de Provinces. La Cour du Comte de Provence, celle du Comte de Tholose, celle du Comte de Flandres, du Comte de Champagne, et autres Princes et Seigneurs, qui tous tenoient leurs rangs et grandeurs à part, ores que la plupart d'eux recogneussent nos Rois pour leurs Souverains. De là vint que ceux qui avoient quelque asseurance de leurs esprits escrivoient au vulgaire de la Cour de leurs Maistres, qui en Picard, qui Champenois, qui Provençal, qui ïholozan, tout ainsi que ceux qui estoient à la suite de nos Rois, escrivoient au langage de leur Cour. Aujourd'huy il nous en prend tout d'une autre sorte. Car tous ces grands Duchez et Comtez,
1 Semblable chose.
PASQUIEH. 377
estans unis à nostre Couronne, nous n'escrivons plus que en un langage, qui est celuy de la Cour du Roy, que nous appelions langage François. Et ce qui nous oste encore d'avantage la cognoissance de ceste ancienneté, c'est que s'il y eust un bon livre composé par nos ancestres, lors qu'il fut question de le transcrire, les copistes les copioient non selon la naïfve langue de l'Autheur, ains selon la leur. Je le vous representeray par exemple : entre les meilleurs livres de nos devanciers, je fais estât principalement du Roman de la Roze. Prenez en une douzaine escrits à la main, vous y trouverez autant de diversité de vieux mots, comme ils sont puisez de diverses fontaines.
Il n'est pas dit que tout ce que nous avons changé de l'ancienneté, soit plus poly, ores qu'il ait aujourd huy cours. Nos ancestres avoient pris de Verus, et Vera, Voir et Voire, dont il ne nous est resté que les adverbes, voire, et voirement. Nous en avons fait uns vray et vraije, qui sont beaucoup plus rudes, et de difficile prononciation que les premiers. Nous disions aux prétérits parfaicts de ces verbes, Tenir et Venir, Tenit et Venit, lesquels on eschangea depuis en Tiensit et Viciisit, finalement nous en avons fait Tint et Vint, en ces mutations allans toujours en empirant : car il ne faut faire de doute que Tenit et Venit ne fussent, selon les reigles de la Grammaire, meilleurs, et plus naturels.
J'ay remarqué plusieurs belles paroles anciennes, dont les aucunes sont du tout perdues par la nonchali.nce, elles autres changées en pires par l'ignorance des nostres. Nos ancestres usèrent de Barat, Guille, et Loznnge, pour Tromperie, et Barater, Guiller, et Lezanger, YiouT Tromper : dictions qui nous estoient naturelles, au lieu desquelles nous en avons adopté des Latines, Bol,
378 PROSATEURS DU XVl^ SIÈCLE.
Fraude, Circonveniion : vray * qu'encores le commun peuple use du mot de Barat. Afin cependant que je remarque icy en passant que comme nos esprits ne sont que trop fertils, et abondans en tromperie, aussi n'y ail parole que nous ayons diversifiée en tant de sortes que ceste-cy : parce que Guille, Lozange, Barat, Malengin, Dol, Fraude, Tromperie, Cvxonvention, Déception, Surprise, et Tricherie, dénotent caste mesme chose. Le Roman de Pépin dit Enherher, nous Empoisonner. Le mesme roman, et encores le Comte Thibaut de Champagne en ses Amours, Maleir, pour ce que nous disons Mauldire. Le vieux valoit bien le nouveau, si nous voulons nous arrester à l'analogie de beneir qui est son contraire. Nos prédécesseurs dirent grigneour, puis grigneur, dont encores est faite fréquente mention dans quelques anciennes coustumes : nous disons ^j/î/s gi^ande, ei meilleure part, rendans en deux mots ce qu'ils comprenoient sous un seul. Nous disons aujourd'huy Magistralement, Hugues de Bersy, Maistrement, qui est moins Latin. Nous usons du mot adjourner, quand nous faisons appeller un homme en justice par la semonce d'un Sergent, le Roman de Pépin en a usé pour dire que le jour estoit venu, qui n'estoit pas trop mal propre; nous en avons perdu la naïfveté, pour la tourner en chicanerie. Dans le mesme Autheur Hosteler, pour loger, qui n'estoit pas moins bon que le nostre : Malotru est dedans Hugues de Bersy ; Barguigner, mot aussi familier entre les marchands, que chicaner entre les praticiens, est dansleHuon deMeryen son Tournoy de i Antéchrist, ces deux se sont perpétuez entre nous jusques ;\ huy. Le Latin a dit Ambo et Duo pour dénoter le nombre de deux : de ces deux mots l'Italien a fait un ambedue, et
' Il est vrai.
dans le Roman delà Roze]^ trouve pour une pareille signification ambedeux, motquin'estplusen nostre usage: Endtmentias avoit eu vogue jusques au temps de Jean le Maire de Belges, car il en use fort souvent, pour ce que nous disons par une périphrase en ce pendant ; iodichim du Bellay, dans sa traduction des quart et sixiesme livres de Virgile, le voulut remettre sus, mais il n'y peut jamais parvenir. Nessun^ pour nul, Ades pour maintenant : Nous les avons resignez à l'Italien aussi bien que lozenger (qui estoit à dire tromper), en ces mots, iSessuno, Adesso, Luzingar. Le Cattivo llàVien et le C/iefi/ François symbolizerent, comme semblablement Albergar, et Héberger: je ne sçay si l'Italien le tient de nous, ou nous de luy. L'Italien dit Schifar pour ce que nous dismes anciennement Eschevcr, et aujourd'buy Esquiver. Ce que nos anciens appellerent Heaume, on l'appella sous François premier, Armet, nous le nommons maintenant Habillement de teste. Qui est une vraye sottise de dire par trois paroles ce qu'une seule nous donnoit. Ainsi est-il de Tabour, que les soldats appellent maintenant Quesse, sans sçavoir direpourquoy. Ainsi de VEstendart, Bannière, ou Enseigne, que nous disons aujourd'huy Drapeau. Vray qu'il est plus aisé d'en rendre raison que de l'autre : cela estant provenu d'une hypocrisie ambitieuse des Capitaines, qui pour paroistre avoir esté aux lieux où l'on remuoit les mains veulent représenter au public leurs enseignes deschirées, encores que peutestre il n'en soit rien. Dans les livres delà Discipline militaire de Guillaume de Langey vous ne trouverez ny Co}^ps de garde, ny Sentinelle, ains au lieu du premier il l'appelle le Guet, et le second estre aux escoutes. Ces deux qui estoient de très-grande et vraye signification se sont eschangez en Co7'ps de garde et Sentinelle; et nommément le mot à.'escoute estoit plus significatif que
celuy de sentinelle, dont nous usons. De mon temps j'ay ■veu plusieurs mots mis en usage, qui n'estoient recogneus par nos devanciers. Et peut estre le mesme mot de Devancier. Le premier qui mit en ÇRnvve Avint-propos pour Prologue, fut Louys le Charond en ses Dialogues, dont on se mocquoit du commencement : et depuis je voy ceste parole receuë sans en douter : non sans cause. Car nous avons plusieurs mots de mesme parure, Avantgarde, Avant-jeu, Avant-bras, et croy qu'il y avoit plus de raison de ù\vq Avant-chambre, que ce que nous disons Antichambre. Il voulut aussi d'un Jurisconsulte Latin, faire en nostre langue un Droict-conseillant, mais il perdit son François, Piafer, que l'on approprie à ceux qui vainement veulent faire les braves, est de nostre siècle, comme aussi aller à la Picorée, pour les gens d'armes qui vont manger le bon homme aux champs, faire un auront pour braver un homme, la populace, mot qu'avons esté contraincts d'innover par faute d'autre pour dénoter un peuple sot.
Le premier où j'ay leu Court izer, est dans la Poésie d'Olivier de Maigny, parole qui nous est pour le jourd'uy fort familière. Je n'avois jamais leu Arborer une enseigne pour la planter, sinon aux ordonnances que fît l'Admirai de Ghastillon, exerçant lors la charge de Colonel de l'infanterie, mot dont Virglnelle a usé en V Histoire de Villardoiiin. Nous avons depuis trente ou quarante ans emprunté plusieurs mots d'Italie, comme Contraste *, pour Contention, Concert, pour Conférence, Accort, pour Advisé, En conche ^, pour en ordre, Garbe, pour je ne sçay quoy de bonne grâce, faire une supercherie ^ à un homme, quand on luy fait un mauvais tour
1 Co7i!raitle signifiait au seizii'>me siècle lutte, combat, débat. — 2 Conrfie, de, l'iialicii co^icm, (.-r'/u/o, voulait dire aiTaiigi'iiiont, disposition. — ^ Siiperc/ierie a. élé formé au seizième sièclo ûesopeixhieria,
à l'impourveu. En l'escrime nous appelions Estramassom 1 des coups de taille. Le Pédant, pour un maislre es Arts mal appris, et façon pedantesque, en conséquence de ce mot. Comme aussi nous avons quitté plusieurs mots françois qui nous estoient très-naturels, pour entrer dessus des bastards. Car de Chevalerie nous avons fait Cavallerie, Chevalier, Cavalm\ Embusche, Embuscade, Attacher l'escarmouche, Attaquer; au lieu de bataillon, nous avons à.\i Escadron 2; et pour nos piétons ou aventuriers anciens, nous ne serions pas guerriers si nous ne disions Infanterie ^, mots françois que nos soldats voulurent italianiser, lors que nous possédions le Piedmont, pour dire qu'ils y avoient esté : et de malheur aussi quittasraes nous nos vieux mots de fortification, pour emprunter des nouveaux Italiens. Parce qu'en telles affaires les Ingénieurs d'Italie sçavent mieux débiter leurs denres que nous autres François. Il n'est pas que n'ayons mis sous pieds des paroles qui estoient de quelque honneur, pour donner cours à d'autres de moindre valeur. Le mot de Valet anciennement s'adaptoit fort souvent à titre d'honneur près des Rois : car non seulement on disoit Valets de Chambre, ou Garderobe, mais aussi Valets trenchans, et d'Escurie. Et maintenant le mot de Valet se donne dans nos familles à ceux qui entre nos serviteurs sont de moindre condition, et quasi par contemnement et mespris. Vray est qu'il y avoit un valet, qu'on appelloit nihil valet ^ dit Marot en se moc-
de soperchio, qui excède, surabondant. Soperchio a pour radical le latin super, sur. Du sens d'outrage, If mot est venu à celui de tromperie. 1 Estram.ço'i a gardé cette signification. Le premier sens est celui d'épée droite, longue et à deux tranchants. Italien stramazzone, bas latin scrama saxus, grand couteau, schrarume, blessure, et du bas latin saxn, couteau, de l'ancien haut-allemand Snhs, couti ati. — 2 De l'italien .^qu idrune, de squadru, troupe de guerre. ^ ^ De l'italien infanteria, le même que faiiteria, dérivé de fonte, petit garçon, valet, fantassin ; fante est une apocope du latin infantem, enfant.
quant. La Chambrière estoit destinée pour servir sa maistresse en la chambre : maintenant les Damoiselles prendroient à honte d'appeller celles qui les suivent Chambrières .'ains les appellent Servantes, mot beaucoup plusvil que l'autre quel'on approprie à celles qui servent à la cuisiue. Le nom de Grand Bouteiller estoit un office de la Couronne, comme celuy de Connestable. Aujourd'huy non seulement la mémoire en est oubliée en la Cour du Roy, mais il n'y a rien de si bas que la charge de Bouteiller. Et pour ceste cause ceux qui sont aujourd'huy en telles charges, sont appelez Sommeliers i. Une vieille dotation faite à l'hospital de Mascon en May 1323 par Barthélémy de Chevriere eschanson 2 du Roy, l'appelle en Latin Bartholomeus Caprarij Scancio domini nosiri Régis ; qualité qui succéda à celle du grand Bouteiller. Nous avons accreu nostre langue de plusieurs nouvelles dictions tirées de nous-mesmes, comme pour exemple, de Chemin, nos prédécesseurs ^wcni acheminer, de compagnon, accompagner, de raison, arraisonner ' .• comme au contraire une négative en adjoustant de, car ils dirent de saison, desaisonner, mais de nostre temps nous y apportasmes plus de liberté : parce que d'Effect, Occasion, Violent, Diligent, Patient, Médicament, Facile, Nécessité, Tranquille, nous fisraes Effectuer, Occasionner, Violenter, Diligenter, Patienter, Medicamenter, Faciliter, Nécessiter, Tranquilliter. Je n'ay point encores leu /)ossibiliter, de possible. 11 n'est pas que Montagne en ses
* On trouve dès le douzième siècle Louteiller avec le sons d'offîcicr qui a l'intendance du vin de la table du roi. Sommelier, du bas-latin somaviiis, stwnnulafius, de snma, sauma, sagma, charge, faix, est plus ancien que ne le croit Pas(|uier : on le truuve au quatorzième siècle. — 2 Ei:liunso7i est du treizième siècle, et peut-être du douzième. C'est un mot d'oi-igine germanique : ancien haut-allemand, scencnn, verser ;\ boire, sic7ico, ci-lui qui ver.-c ;\ boire; bas-latin, scrmcio, scantia dans la loi salique; allemand moderne, sc/ir)il;e?i, verser à boire. — 3 Araisoncr, orroisoner, «rruisotmer, était d'un usage fréquent aux douzième et treizième siècles.
Fssaiz, et Ronsard en la dernière impression de ses œuvres (avant qu'il mourust) n'ayent par une nouveauté fait un nouvel Ainsin ^ : car lors que ce mot est suivy d'une voyelle immédiate, ils mettoient une iY derrière, pour oster la cacophonie. Si ces nouveautez enrichissent ou embellissent nostre langue, j'en laisse le jugement à la postérité, me contentant de marquer ces choses, pour monstrer je ne sçay quoy de particulier en nous, qui n'estoit point en nos ayeuls.
Ghacini se fait accroire que la langue vulgaire de son temps est la plus parfaite, et chacun est en cecy trompé. De ma part je ne doute point que Hugue de Bersy, Huon de Mery, Jean de S. Gloct, Jean le Nivelet, Lambert Licors, et tous nos vieux Poètes, n'eussent jamais mis la main à la plume, s'ils n'eussent estimé rendre leurs œuvres immortelles : lesquelles neantmoins ont esté ensevelies dans les ans par le changement du langage, ne restant plus de tous leurs escrits qu'une carcasse. Et Lorry mesmes, et Glopinel fussent aussi au tombeau, si Marot ne les en eust garentis par le langage de nostre temps qu'il leur donna. Quoy doncques? Dirons-nous que les langages resemblent aux rivières, lesquelles demeurans tousjours en essence, toutes-fois il y a un continuel changement des ondes : aussi nos langues vulgaires demeurans en leur gênerai, il y ayt changement continu de paroles particulières, qui ne reviennent plus en usage? Je vous diray ce que j'en pense. Je croy que l'abondance des bons Autheurs, qui se trouvent en un siècle, authorise la langue de leur temps par dessus les autres : on a recours h leurs conceptions originaires, qu'il faut puiser d'eux. Le vulgaire de Rome fut en sa perfection sous Ciceron, César, Sa-
^ Pasquicr est dans l'erreur; ainsm se trouve dès le douzième siècle.
384 PROSATEURS DU XVl'' SIÈCLE.
luste et Virgile, le Toscan sous Pétrarque et Bocace. Et combien que le temps apportast changement à ces deux langues, toutes-fois leur perfection a esté tousjours rapportée au temps de ces grands Maistres.
{Recherches de la France, YllI, 3, éd. 1643.)
Commencement des troubles religieux de la France.
M. de Guise, après avoir receu les lettres du roy de Navarre, a rebroussé son chemin en cour ; el à son retour, passant par la ville deVas-y, les siens prétendants avoir receu quelque injure par les autres, ont fait passer plusieurs au fll del'espéejlorsqu'iîsvacquoien ta l'exercice de leur religion. Beze en a voulu faire instance : mais silence luy a esté imposé par le roy de Navarre. Quelques jours après, M. de Guise est arrivé dans Paris, costoyé des conneslable et mareschal de Saint-André, avec une grande troupe de gendarmes. Il a esté receu magniOquement et avec un grand appareil par les Parisiens; le prevost des marchands et les eschevins sont allez au-devant de luy pour le bienveigner *. Ce mesme jour le prince de Gondé, qui estoit en la ville, est allé au presche avec grande compagnie, en une maison des fauxbourgs Saint-Jacques que l'on appelle Jérusalem ; deux jours après est arrivé le roi de Navarre, et le lendemain, jour de Pasques fleuries, a esté faite une procession générale, où il estoit : qui a donné quelque asseurauce au peuple de voir restablir ks choses en leur ancien estât. Pour cela les ministres ne laissent de prescher. C'est un vray chaos et confusion : toutes sortes de gens, tant de l'un que de l'autre parly, s'assem-
1 Lui faire la bienvenue, lui faire un accueil bienveillant, le saluer affectueuscniont.
PAi-QUIEli. 385
blent dans la ville, leurs chefs et principaux capitaines y estants; les coups de pistoles et canons nous servent de carillon. Les armes nous ont esté rendues, lesquelles peu auparavant avoient eslé portées en l'hostel de ville, par le commandement du prince de la Rochesur-Yon.
Quelque peu après, il a esté capitulé entre ces seigneurs que le prince de Condé vuideroit le premier de la ville pour éviter* aux séditions, et que le lendemain de son partement le roi de Navarre et ses partisans feroient le semblable. Le prince s'est retiré à Meaux, oti, après avoir fait la cène, il a fait un grand amas de gens : le semblable ont faict l'admirai, les sieurs d'Andelot et la Rochefoucaut. Grammont remue toute la Guienne, et Montgommery la Normandie. Quelques-uns avoient conseillé à la roine mère de se retirer de Fontainebleau dans la ville d'Orléans, avec le roy et messieurs ses frères, et là se tenir close et couverte contre tous, jusques à ce qu'ils fussent entrez en quelque bonne reconciliation. Elle n'y a voulu ou osé entendre, tellement que le roy de Navarre l'a retrouvée à Fontainebleau : lequel, adverty que le prince de Condé estoit passé le lundy de Pasques au rez^ des murailles de Paris avec quinze cens chevaux, et s'estoit logé ii Saint- Cloud, prit resolution de retourner dans Paris, encores que l'opinion de la reine ne feust telle. Le prince de Condé prend de là argument et prétexte de son entreprise, disant que le roy estant détenu prisonnier par les autres, il a chargé les armes pour le délivrer de cesle captivité. S'il m'estoit permis de juger des coups, je vous dirois que c'est le commencement d'une tragédie qui se jouera au milieu de nous à nos despens; et Dieu
1 Neutre, comme parer À. — ^ Au pied; le rez est la partie rase.
XVl" SIÈCLE. "i2
386 PROSATEUHS DU XVl" SIÈCLE.
vueille qu'il n'y aille que de noz bourses! Mais tout ainsi que les spectateurs cognoissent aisément les bien ou mal séances^ de ceux qui jouent; aussi si j'osois bonnement juger des coups, entre vous et moy je dirois volontiers que M. le prince a faict icy plusieurs fautes : je ne vous diray point d'avoir changé de religion, et moins encores d'avoir pris les armes : ce sont fautes qui sont trop lourdes ; mais puisqu'il luy estoit advenu de franchir le Rubicon, il ne devoit desemparer ^ ny la ville de Paris ny la présence de son roy ; car celuy qui demeurera en possession de l'un ou de l'autre aura de grands advantages sur son ennemy.
Le premier pas de clerc que feit Pompée, en la guerre civile qu'il eut contre Gesar, fut quand il quitta la ville de Rome pour la laisser à son ennemy. Le prince recognoist aucunement qu'il s'est en cecy mespris, et pour y donner ordre a surpris la ville d'Orléans, dans laquelle il pourra fort aisément assembler ses forces : ville vrayement à lui fatale, en ce que peu auparavant il s'y estoit presque veu au-dessouz de toutes affaires, et maintenant il y tient rang de souverain. Cela a estonné aucunement les princes et sieurs catholiques : qui a esté cause que le roy estant à Melun ils ont résolu de l'amener dans Paris. M. le connestable y est arrivé le premier à basse noise ^, et le lendemain de son arrivée, qui a esté le 4 avril loG2, il a fait faire monstre aux citoicns avec une bien grande joye et allégresse de tous : diclce bellum inexpertis. Ce mesme jour il a faict brusler tous les bancs, sièges et chaires de Popincourt et Jérusalem: en ce tumulte, la maison de Popincourt mcsmes
1 Séance voulait dire convenance, aptitude. Nicot traduit ce mot par : DecetUia, Comli'wntvi, Habilitas. — ^ Quitter. — ^ Tacitement, sans bruit. Noiaa signilio querelle, et, par extension, bruit. <( Ils ouyrent ia noise et le cri dos chevaux, Strepilum et liinnilum equorum. » (NicoT.) Do noxia, méfait, délit.
a esté bruslée; et des lors ont cessé les presclies des huguenols dans la ville de Paris. Le tout, non sans grandement affliger ceux de la religion, l'espace de quatre ou cinq jours : pendant lesquels le roy est entré dans Paris, sans forme d'entrée royale, parce que les affaires présentes ne le portoient pas. On ne parle plus que de guerre : chacun fourbit son harnois. M. le chancelier s'en centriste : tous les autres y prennent plaisir. Quand il en a voulu parler, M. le connestable luy a dit que ce n'estoit à gens de robe longue d'opiner sur le fait de la guerre; mais il luy a respondu que combien que telles gens ne sceussent conduire les armes, si ne laissoientils de cognoistre quand il en failloit user: response qui ne me semble pas moins vraie que hardie; car il n'y a rien tant à craindre en une republique qu'une guerre civile, ni entre les guerres civiles que celle qui se fait souz le voile de la religion, mesmemenl^ pendant qu'un roy, pour son bas aage, n'a puissance de commander absoluement.
{Lettres^ iv, 13. A M. de Fonssomme, éd. loSô.)
(né vers 1540 — mort le 15 juillet 1614)
Pierre de Bourdeille, plus connu sous le nom d'abbc do Brantôme, ou Branthôme, troisièmo fils de François^ vicomte de Bourdeille, et d'Anne de Vivonne de la Châteigneraie, naquit en Périgord vers l'an 1540, et passa ses premières années à la cour de Marguerite de Valois, sœur de François P""^ dont sa mère était dame de corps. Après la mort de cette reine, vers 1550, il vint commencer ses études à Paris et alla les achever à Poitiers vers 1555.
' Surtout.
388 PROSATEURS DU XVl* SIÈCLE.
A la mort de l'évoque de Lavaur, abbé de Brantôme, le 20 mars 1556, cette abbaye fut donnée au jeune étudiant en faveur des services rendus au roi Henri II par Jean, seigneur d'Ardelay, son frère. Il ne fut connu dès lors que sous le nom d'aJ)bé de Brantôme, et cet écrivain qui a laissé un souvenir si licencieux se trouve, dans plusieurs actes, qualifié de Révérend Père eyi Dieu, meisire Pierre de Boiirdeille, abbé de Brantôme. Malgré ce bénéfice ecclésiastique et plusieurs autres dont il fut pourvu, il n'entra jamais dans les ordres et suivit toujours la carrière militaire.
II fit son premier apprentissage d'armes sous François de Guise. En 1557, il se rendit en Italie pour servir sous les ordres du maréchal do Brissac. Il rentra en France en 1560. Au mois d'août 1561, il accompagna le grand prieur François de Guise, chargé de reconduire en Ecosse la belle Mario Stuart, veuve de François II. A son retour en France, la guerre civile était engagée: il s'attacha au parti des princes lorrains. Dans Tintervalle d'une courte paix, en 1564, il alla, poussé par le goîit des aventures, servir comme volontaire dans l'armée espagnole, commandée par don Garcie de ïi)lède, et assista à la prise du Peu wi de Vêlez de Gomora, sur les côtes d'Afrique. Revenant par Lisbonne, il reçut des mains du roi dom Sébastien l'ordre du Christ. Il passa ensuite à Madrid, où il fut accueilli, avec une bienveillance qu'il s'est plu à cé.ébrer, par Elisabeth de France, femme de Philippe II.
Dans les années suivantes, on le voit successivement à Milan, à Naples, à Syracuse, à Malte, où il conçut le dessein d'entrer dans l'ordre de Sa nt-Jean, mais en fut détourné par son ami S^rozzi qui l'éblouit par la perspective d'une belle fortune en France, qu'il ne devait jamais atteindre. Il visita ensuite Rome, alla à Turin présenter ses hommages à Marguerite, duchesse de Savoie, rentra un moment en France, et, apprenant que Soliman préparait une expédition contre la Hongrie, s'enrôla des premiers pour aller combattre les Turcs. La mort do Soliman, qu'il sut à Venise, le fit bientôt rentrer dans son pays.
Pendant les troisièmes troubles religieux qui éclatèrent en 1568, six mois après la paix de Longjumeau, Brantô.me fut chargé du commandement d'une compagnie de gens de pied : il ne le conserva que deux ans. Il était en même temps gentilhomme de Charles IX, à GOO livres de gages, depuis le commencomont de l'année 1508. Auparavant il avait été gentilhomme du duc d'Orléans, qui fut Henri 111.
Après la bataille de Jarnac (13 mai 1509), atteint d'une fièvre intermittente, il se retira :'i son abbaye où il resta jusqu'en 1571. Il assista, en 1573, au siège de la Rochelle.
Dans les années suivantes, il est constamment à la suite de la cour do Catherine de Mcdicis et de celle de la reine Marguerite, femme d'Henri IV, 11 espérait de grandes faveurs, de belles promesses lui avaient été faites ; mais il n'obtint rien. De dépit, il se
jeta dans le parti du duc d'Alençon dont il était chambellan, et forma le projet de ven Ire le peu df. bien qu'il avait en France, pour s'en (iller servir ce grand roi d'Espagne (Philippe II), très illustre et noble rémunérateur des services qu'on lui fdit.
L'explosion de la guerre de la Ligue l'empêcha de pouvoir vendre son bien, et ainsi de partir. Une cause plus forte le fixa en France ; une chute de ( heval lui brisa et fracassa tous les reins, et le retint qu'itre an^ dans le lit, estropié et perclus de ses membres, sar,s se pouvoir remuer qu'avec toutes les douleurs et tourrnens du monde.
Pour s'occuper dans sa solitude et se distraire des souffrances et des infirmités précoces que lui avait amenées sa chute de cheval, Brantôme, qui n'avait jamais étudié, s'avisa de se faire auteur. Il voulut raconter tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait appris dans ses voyages et à la cour. Son nom ne se trouve mêlé à aucun événement historique, et sa vie n'offre rien d'intéressant ni d'important ; mais sa curiosité et l'inquiétude de son caractère le mêlèrent à toutes les affaires, comme témoin, si ce n'est comme acteur, et il connut tous les grands personnages de son siècle. On les voit revivre dans les portraits qu'il nous en a laissés. On y retrouve surtout la vive expression de leurs défauts et de leurs vices. Chateaubriand appelle Brantôme « un raconteur cynique qui moulait les vices des grands comme on prend l'empreinte du visage des morts * ». Non seulement le sieur de Bourdeille reproduit impudemment l'image de tous les vices les plus honteux, mais il semble y applaudir et les glorifier.
Brantôme a toujours été et est plus que jamais lu, malgré et trop souvent pour les turpitudes dont il est rempli. Bien qu'il ne fasse qu'effleurer les sujets, qu'il quitte et reprend ou laisse tout à fait selon sa fantaisie ; bien qu'il n'entende rien à approfondir une action, ni h. en développer les motifs, néanmoins, les litiénUeurs les plus sérieux en liront toujours avec agrément et profit au moins certaines parties, à cause de son style original et attrayant, quoique très incorrect et constamment gâté de mignardise italienne.
Brantôme attachait à ses écrits autant d'importance que l'aurait pu faire un pur homme de lettres. Il les recommanda, dans son testament, à ses héritiers, avec une paternelle sollicitude, et les chargea expressément de les faire imprimer.
Ses ouvrages sont : Les Vies des hommes illustres et des grands capitaines ; — La Vie des daynes illustres ; — Discours sur les duels; — Ro'lomontades et juremens des Espagnols; — Mémoires de P. Bourdeille, seigneur de Brantôme.
' Analyse raisonnée de r/iistoire de France.
Portrait du chancelier de l'Hospital.
C'estoit un autre censeur Caton celuy-là, et qui sçavoit très bien censurer et corriger le monde corrompu. Il en avoit du tout l'apparance avec sa grand'barbe blanche, son visage pasle, sa façon grave, qu'on eust dict à le voir que c'estoit un vrai portraict de sainct Hiérosme ; aussi plusieurs le disoient à la court.
Tous les estats le craignoient, mais sur tous messieurs de la justice, desquels il estoit le chef; et mesmes, quand il les examinoit sur leurs vies, sur leurs charges, sur leurs capacitez, sur leur sçavoir, que^ tous le redoutoient comme font des escolliers le principal de leur collège, et principallement ceux qui vouloient estre pourveus d'estats : asseurez-vous qu'il les remuoit bien s'ils n'estoient point capables.
Il me souvient qu'une fois à Moulins j'avois prié M. d'Estrozze (car il l'aymoit fort) de lui parler de quelques affaires que j'avois, qu'il me despescha aussilost; et nous fit disner très-bien, du bouilly seulement (car c'estoit sou ordinaire pour les disners), avecques luy en sa chambre, et n'estions pas quatre en table, où durant le disner ce n'estoit que beaux discours, beaux mots et belles sentences, qui sortoicnt de la bouche de ce grand personnage, et quelquesfois aussi de gentilz mots pour rire.
Après disner, on luy dict qu'il y avoit là un président et un conseiller nouveaux qui vouloient estre receuz de luy en leurs nouveaux estats qu'ils avoient obtenus. Soudain il les fist venir devant luy, qui ne bougea ferme
1 Que ainsi cniployô ost incorrect.
BRANTOME. 39t
de sa chaire. Les autres trembloient comme la feuille au vent. Il fil apporter un livre du Code sur la table, et l'ouvre Iny-mesmes, et leur montre à l'un après l'autre une loy h explicquer, leur en^ faisant sur elle des demandes, interrogations et questions. Ils luy respondirent si imperlinemment et avec un si grand estonnement, qu'ils ne faisoient que vaxiller et ne sçavoient que dire : si bien qu'il fut contrainct leur en faire une leçon, et puis leur dire que ce n'estoient que des asnes, etqu'encor qu'ils eussent près de cinquante ans, qu'ils s'en allassent encor aux escolles estudier.
M. d'Estrozze etmoy estions près du feu qui voyions toutes leurs mines, plus esbahys qu'un pauvre homme qu'on mène pendre. Nous en ryons soubs la cheminée notre saoul. Ainsy M. le chancellier les renvoya sans recevoir leur serment, [et dit] qu'il remonstreroit au roy leur ignorance, et qu'il en mist d'autres en leurs places 2. Après qu'ils eurent passé la porte, M. le chancellier se tourna vers nous, et nous dict : « Voylà de grands asnes ; c'est grand'charge de conscience au roy de constituer ces gens-là en sa justice. »
[Grands capitaines françois, le connestable Anne de Montmorency, édit. de la Société de l'Histoire de France, t. III, p. 306.)
Conduite courageuse des daines de Sienne, lors du soulèvement de la ville contre les Impériaux,
Sans emprunter les exemples des généreuses dames
1 Cet en suivi de Sio- elle forme un très mauvais pléonasme. Noua ne relevons pas toutes les incorrections de Brantôme; elles sont trop visibles. — - Phrase très incorrecte. Qu'il remontreroit et qu'il en mist ne sont amenés par rien. 11 faudrait quelque chose comme : Et leur dit qu'il remontrerait au roi leur ignorance et le prierait qu'il en mit.
392 PROSATEURS DU XVr SIECLE.
de Rome et de Sparte de jadis, qui ont en cela excédé toutes les autres, ilz sont assez manifestes et apposez à nos yeux, j'en veux escrire de nouveaux et de nos temps.
Pour le premier, et à mon gré le plus beau que je sçache, ce fut celuy de ces belles, bonnestes et courageuses dames de Sienne, alors de la révolte de leur ville contre le joug insupportable des Impériaux : car, après que l'ordre y fut estably pour la garde, les dames en estans mises à part pour n'estre propres à la guerre comme les hommes, voulurent monstrer un par-dessus 1... et, pour porter leur part du travail, se départirent d'elles-mesmes en trois bandes ; et, un jour de Saint-Anthoine, au mois de janvier, comparurent en public trois des plus belles, grandes et principales de la ville, en la grande place (qui est certes très belle), avec leurs tambours en enseignes.
La première estoit la signora Forteguerra, vestue de violet, son enseigne et sa bande de mesme parure, avec une devise de ces mots : Pur che sia il vero... La seconde estoit la signora Piccolomini, vestue d'incarnat, avec sa bande et enseigne de mesme, avec la croix blanche, et la devise en ces mots : Par c/ie no Vhabbia tutio. La troisiesme estoit la signora Livia Fausta, vestue toute à blanc, avec sa bande en enseigne blanche, en laquelle estoit une palme, et la devise en ces mots : Pur che Chabbia.
A l'cntour et à la suite de ces trois dames, qui sembloyent trois déesses, il y avoit bien trois mille dames, que- gentilles-femmes, bourgeoises qu'autres, d'apparence toutes belles, ainsi bien parées do leurs robes et livrée? toutes, ou de satin, de taflelas, de damas ou
1 Expression singulière pour signifier : se distinguer par quelque chose d'extraordinaire. — * Tant.
autres draps de soye, et toutes résolues de vivre ou mourir pour la liberté. Et chacune portoit une fascine sur l'espaule àun fort que Fou faisoit, crians : « France ! France I » Dont M. le cardinal de Ferrare et M. de Termes, lieutenans du roy, en furent si ravis d'une eh ise si rare et belle, qu'ils ne s'amusèrent à autre chose qu'à voir, contempler, admirer et louer ces belles et honnestes dames...
Les hommes, qui, de leur bonne volonté, estoyent fort enclins à leur liberté, en furent davantage poussez par ce beau trait, ne voulans en rien céder à leurs dames pour cela : tellement que tous à l'envy, gentilshommes, seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches et pauvres, tous accoururent au fort à en faire de rnesme que ces belles, vertueuses et honnestes dames ; et- en grande émulation, non seulement les séculiers, mais les gens d'église, poussèrent tous à cette œuvre. Et au retour da fort, les hommes à part, et les femmes aussi rangées en bataille en la place auprès du pallais de la Seigneurie, allèrent l'un après l'autre, de main en main, saluer l'image de la Vierge Marie, patronne de la ville, en chantant quelques himnes et cantiques à son honneur, par un si doux air et agréable armonie, que, partie d'aise, partie de pitié, les larmes to:iîboient des yeux à tout le peuple ; lequel, après avoir receu la bénédiction de M. le Révérendissime cardinal de Ferrare, chacun se retira en son logis, tous et toutes en résolution de faire mieux à l'advenir.
Cette cérémonie sainte de dames me fait ressouvenir (sans comparaison) d'une profane, mais bien belle pourtant, qui fut faitte à Rome du temps de la guerre punique, qu'on trouva dans Tite-Live. Ce fut une pompe et une prossession qui s'y fit de trois fois neuf, qui sont vingt sept jeunes belles filles romaines, ves-
394 PROSATEURS DU XVr SIÈCLE.
tues de robettes assez longuettes (l'histoire n'en dit point les couleurs) ; lesquelles, après leur pompe et procession achevée, s'arrestèrenten une place, où elles dansèrent devant le peuple une danse en s'entredonnans une cordelette, rangées l'une après l'autre, faisant un tour de danse, et accommodant le mouvement et frétillement de leurs pieds en cadanse de l'air et de la chanson qu'elles disoyent...
Pour retourner à nos dames siennoises : Ha ! belles et braves dames, vous ne deviez jamais mourir, non plus que vostre los, qui à jamais ira de conserve avec l'immortalité, non plus aussi que cette belle et gentille fille de vostre ville, laquelle, en vostre siège, voyant son frère un soir détenu mallade en son lict et fort mal disposé pour aller en garde, le laissant dans le lit, tout coyement * se dérobe de luy, prend ses armes et ses habillemens, et, comme la vraye effigie de son frère, paroist en garde ; et pour son frère fut prise ainsi et incogneue par la faveur de la nuict...
Or j'ai ouy dire à M. de la Chapelle des Ursins, qui lors estoit en Italie, et qui fît le rapport de si beau trait de ces dames siennoises au feu roy Henry, [qu'jil le trouva si beau, que la larme à l'œil il jura que, si Dieu luy donnoit un jour la paix ou la trefve avec l'Empereur, qu'il iroit par ses gallères en la mer de Toscane, et de là à Sienne, pour voir cette ville si affectée ■ i\ soy et à son party, et la remercier de cette brave et bonne volonté, et surtout pour voir ces belles et honnestes dames et leur en rendre grâces particulières.
Je croy qu'il n'y eust pas faiily, car il honnoroit fort les belles et honnestes dames ; et si leur escrivit, priucipalement aux trois principales, des lettres les plus
1 Tranquillomont, doucement, do coi, qui vient lui-mOme de quietus. — - AITectionnéc, dévouée.
lionnestes du monde de remerciemens et d'offres, qui les contentèrent et animèrent davantage.
Hélas 1 il eut bien, quelque temps après, la trefve ; mais, l'attendant à venir, la ville fut prise ; qui fut une perte inestimable pour la France, d'avoir perdu une si noble et si cbère alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentantde son ancienne origine, se voulut rejoindre et remettre parmy nous ; car on dit que ces braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on appelloit jadis Senonnes, que nous tenons aujourd'buy ceux de Sens ; aussi en tiennent-ils encor de l'humeur de nous autres François, car ils ont la teste près du bonnet, et sont vifs, soudains et prompts comme nous. Les dames, pareillement aussi, se ressentent de ces gentillesses, gracieuses façons, et familiaritez françoises.
[Des Daines^ édit. de la Société de l'Histoire de France, t. IX, p. 412.)
Un duel.
Je vis un duel de deux soldats corses, qui entrèrent en camp. Ils estoient couverts d'un jacque, ou chemise de maille, sans manches, et ce jacque sur leur chemise simple sans pourpoinct, encores qu'il fist assez froid, car c'estoit enautonne, sur sa fin. En la teste ils avoient un morion, et, au bout du devant du morion, il y avoit enchâssée et antée' une courte dague, bien trenchante et bien poinctue ; et ce avoit esté faict en considération de celuy qui choisissoit et donnoit les armes, d'autant qu'il se sentoit plus foible que l'autre et crai-
1 Entée, enfoncée.
gnoit la prise et la lutte, à laquelle l'autre esloit adroit et fort ; et puis ils n'avoient qu'une espée seulement. Estans entrez dans le camp fort solemnellement, ils se tirèrent plusieurs coups sans se blesser ; quoy voyant le plus fort et le bon lutteur vint aux mains et aux prises, et porta son ennemy aussitost par terre, sans que l'autre le desprist jamais, ny désemparast, mais lous deux tombèrent ensemble, le plus foible pourtant dessous ; mais le malheur fut pour le plus fort, que tombant il se rompit un bras, ce qui fut fort beureux au plus foible. Estans donc ainsi par terre, ce fut à eux de s'ayder de la poincte de leurs dagues, qui estoient antées aux morions, et s'en entredonnèrent tant parmy le visage, dans le cou et aux bras, que tous demeurèrent outrez de playes et n'en pouvoient plus, et vous peux bien asseurer qu'ils combatirent tous deux en braves soldats et quasi enragez et vrays Corses ; laquelle nation certes a renom des plus courageuses et braves de l'Italie, sans faire tort aux autres. EnOn les parrains les séparèrent en si misérable et piteux estât, sans emporter rien l'un de l'autre, soit en valleur, soit en honneur, soit en advantage ny courtoisie. Toutesfois il y en eut un qui mourut au bout d'un mois, dont son compagnon en cuyda mourir de tristesse etennuy ; car ils s'estoient pardonnez et réconciliez, pensant tous deux mourir, ayans estez paravant grands amis.
[Discours sur les duels, édit. de la Socii té de l'Histoire de France, t. VI, p. 283.)
LARIVEY (pierre dk) (né avant le milieu du seizième siècle — morô vers ICI?)
Pierre do Larivoy était fils d'un des Giunti, imprimeurs célèbres établis à Florence et à Venise. Il vint — pour quel motif et à quelle occasion, on ne le sait — s'établir à Troyes, et s'y fit appeler la Rivey ou L'arrivey (sans aucun doute, selon Sainte-Beuve, r^?vîi;e, Advenu, Giunto). Il était versé dans sa langue maternelle et dans les connaissances astrologiques, si estimées en France depuis Catherine de Médicis. D'après Grosley, il tirait des horoscopes et remplissait les fonctions de greffier du chapitre de l'église royale et collégiale de Saint-Etienne de Troyes, dont il devint chanoine. Mais en même temps il se livrait à des occupations qui devaient lui assurer une juste célébrité. Ce fils de l'Italie, et non pas un Champenois, comme on l'a cru si longtemps, voulut, au moment oîi les Mystères achevaient de tomber en discrédit, reproduire dans des pièces françaises le génie de la comédie iialienne^ et continuer l'œuvre qu'avaient commencée Mellin de Saint-Gelais, en traduisant en prose, d'après les vers libres du Trissin, la tragédie de Sophoni^he; Cliarles Estienne, en traduisant la comédie des Abusés, de l'Académie siennoise; Jean-Pierre de Mesmes et Jean de la Taille, en mettant en notre langue les Supposés et XeNéjromcmt de l'Arioste, et Jean de laTaille, seul, en essayant avec succès, dans ses Corrivaux, la première de nos comédies régulières en prose, de suivre les traces de l'Arioste, de Machiavel et de Bibbiena.
Pierre de Larivey alla plus loin que ses devanciers et fit faire à l'art du théâtre un plus grand pas par ses douze comédies en prose, dont neuf seulement ont été imprimées, les six premières en làT9, et les trois autres en 1611 . Qu'on ne le regarde point cependant comme un créateur. Personne n'a plus emprunté que lui; mais il ajoutait toujours du sien.
Les vues arrêtées qu'il s'est proposées dans toutes ses pièces, son dessein d'imiter les Italiens modernes aussi bien que les anciens Latins, les raisons de sa préférence pour la prose dans la comédie, sont indiqués d'une façon remarquable dans la préface de 1 édition de ses Comédies fucetteuses de 1579.
Malgré l'exemple de l.arivey et les excellentes raisons dont il appuya son innovation, la comédie en prose fut peu en honneur jusqu'à Molière, dont le génie trancha la question.
Larivey eut à représenter des mœurs foncièrement dépravées. Il crut que, pour donner une peinture plus fidèle de ses personnages,
398 PROSATEURS DU XYl" SIÈCLE.
il devait leur mettre dans la bouche le langage de leurs actions. La pudeur fut violée par lui sans aucun scrupule.
C'est le plus grave, mais ce n'est pas le seul reproche qui doive être adressé à ses comédies; il faut encore y reprendre l'abus des scènes de nuit, des travestissements, des surprises, des reconnaissances : ces défauts trahissent limitateur et le copiste des Italiens, le traducteur des Facétieuses Nuicls de Strapurule, et de GL'h^rjanni (les Tromperies), de Nicolo Secclii.
Malgré ces torts et ces défauts, l'auteur de la comédie des Esprits, auquel JMolière et Régnard n'ont pas dédaigné de faire plusieurs emprunts, a mérité et gardera une place honoralile parmi les écrivains les plus originaux du seizième siècle. Sa franche gaieté, ses saillies si vives et si naturelles rappelleront toujours à la fois Plaute, l'auteur de Pathelin, et Rabelais,
L'Avare *.
SEYERIN, FRONTIN.
SEYERiN. Mon Dieu, qu'il me tardoit que je fusse despeché de cestui-cy, afin de reprendre ma bourse ! J'ay faim, mais je veux encor espargner ce morceau de pain que j'avois apporté ; il me servira bien pour mon soupper, ou pour demain mon disner, avec un ou deux navets cuits entre les cendres. Mais à quoy despens-je le temps, que je ne prens ma bourse, puis que je ne voy personne qui me regarde? 0 m'amour! t'es-tu bien portée ? Jésus, qu'elle est légère ! Vierge Marie ! qu'estce cy qu'on a mis dedans ? Helas ! je suis deslruit! je suis perdu ! je suis ruyné ! Au volleur, au larron, au larron I prenez-le ! arrestez tous ceux (|ui passent, fer-
' Sévcrin .nnive des champs avec sa bourse sons son manteau, et ne pouvant la déposer h la ui;:isoii, à cansi^ des diables, protUo, pour la cachir, d'un moment où son vab t Fmniin csl éloigné. Désiré la lui vole; ot iorstiue le vieillard revient poui- surveiller son trésor, ses inquiétudes pour une bourse doj,\ dérobée fournissent di s ell'eis scén,(|u.>s fort plaisants, que Pi.iun', luiquel l'idée principale appariieni, n'a point connus, et doni Molière s'est privé, en confondant l'insiant du vol et l'instant de la découverte, dans l'.-lL'a/r.
mez les portes, les huys, les fenestres ! Misérable que je suis I où cours-je ? à qui le dis-je ? Je ne sçay où je suis, que je fais, ny où je vay : Helas ! mes amis, je me recommande avons tous 1 secourez-moy, je vous prie ! je suis mort, je suis perdu ! Enseignez-moy qui m'a desrobé mon ame, ma vie, mon cœur, et toute mon espérance. Que n'ay-je un licol pour me pendre ! car j'aime mieux mourir que vivre ainsi. Helas! elle est toute vuide 1 Vray Dieu? Qui est ce cruel qui tout à un coup m'a ravy mes biens, mon bonbeur, et ma vie ? Ab ! cbetif que je suis ! que ce jour m'a esté malencontreux ! A quoy veux-je plus vivre, puis que j'ay perdu mes escus, que j'avois si soigneusement amassez, et que j'aymois, et tenois plus cbers que mes propres yeux? mes escus que j'avois espargnez, retirant le pain de ma boucbe, n'osant manger mon saoul, et qu'un autre jouyt maintenant de mon mal et de mon dommage ?
FRONTiN. Quelles lamentations enten-je là?
SEYERiN. Que ne suis-je auprès de la rivière aQn de me noyer!
FRONTiN. Je me doute que c'est.
sEVERiN. Si j'avois un cousteau, je me le planterois en l'estomac.
FRONTiN. Je veux voir s'il dit à bon escient. Que voulez-vous faire d'un cousteau, seigneur Severin? Tenez, en voila un.
SEVERIN. Qui es- tu?
FRONTiN. Je suis Frontin. Me voyez-vous pas?
SEYERIN. Tu m'as desrobé mes escus, larron que tués! Ça ren les moy, ren les moy, ou je t'estrangleray.
FRONTIN. Je ne sçay pas que vous voulez dire,
SEVERIN. Tu ne les as pas, donc?
FRONTIN. Je vous dis que je ne sçay que c'est.
400 PROSATEUliS DU XVI" SIECLE.
SEVERiN. Je sçay bien qu'on me les a desrobez.
FRONTiN. Et qui les a pris?
SEVERIN. Si je ne les trouve, je délibère me luer moymesme.
FROXTiN. Hé! seigneur Severin, ne soyez pas si colère!
SEVERIN. Comment, colère? J'ay perdu deux mille escus!
FRONTiN. Peut estre que les retrouverez; mais vous disiez tousjours que n'aviez pas un liard, et maintenant vous dites qu'avez perdu deux mille escus.
SEVERIN. Tu te gabbes encor de moy, niûschant que tu es !
FRONTiN. Pardonnez-moy.
SEVEiuN. Pûurquoy donc ne pleures-tu?
FRONïiN. Pour ce que j'espère que les retrouverez.
SEVERIN. Dieu le vueille, à la charge de te donner cinq bons sols !
FRONTiN. Venez disner. Dimanche, vous les ferez publier au prosne : quelqu'un vous les rapportera.
SEVERIN. Je ne veux plus boire ne manger; je veux mourir ou les trouver.
FRONTiN. Allons, vous ne les trouverez pas pourtant, et si ne disnez pas.
SEVERIN. Oh veux-tu que j'aille? au lieutenant criminel?
FRONTiN. Bon !
SEYEUiN Afin d'avoir commission de faire emprisoaner tout le monde?
FRONTiN. Encor meilleur! Vous les retrouverez. Allons; aussi bien ne faisons-nous rien ici.
SEVERIN. Il est vray, car encor que quelqu'un de ceuxlà {montrant les i^pectaleurs) les eust, il ne les rendroit jamais. Jésus! qu'il y a de larrons en Paris!
FRONTiN. N'ayez peur de ceux qui sont icy; j'en respon, je les cognoy tous.
SEYERIN. Helas ! je ne puis mettre un pied devant l'autre. 0 ma bourse !
FRONTiN. Hoo ! vous l'avcz ; je voy bien que vous vous mocquez de moy.
SEYERIN. Jel'ay vrayement; mais, bêlas! elle est vuide, et elle estoit plaine!
FRON'TiN. Si ne voulez faire autre cbose, nous serons icyjusques à demain.
SEYERIN, Frontin, aide-moy, je n'en puis plus. 0 ma bourse ! ma bourse, helas! ma pauvre bourse!
{Les Esprits, act. III, se, ti, édit. 1601.)
« Le désespoir et les lamentations du vieillard, dit Sainte-Beuve, sont habilement traités. Il ne parle que de ses écus, en demande des nouvelles à tous ceux qui le visitent, et dès qu'ils ne peuvent lui en donner, leur ferme la porte au nez en jurant. »
SEYERIN, RUFFIN, GERARD.
SEVERiN. Qui est là?
RUFFiN. Amis.
SEVERIN. Qui me vient destourner de mes lamentalions?
RUFFiN. Seigneur Severin, bonnes nouvelles.
SEYERIN. Quoy? elle est trouvée?
RUFFiN. Ouy.
SEVERIN. Dieu soit loué! le cœur me saute dejoye.
RUFFiN, à Gérard. Voyez, il fera ce que vous voudrez.
se'»t:rin. Pense si ces nouvelles me sont agréables. Qui l'avoit?
RUFFIN. Le sçavez-vous pas bien ? c'estoit moy.
SEYERIN. Et que faisois-tu de ce qui m'appartient?
RUFFiN. Devant que je la livrasse à Urbain, je l'ay eue quelque peu en ma maison.
SEYERiN. Tu l'as donc baillée à Urbain ? Or fay te la rendre et me la rapporte, ou tu la payeras.
RUFFiN. Comme voulez-vous que je me la face rendre, s'il ne la veut pas quitter?
SEVERiN. Ce m'est tout un, je n'en ay que faire; tu as trouvé deux mille escus qui m'appartiennent, il faut que tu me les rende, ou par amour ou par force.
RUFFiN. Je ne sçay que vous voulez dire.
SEYERiN. Et je le sçay bien, moy. (A Gérard.) Monsieur, vous me serez tesmoin comme il me doit bailler deux mille escus.
GERARD. Je ne puis tesmoigner de cecy, si je ne voy autre cbose.
RUFFix. J'ay peur que côtuy soit devenu fol.
SEVERix. 0 effronté ! tu me disois à ceste heure ^ que tu avois trouvé les deux mille escus que tu sçais que j'ay perdus! puis tu dis que les as baillez à Urbain, afin de me les rendre. Mais il n'en ira pas ainsi : Urbain est émancipé, je n'ay que faire avecques luy.
RUFFiN. Seigneur Severin, je vous enten; nous sommes en équivoque : car, quant aux deux milles escus que dites avoir perdus, je n'en avoy encores ouy parler jusques icy, et ne dis que je les ay trouvez, mais bien j'ay trouvé le père de Feliciane, qui est côt homme de bien que voicy.
GERARD. Je le pense ainsi.
SEVERIN. Qu'ay-je affaire de Feliciane? Vostre malle peste, que Dieu vous envoyé à tous deux, de me venir rompre la te>te avec vos bonnes nouvelles, puis que n'avez trouvé mes escus.
^ Tout Ji Uiicure, il n'y a qu'un instant.
LÂlUVEY. 403
RUFFiN. Nous disions que seriez bien aise que voslre fils doit estre gendre de côt homme de bien.
SEVERix. Allez au diable, qui vous emporte, et me laissez icy.
BUFFix. Escoutez, Seigneur Severin, escoutez! Il a fermé l'huis! {Les Esjjrlis, acte V, se. n, édit. 1601.)
« Simple et méfiant tour h tour, et toujours h contre-temps, dit Sainte-Beuve, Séverin croit fermement avoir retrouvé sa bourse, quand on lui parle d'autre chose; mais, qu'on lui affirme positivement qu'elle est retrouvée, il se gardera bien d'y croire. «
SEVliRIN, HILAIRE, FORTUNÉ,
SEVERIN. Qui est là?
HILAIRE. Mon frère, ouvrez.
SEVERIN. On me vient icy apporter quelques meschantes nouvelles.
HILAIRE. Mais bonnes : vos escus sont retrouvez.
SEVERIN. Dites-vous que mes escus sont retrouvez?
HILAIRE. Ouy, je le dy.
SEVERIN. Je crain d'estre trompé comme auparavant.
HILAIRE. Ils sont icy près, et devant qu'il soit long temps VOUS les aurez entre vos mains.
SEVERIN. Je ne le puis croire, si je ne les voy et les touche.
HILAIRE. Devant que vous les ayez, il faut que me promettiez deux choses: l'une, de donner Laurence à Désiré; l'autre, de consentir qu'Urbain prenne une femme avec quinze mille livres.
SEVERIN. Je ne sçay que vous dites; je ne pense à rien qu'à mes escus, et ne pensez pas que je vous puisse entendre si je ne les ay entre les mains; je dy bien que, si me les faites rendre, je feray ce que vous voudrez.
HILAIRE. Je vous le promets.
404 PROSATEURS DU XVi" SIÈCLE.
SEVERix. Et je le vous promets aussi.
niLAiRE. Si ne tenez vostre promesse, nous les vous esterons. Tenez, les voila.
SEVERiN. 0 Dieu, ce sont les mesmes! — Helas! mon frère, que je vous aime! Je ne vous pourray jamais recompenser le bien que vous me faites, deusse-je vivre mille ans.
niLATRE. Vous me recompenserez assez, si vous faites ce dont je vous prie.
SEVERIN. Vous m'avez rendu la vie, l'honneur et les biens que j'avois perdus avec ceci.
HiLAiRE. Voila pourquoy vous me devez faire ce plaisir.
SEVERIN. Et qui me les avoit desrobez?
HiLAirîE. Vous le sçaurez après; respondezà ce que je demande.
sEVEKix. Je veux premièrement les conter.
HiLAiKE. Qu'en est-il besoin?
SEVEîihx. Ho! ho ! s'il s'en falloit quelqu'un?
niLAiRE. Il n'y a point de faute, je vous en respons.
SEVERIN. Baillez-le moy donc par escrit.
FORTUNÉ. 0! quel avaricieux!
niLAiRE. Voyez! il ne me croira pas.
SEVERIN. Or sus, c'est assez : vostre parole vous oblige. Mais que dites-vous de quinze mille francs?
FORTUNÉ. Regardez s'il s'en souvient.
niLAip.E. Je dy que nous voulons, en premier lieu, que baillez vostre fille à Désiré.
SEVERIN'. Je le veux bien.
niLAiRE. Apres, que consentiez qu'Urbain espouse une fille avec quinze mille francs.
SEVERIN. Quant à cela, je vous en prie; quinze mille francs 1 11 ^c^a plus riche que moy !
{Les Esprits, acte V, se. viii, édit. 1601.)
« Dans CC3 seuls mots : « // sera plus riche qiie moi! » — a 0 Dieu, ce sont les v.énies ! « il y a, dit l'auteur de la Poésie française au seizième siècle, un accent d'avarice, une naïveté de passion, une science de la nature humaine, qui suffiraient pour déceler en Larivey un auteur comique d'un ordre éminent. Slais, tout supérieur qti'il était pour son siècle, il ne poussa pas le talent jusqu'au génie ; et, comme aucun génie n'avait encore frayé la route, ce talent eut peine à se faire jour, et défaillit fréquemment. Venu après .Molière, Larivey aurait sans doute égalé Regnard, et il ne fut que le premier des boulTons. »
Un écolier se déguise et s'arme avec un laquais, afin de délivrer un de ses camarades, surpris en flagrant délit et que deux vieillards portent enfermé dans un coffre, pendant la nuit, pour l'aller jeter dans la rivière.
LUCAIN, NICOLAS, EUGÈNE, escolier.
LUCAiN. Tandis que ceux ici s'arausoyent à en conter en la rue, Gillette, qui des la fenestre a entendu tout leur discours, m'est venue dire en diligence que, si je n'aide au seigneur Lactance, et en bref, qu'il i est mal à cheval. Car les vieillards le tiennent en leur pouvoir, et sont en volonté le mettre es mains de la justice, ou luy jouer un mauvais tour. Or je veux employer toute ma puissance pour le retirer de leurs pattes, et deusseje tout gaster. Yolla pourquoyjamesuis ainsi desguisé, et en ay fait faire autant à Nicolas et à Eugène, qui me viendront trouver tout a ceste heure ^ en ce lieu, oh nous attendrons jusques à ce que Gillette nous face le signe. Ha ! voici les gallans! Mon Dieu 1 comme Nicolas est fait ! Et où diantre avez-vous pris ceste vieille espee rouillee?
1 Dire que..,., qu'il est; encore la répétition vicieuse tant de fois déjà observée. — - Tout à l'heure, bientôt.
406 PROSATEURS DU XVl' SIÈCLE.
NICOLAS. En un lieu où elle a esté plus de vingt ans sans voir lune ny soleil. Je pense qu'elle estoit au grandpere du grand-pere de mon grand-pere.
LUCAiN. Monstrez un petit. Yertu de nioy ! c'est une vieille lame !
NICOLAS. Ouy, par saint Jean! et les vieilles sont les meilleures. iMais fay tout bellement, que tu ne la rompes.
LUCAiN. N'ayez peur. G'est-mon ', vrayement, elle est bonne.
NICOLAS. Fort bonne, principalement quand elle est entre mes mains; car je ne veux souffrir qu'elle face mal.
LUCAiN. Rengainez-la, qu'elle ne se morfonde. Quant à vous, seigneur Eugène, vous estes si proprement desguisé que je ne sache homme qui vous peust recognoistre»
EUGÈNE. Geste fausse barbe me sied-elle pas bien?
LUCAiN. Très bien. Par ma foy ! on vous prendroit pour un archer du guet.
EUGÈNE. Je l'ay choisie exprès afin de paroistre plus cruel.
LucAiN. Et vous, maistre Nicolas, en quelle volonté estes-vous de combatre?
NICOLAS. Pour t'en dire la vérité, je ne fis jamais profession d'armes; dd mode que ^ je ne suis trop aise d'cstre ici. Et me semble que je serois mieux au logis. Car que penses-tu que je face en si pauvre conche ^'?
1 C'est ))io7i pst une sorte d'exclamation affirmative. Dans cette vieille locution assez fréquente au dix-scptièim' sièclo, tuon parait venir du mon latin et du [xàiv grec, et a dû répondre primitivement à n^esf-ce pas? pas vrai? — '-i De sorte que. — ^ C'tic/ie veut dire : fortune, ordrt*, arrangement, parure, ocjniiiage, ajustement. Maie COJiclic : mauvais ordre, mauvais arrangonii-nt, mauvaise lortuno. mal ajusté. Bonne couche : bon ordre, bon arrangement, bien préparé, bien ajusté.
D'AUBTGNE. 407
lUCAiN. Mon Dieu ! que je suis marri que je ne m'en suis advisé plustost ! je vous eusse baillé une roudache et un casquel à la Siciliane qui vous eust couvert jusques aux dents, avec le corps de cuirasse de mon maistre.
NICOLAS. 0! que cela seroit bien mon cas! Je m'en tiendroie beaucoup plus asseuré, car je n'ay pour ma deffense que l'espee et la cappe.
LUCAiN. St ! escoutez! j'oy ouvert l'huis d'Anastase.
NICOLAS. Seigneur Eugène, que ferons-nous? Gêtuy-ci nous veut perdre. Il me semble que je suis desja entre les mains du bourreau.
LUCAiN. N'ayez peur, vous serez pendu si l'on ne vous noyé. Retirez-vous deçà et n'en bougez. Et quand il sera temps, faites ce que je vous diray, et monstrez qu'avez 7eu du pays. {Les EscoUiers, acte V, se. m, édit. 160J.)
AUBIGNÉ (théodore-agrippa d') (1552-1630)
Agrippa d'Aubigné fut à la fois guerrier, poète, négociateur, théologien, îiistorien et romancier.
Ce protestant célèbre naquit, le 8 février 1552, au château de Saint- Maury, à une lieue de Pons, en Saintonge. Son père était seigneur de Brie en Saintonge, et descendait de la maison d'Aubigny de l'Anjou : c'est pourquoi les écrivains contemporains donnent de préférence à sa famille le nom d'Aubigny. Sa naissance coûta la vie à sa mère, Catherine de l'Étang, femme entre les plus doctes de son temps : son fils conservait précieusement un saint Basile grec commenté do sa main. Il hérita si bien de sesinclinationa studieuses qu'à six ans il lisait « aux quatre langues », le français, le latin, le grec et l'hébreu ; et qu'à sept ans et demi il avait traduit le triton de Platon. Son père s'étant remarié, la jalousie de sa belle-mère
l'éloigna de la maison paternelle. Il n'en reçut pas moins une éducation « exquise ».
En 1562, il fut mis h Paris entre les mains du savant chronograpliG Matthieu Brouart, plus connu sous le nom de Béroalde. Ses progrès furent bien étonnants, s'il est vrai, comme il nous le dit dans ses Mémoires, qu'à treize ans et demi il lisait couramment les rabbins, et qu'on le remit au collège à Genève, uniquement parce qu'il ignorait quelques formes dialectales de Pindare.
En ]iûS, un an après la Saint-Barthélémy, il fut attaché en qualité d'écuyer à la personne du roi de Navarre, auquel on le présenta comme un homme qui ne trouvait rien a trop chaud ». Il rendit bientôt au Béarnais un grand service en le décidant et en l'aidant à s'échapper de la cour.
Agrippa n'était pas encore l'inflexible protestant que l'on vit plus tard. Car, en 1574, on le trouve combattant à Dormans, où les calvinistes furent défaits, sous les drapeaux du duc de Guise dont il avait gagné la bonne grâce a par ses caprioUes et ses alTecteries de cour. « Quelques années plus tard, en 1577, on le voit huguenot fanatique et cruel : il fait massacrer de sang froid vingt-deux soldats catholiques de Dax qui s'étaient rendus à lui sans combat. Dans la suite, il ne massacrera pas les catholiques tombés entre ses mains ; il fora pis; il les déshonorera en les forçant à renier leur foi.
Serviteur chaque jour plus dévoué du roi de Navarre, il gagna toute sa confiance. Il profita de celte intimité pour le conseiller dans les intérêts du protestantisme. Le roi s'étant converti, il osa lui en témoigner rudement sa désapprobation.
Il ne se borna pas aux paroles ; il fnt de ceux qui firent tant qu'ils purent de l'agit tion et de l'opposition calviniste dans les provinces de l'Ouest. Henri IV s'en irrita plus d'une fois et finit par le bannir.
D'Aubigné continuait toujours ses actes de sujet insoumis. Le roi faillit en dernier lieu le jt^ter h. la Bastille, principalement pour s'être mis h la traverse d'un accord projt^té entre les deux religions.
Dans les derniers temps de la vie de Henri IV, il était rentré en faveur auprès de son maître. Le roi avait conçu ses grands desseins contre la maison d'Autriche, et d'Aubigné devait être employé très activcincut.
L'assassinat de Henri IV navra le cœur de d'Aubigné. Il résista aux avances de Marie de Médicis, et se posa en mécontent déclaré. Il acheta dans le voisinage de Maillezais la place du Doignon, et la forlilia, avec plusieurs autres points militaires, de manière à protéger laRocliille, ce boulevard, cet espoir de la réforme. Retranché dans sa citadeil'i toujours préparée et approvisionnée pour un siège, repoussant les oIVrrs avantageuses qui lui venaient de la cour, si! voulait céder ses places fortes, il prit part, pendant les premières anilines du règne de Louis XIII, à toutes les menées et révoltes du