ÉLOGE DE PLUTARQUE
M'amye, j'attendois d'heure à heure vostre lettre; je l'ay baisée en la lisant. Je vous responds en mer, oi!i j'ay voulu courre une bordée par le doux temps. Vive Dieu ! vous ne m'auriés rien sceu mander qui me fust plus agréable que la nouvelle du plaisir de lectures qui vous a prins. Plutarque me sourit tousjours d'une fresche nouveauté ; l'aimer c'est m'aimer, car il a esté l'instituteur de mon bas aage. Ma bonne mère, à qui je doibs tout et qui avoit une affection si grande de veiller à mes bons deporlemens ', et ne vouloir pas, ce disoit-
reprcmant en deux jours aux Espagnols Corbeil et Lagny, qui avairnt coûté six semaines de siège au duc de l'arme. 1 Autrefois f/(*/i(-?'/t7?<f?i< signifiait manière de se conduire en général.
elle, voir en son fils un illustre ignorant, me mit ce livre entre les mains, encore que je ne feusse à peine plus un enfant de mamelle. Il m'a esté comme ma conscience, et m'a dicté à l'oreille beaucoup de bonnes bonestetez et maximes excellentes pour ma conduicte et pour le gouvernement des affaires. A Dieu, mon cœur, je vous baise cent mille fois. Ce 3 septembre, à Calais.
Aux trois estats de ce royaume (4 mars 1389).
Messieurs,
Quand il me ressoubvient que depuis quatre ans j'ay esté l'argument ^ des tragœdies de France, le discours de DOS voisins, le subject des armes civiles, et, soubs ces armes, d'un monde de misère; quand je considère que, sur ung advenir aussi esloigné de la pensée des François, comme de mon désir, on a faict sentir à ce royaume la présence d'infinies calamitez; que, sur la vaine et misérable crainte de ma succession à cest Etat, on en a desseigné ^ et basti l'usurpation; quand de ces yeulx que Dieu m'a principalement donnez pour les avoir tousjours ouverts au bien de ma patrie, tousjours tendres à ses maulx, je suis contrainct de la veoir en feu, ses principaulx pilliers dès-jà bruslez, ses meilleures villes en cendres ; et qu'encores, au lieu d'apporter de l'eau, d'estouffer ses flammes, d'aider à sauver ce qui reste d'entier (comme je désire et voudrois l'avoir faict, et n'estre plus), on me force, malgré moi, de brusler moy-mesme, et de rendre ma desfense presqu'aussi fascbeuse que les violences que font ceulx qui m'attaquent : ou je serois, de tous les insensibles, le
* Le sujet. — 2 On a formé Je dessein de.
plus insensible qui fust jamais, ou bien il fault, pour la considération du public, que mon ame reçoive, mille fois le jour, des peines, des afflictions, des gesnes, que nulles peines, nulles afflictions, nulles géhennes ne sauroient esgaler, principalement quand je sçais que, de tous ces malheurs, les meschans me font le prétexte, les ignorans la cause, et que moy-mesmes, encore, qui m'en puis justifier, je m'en dis moy-mesme l'occasion. Mais en mon particulier (puisque je devois naistre sous un tel siècle), quand je me représente ce que Dieu a faict pour moy au commencement, au milieu, au progrez de ces derniers troubles ; combien de tesrnoignages il a rendu de la justice de ma cause et de mon innocence, non seulement en France, mais jusques aux nations estrangeres, non dans les esprits de mes amys, mais dans la bouche encore de ceulx qui ne l'estoyent pas, non dans l'opinion du vulgaire seulement, mais (et Dieu le sçait) dans l'ame et la conscience de mon Roy ; et combien, par plusieurs effects, ce grand Dieu a faict paroistre qu'il avoit soing de moy, m'ayant miraculeusement defl'endu, sauvé, assuré contre des forces auxquelles il n'y avoit nulle apparence que je peusse faire teste; certes, si j'étois aullreque jene suis, j'auroy autant de raison de me plaire au particulier de ma condition, comme le soubvenir de la publicque m'est désagréable. Messieurs, je ne le puis ; jamais mon pays n'ira après moy; son utilité précédera tousjours la mienne, et tousjours on verra mon mal, mes dommages, mes afflictions courir devant celles de ma patrie. Mais pour le moins je ne me puis celer ce contentement que j'ay, d'avoir, à toutes les occasions qui se sont présentées, fait cognoistre, et par mes actions, et par mes paroles, et par mes escripts, combien j'avois de regret aux misères auxquelles nous nous allions embarquer, si les
exemples du passé ne nous rendoyent plus sages pour l'adveuir. Vous le sçavés, et je crois qu'il n'y a personne si passionné aujourdhuy qui me puisse desnier ce tesmoignage; ce qui me console tant, que certainement j'estime qu'oultre la justice de ma cause, rien n'a tant fléchi le courroux de Dieu contre moy, rien ne l'a tant esmeu à me deffendre que cela.
Or, s'il luy eust pieu tellement toucher le cœur du Roy mon seigneur, et les vostres, qu'en l'assemblée que quelques ungs de vos depputez ont faicte à Blois, près Sa Majesté, j'eusse esté appelé, comme certes il me semble qu'il se devoit, et qu'il m'eust esté permis librement de proposer ce que j'eusse pensé estre de l'utilité de cest Estât, j'eusse faict voir que j'en avois non seulement le désir au cœur, les paroles à la bouche, mais encore les eiîects aux mains ; que je n'ay poinct des ouvertures à desseing, des propositions conditionnées, de beaulxmots auxquels je ne vouldrois pas pourtant m'obliger; au contraire, de bonnes résolutions, de l'affection à la grandeur du Roy et du royaume, autant qu'il se peut, voire aux despens de la mienne; et que quand tout le monde y sera disposé, il ne fauldra ny traiter r.y capituler avec moy : ma conscience m'assurant que rien ne m'a jamais rendu difficile, sinon sa considération et celle de mon honneur.
Puisque cela ne s'est poinct faict (ce que, peut estre, la France comptera pour une de ses faultes, n'y ayant poinct de si bon médecin que celuy qui aime le malade), je veulx donc au moins vous faire entendre à ce dernier coup, et ce que je pense estre de mon debvoir, et ce que j'estime nécessaire au service de Dieu, du Roy mon souverain, et au bien de ce royaume ; afin que tous les subjets de ceste couronne en soyent instruicts, et que tous, pour ma descharge, sçachent
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mon intention, et, par mon intention, mon innocence.
Je vous representeray premièrement mon estât : non pour me glorifier, toutes et quantesfois que je le feray Dieu m'abaissera; non pour vous dire que je parle à cheval et bien à mon aise, le mesme Dieu sçait en quoy gist mon contentement, en quoy je me fie, en quoy je mets mon principal appuy; mais pour vous représenter deux choses : l'une, la condition de ces misérables guerres, les avantages que l'on a eus contre moy, de combien on m'a assailly, de combien on y a profité ; afin au moins que vous jugiés sans passion que Dieu ne m'a poinct conservé contre tant de forces, sans miracle; que ce miracle ne seroit poinct, si l'innocence, le bon droict et la justice n'estoient de mon costé. L'aullre, pour vous faire juges si ce que je dis maintenant, je le dis de peur; si j'ay occasion de flatter mes paroles, pour la crainte d'ung plus rude chastiement que ceulx que j'ay receus ; si c'est l'appréhension de ma ruyne qui me faict ployer, ou, au contraire, si c'est le vray sentiment des misères de mon pays, l'amour de la paix, la grandeur de la France, qui me poussent à ce langage.
Je ferois le soldat, si je vous disois par ordre quelles armées depuis quatre ans sont venues à moy. Vous penseriés que je vous voulusse conter mes vaillances. Non, ce n'est point mon intention. Que pleust à Dieu que je n'eusse jamais esté capitaine, puisque mon apprcnlissage se devoit faire à tels despens. J'aurois bien plustost faict de vous demander quels chefs la France a encore de reste, après ceulx qui sont venus contre moy. J'ay veu en quatre ans dix armées, dix lioutenans de Roy, ayans derrière eux les forces et l'appuy du premier royaume de la chrestienté. Vous estimés que ce me soit gloire : tant s'en fault. Je vous diray, pour vous
faire perdre ceste opinion, que, de ces dix armées, je n'ay eu affaire en effect qu'à une, que j'ay combattue et deffaite. Et en celle-là, Dieu s'est voulu particulièrement servir de mon moyen pour sa ruyne. Mais en toutes les aultres, je n'y ay eu quasi poinct de peine : elles se sont presque fondues devant que de me veoir ; et aussi tost en ay-je entendu la dissipation que la venue. L'ange, la verge de Dieu, leur a osté le moyen de me nuire. Ce n'est point à moy à qui la gloire de cela appartient; je n'y ay presque rien apporté du mien.
Mais, en effect, quel est leur effect? Sçachés-le de vos depputez qui sont des provinces oii ceulx de la Religion ont quelques lieux de retraite. Considérés Testât auquel ils estoient auparavant la guerre, et celuy où ils sont à ceste heure. Et quant et quant vous jugerés de quoy a servi, depuis quatre ans, la perte de la vie d'ung million d'hommes, la despense d'une minière d'or, la ruyne du peuple de France, que l'on a consenti à meilleur marché et plus aisément que s'il eust esté question de la deffaicte des Ottomans, ou de joindre à nostre couronne toutes celles de la Chrestienté.
Il est impossible que vous demeuriés immobiles après cela, et que vous ne remarquiés que c'est ung ouvrage et un effect extraordinaire. Là-dessus je vous diray que, tout ainsi que cela doibt arrester vos yeux et vos mains, pour cognoistre que si vous desbattés contre Dieu, vous desbattés en vain ; de mesme je doibs lever les mains au ciel, pour me garder de m'enfler de ces prosperitez, et de m'en attribuer la cause. Estant très certain que, si je faisois aultrement, Dieu tourneroit sa vue ailleurs, et donneroit en deux mois plus d'avantage à mes ennemis sur moy, qu'en quatre ans je n'ay eu de faveurs de luy.
J'espère que je ne le feray poinct, par sa grâce; et, pour cet effect, je veulx que ces escripts pour moi crient
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par tout le monde, qu'aujourd'huy je suis aussi près de demander au Roy mon seigneur la paix, le repos de son royaume et le mien, que j'ay faict jamais. J'avois au commencement de ces armes le respect de ma conscience et de mon honneur, que j'ay tousjours supplié très humblement Sa Majesté de laisser entiers. Les guerres n'ont rien diminué de cela; mais elles n'ont rien adjousté aussi sur quoy je puisse me rendre difficile. Je l'en supplie donc très humblement. Et quant à vous, Messieurs, je pense que si vous l'aimés, si vous aimés son Estât, si vous en cognoissés les raaulx et les remèdes, vous devés avoir commandé à vos depputez, qui estoient à cette assemblée, de commencer et finir leurs conclusions par-là. Je vous en prie, et vous en semonds ' aussi
D'OS S AT (arnaudj (153G-1G04)
Arnaud d'Ossat naquit en 1536, à Cassagnabère, en Armagnac, de parents très pauvres et très obscurs - ; il les perdit et so trouva sans aucune ressource à l'âge de neuf ans. Heureusement, un seigneur du diocèso d'Auch, oncle et tuteur de Jean de Marca, seigneur de Castelnau do Magnoac, alors âgé aussi de neuf ans, eut compassion du jeune orphelin, dont il remarqua l'intelligence, et le mit auprès de son neveu pour lui tenir compagnie et partager ses études à Paris. D'Ossat, par la rapidité do ses progrès, put, au bout de quatre ans, devenir le précepteur de son condisciple et de deux cousins de ce seigneur. Il mit à cette tâche le zèle le plus dévoué.
Cette éducation terminée, en mai 1502^ et ses élèves renvoyés en
1 Je vous y invite. La plupart des temps de cet ancien verbe sont tombés en désuétude. Du latin sii/nnonere, de suô, sous, et monere, avertir. — ^ Son pôro était maréchal ferrant.