LA GRUE 'BLESSÉE
Déjà l’automne dépouillait de son feuillage le bosquet diapré, et son souffle glacial répandait le givre sur les plaines, lorsqu’une troupe de grues arriva sur le rivage pour chercher au delà des mers une contrée hospitalière. Atteinte à la patte par la flèche du chasseur, une de ces grues se tenait à l’écart; désolée et muette, elle n’augmentait point par ses cris les cris sauvages que ses compagnes poussaient dans leurs ébats, èt la troupe joyeuse la poursuivait de ses railleries.
« Ce n’est point par ma faute que je suis estropiée, se disaitelle en elle-même, et j’ai contribué autant que vous au bien de notre république. Je n’ai pas mérité les sarcasmes et le mépris auxquels je suis en butte. Hélas! que deviendrai-je pendant ce voyage? la douleur m’enlève la force et le courage pour un vol lointain. Malheureuse que je suis ! avant peu la mer sera certainement mon tombeau! Pourquoi, le cruel, ne m’a-t-il pas ôté la vie'? — Cependant, un vent favorable s’élève de terre et souffle vers la mer. Rangée en ordre, la troupe commence son voyage et s’élance à tire d’ailes en poussant des cris de joie. Seule, la grue malade resta bien loin en arrière, et, soupirant de chagrin et de douleur, elle fut souvent obligée de se reposer sur les feuilles de lotos dont la mer était couverte.
Après plusieurs haltes, elle vit cette terre meilleure, ce ciel plus doux dont l’influence la guérit soudain, et, guidée par la Providence, elle y aborda heureusement, tandis que plusieurs de ses compagnes qui l’avaient raillée trouvèrent un tombeau dans les ondes.